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Récit

Remords et parjure

Jeanne était troublée. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait laissé quelque chose d’aussi horrible se produire. Même en temps normal, ça n’avait pas de bon sens de faire ça. C’était pire en temps de pandémie, en parfaite violation avec les consignes de distanciation sociale si maintes fois répétées dans les lieux publics et par les médias. Une voix intérieure évoquant son père lui répétait sans cesse qu’elle avait agi de façon irresponsable, que son comportement allait contribuer à obliger le gouvernement à interdire les rassemblements privés jusqu’à ce que cette pandémie finisse complètement. Jeanne en vint même à craindre que son conjoint, qui avait aussi participé à l’activité prohibée, lui en veulent pour avoir laissé pareille chose se faire et décide de la laisser. Il pouvait aussi se lasser qu’elle se plaigne et culpabilise, et la laisser pour ça! Jeanne se sentait seule, coupée de tous. Elle ne pouvait parler de l’expérience à personne, de peur de se faire juger. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’est se répéter à elle-même qu’elle n’avait pas de symptômes et qu’elle n’avait pas été exposée à la COVID-19 les jours précédant l’activité. Il se pouvait donc qu’elle ne l’ait pas transmise aux autres.

Tout avait commencé le lundi, 7 septembre 2020, jour de la fête du travail. Jeanne et son conjoint Robert avaient invité trois amis: Annie, son conjoint Simon et Alain, célibataire endurci, qu’ils appréciaient beaucoup. Tous les cinq travaillaient à domicile depuis le début de la crise et vivaient à Saint-Hyacinthe, relativement loin des grandes villes où la pandémie régnaient en maîtresse. Ils s’amusèrent beaucoup à se moquer des gens de Montréal. Plein de préjugés, ils prétendaient en riant qu’ils allaient tous se contaminer parce qu’ils refusaient de porter le masque. L’avenir, selon eux, appartenait aux gens habitant en région!

Alain, pour sa part, était certain qu’il n’y avait pas de pandémie, ou du moins n’y en avait-il plus, et prêcha maintes et maintes fois cette théorie de la conspiration. Il montra des vidéos qu’il avait rassemblée dans un dossier, compara la COVID-19 à une grippe statistiques à l’appui, compara la propagation de la maladie au Québec avec d’autres pays où les mesures sanitaires étaient moins strictes, mais étrangement, il ne tint pas compte des États-Unis où la maladie est pas mal moins sous contrôle qu’ailleurs. Annie était bien choquée de ça, Robert aussi, Jeanne n’osa pas se prononcer mais trouvait tout cela lassant. Ne pouvait-on pas parler d’autres choses? Non, parce que la pandémie était devenue la vie, la seule chose existant en ce monde en déchéance.

L’alcool coula à flot ce soir-là, il se fuma plusieurs joints et les barrières tombèrent. Jeanne ne sait plus exactement comment c’est arrivé, mais les cinq ont fini couchés dans le salon, ayant envie de dormir. Jeanne avait les yeux fermés quand elle crut sentir la main de Robert lui jouer dans les cheveux, puis ses bras l’enlacer. Une autre main se mit à la flatter dans le cou et Jeanne se fit enlacer par d’autres bras. Lorsqu’elle se rendit compte que deux hommes la touchaient en même temps, Jeanne était trop fatiguée et trop ivre pour se défendre et elle se laissa aller. Elle se mit à les embrasser et ressentit du plaisir. Cela finit qu’Alain aussi se jeta dans la mêlée. Les trois hommes couvrirent les deux femmes de baisers, les enlacèrent et les femmes firent de même. Cela se termina dans le lit. Oui oui, les trois hommes passèrent sur les deux femmes. Cela se fit au moins avec protection, mais le condom ne bloque pas la propagation de la COVID-19.

Le lendemain, Jeanne avait honte d’elle-même. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu laisser tomber toutes ses barrières à ce point-là. Robert, lui, ne semblait pas s’en faire plus qu’autre chose, considérant que c’étaient des choses normales de la vie, à s’y attendre après un confinement si long. Cela titilla Jeanne de demander l’avis de son amie Annie, mais elle n’osa pas. Elle en parla à Robert qui s’objecta, lui suggérant de se reposer au lieu de déranger Annie. Peut-être son amie n’avait pas encore pensé aux répercussions de tout ça. « Cesse donc de trop penser, ma belle », lui suggéra Robert. « C’est fait, on ne peut pas revenir en arrière. Te sens-tu mal? Moi je sens pas de symptômes. C’est le plus beau pied de nez qu’on a fait à la COVID-19 qui soit, moi, à mon avis. » Et Robert éclata de rire. Jeanne trouvait ça épouvantable. Elle ne pouvait à peine imaginer la réaction d’Alain, qui serait encore plus irresponsable!

Pendant les jours qui suivirent, Jeanne fut confrontée à d’indescriptibles crises d’anxiété. Craignant pour sa santé et celle des autres, elle ressentit des palpitations puis sa gorge se mit à lui picoter. Pire encore, elle se remémorait la partie de jambes en l’air et en ressentait du plaisir. Elle se rendait compte qu’une partie d’elle-même voulait le refaire!!! Pourtant son conjoint ne pouvait-il pas soulager cette pulsion-là? Pourquoi ressentait-elle ce besoin débile que d’autres hommes qu’elle ne connaissait même pas tant que ça la touchent? Perplexe, Jeanne ne put soutenir un pareil flot de pensées et d’émotions. Avoir suivi les conseils d’Annie qui avait tenté à quelques reprises de l’initier à la méditation, peut-être Jeanne aurait-elle pu observer ses pensées, les laisser passer, et son anxiété diminuant, observer la corrélation avec les symptômes. Cela lui aurait permis de savoir si son petit mal de gorge était psychosomatique ou pas.

Ne disposant pas des outils nécessaires, Jeanne fut à la torture. Elle se mit à avoir des chaleurs, de plus en plus souvent. Se pouvait-il que ce soit de la fièvre, se demanda-t-elle? Non, c’est sporadique, ça ne persiste pas. Oui, ça revient tout le temps. Le troisième jour, elle commença à tousser un peu. Robert lui dit de se calmer, que ce n’était qu’une toux, mais Jeanne insistait qu’elle avait super chaud, qu’elle faisait peut-être de la fièvre. « Je me sens super mal! » se plaignit Jeanne, aux bord des larmes. Robert tenta de la raisonner: « Jeanne, logiquement, où penses-tu avoir été exposé à la COVID avant lundi dernier? Il y a plus de chances que ça vienne d’Alain qui s’en fout et se protège pas ou mal. Logiquement, c’est Alain qui va développer les symptômes en premier, pas nous. Là parce qu’on a fait ce qu’on a fait, on est synchronisés, si un tombe malade, on a tous des chances de l’avoir. C’est tout, ça va pas plus loin que ça. On ira se faire tester si un est malade. » Mais Jeanne se sentait mal, elle insista. Robert, certain que sa conjointe était en proie à des symptômes psychosomatiques, finit par perdre patience. « On dirait vraiment que t’essaies de te convaincre que t’es malade. Ça va pas t’acheter une conscience d’aller te faire tester pis bavasser tout ce qu’on a fait, là. On va juste avoir du trouble puis ce sera tout. On va le faire si la toux empire ou si les chaleurs lâchent plus, mais ça va pas être cool du tout, et les autres qui sont probablement corrects vont nous en vouloir à vie, après. Tu le sais bien, la fièvre pour la peine, ça va te donner de la misère à dormir. T’as passé une bonne nuit, pourtant. » Plus ou moins, Jeanne avait du mal à dormir, rongée par la culpabilité.

Jeanne fut quelque peu rassurée, jusqu’au bulletin de nouvelles du soir, où on annonçait que les récalcitrants refusant de porter le masque se verraient exposés à des amendes pouvant aller jusqu’à 6000$. « Robert, commença Jeanne, après avoir entendu cela, si on peut avoir une contravention de 6000$ juste pour pas avoir porté le masque, il me semble que ce qu’on a fait c’est genre mille fois pire. Penses-tu qu’on pourrait aller en prison pour ça? J’VEUX PAS ALLER EN PRISON!!! » Et puis Jeanne fondit en larmes, désemparée, à bout de moyens. Robert tenta de la raisonner encore: « Tant qu’on n’est pas testé positif, c’est sûr qu’on n’ira pas en prison. Dans une semaine et demi, on sera fixé. J’suis presque sûr qu’on n’a rien. Là on a deux choix, ma belle: on va se faire tester puis on prend le risque d’être obligé de raconter notre salade, puis répondre devant les autorités de ce qu’on a fait, ou bien on garde notre énergie pour contrôler les symptômes qu’on observe, on reste le plus isolé possible des autres, et on attend que ça passe. Tant qu’on n’a pas de misère à respirer, ça peut passer, qu’y disent. C’est pas juste pour nous qu’on fait ça, là. Si on nous oblige à tout raconter, faudra qu’on dénonce Annie, Simon pis Alain. Y vont avoir du trouble eux aussi tandis qu’y sont peut-être bien corrects. » Sur le coup, Jeanne approuva.

Après le souper, elle contacta son amie et lui raconta son dilemme. Annie lui répondit qu’elle et Simon allaient très bien, qu’il n’y avait pas à s’en faire. Annie regrettait certes d’être allée aussi loin ce soir-là et se jura de ne jamais le refaire, mais il n’y avait pas à craindre d’avoir contracté le virus. Annie aussi suggéra à Jeanne de se reposer et prendre de grandes respirations. Jeanne se félicita intérieurement de ne pas avoir partagé avec Annie son désir secret de réitérer l’expérience, un désir qui revenait parfois, même après plusieurs jours, craignant encore de se faire juger.

Il y eut ensuite encore une crise pendant laquelle chaque fois que Jeanne joignait les mains, elle ne pouvait cesser de penser à celles de Simon ou Alain dans les siennes. Cela devint si intense qu’elle en pleura. Robert tenta de la rassurer en vain, il essaya de lui prendre les mains, ce qui lui fit pousser un cri, car elle crut sentir le contact des autres hommes! Heureusement, cela passa, et elle et Robert purent s’enlacer et se caresser sans que ça ne la rende folle.

Mais le lendemain matin, à l’idée que les rassemblements privés soient interdits à cause de sa connerie et qu’elle ne puisse plus jamais revoir sa mère, ce fut trop et elle fit une crise de panique. Elle avait de la misère à respirer. Rendu là, il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’appeler le 911, ce que Robert fit à contrecœur. Lui aussi craignait pour d’affreuses conséquences s’ils devaient raconter tout.

On refusa que Robert monte dans l’ambulance avec Jeanne, malgré l’insistance de la femme en panique. Il a fallut lui administrer un calmant pour la stabiliser. Robert, ne pouvant rester seul chez lui, suivit l’ambulance en voiture. On refusa d’abord de le laisser entrer à l’hôpital, jusqu’à ce qu’il demande à se faire tester pour la COVID-19.

Rendue à l’hôpital, Jeanne se fit elle aussi tester pour la COVID-19, on lui administra un autre calmant parce qu’elle ne cessait de crier et on la plaça dans une salle à pression négative au cas où elle soit infectée. Robert, pour sa part, se retrouva dans un bureau qui se transforma vite en salle d’interrogatoire! On le pressa comme un citron, jusqu’à ce qu’il fonde en larmes et raconte tout. « Est-ce que vous vous êtes embrassés? » a demandé l’infirmière après avoir obtenu les aveux complets. Quand Robert a déclaré que oui, l’infirmière a perdu contenance et a lancé « FUCK! Ben voyons, c’est quoi vous avez pensé là? » Robert, perplexe, ne sut que répondre.

L’infirmière décontenancée rapporta l’épouvantable histoire à sa supérieure qui poussa des jurons, éberluée par l’insouciance de ces gens. Ne connaissant aucun protocole pour gérer une situation aussi grave, elle contacta la santé publique. On recommanda que les cinq participants soient tous testés et placés en isolement préventif en attente du résultat. L’infirmière qui avait parlé à Robert revint dans la salle pour lui annoncer ça. Sa conjointe, quelque peu remise sur pied, fut admise dans la salle.

On leur expliqua la suite des choses. Avec un léger pincement au cœur mais résolu à assumer les conséquences de son erreur, Robert contacta Annie, Simon et Alain pour qu’ils se présentent à l’hôpital. Le couple coopéra et se présenta le jour même. Alain, persuadé de ne pas être atteint, refusa de se faire tester. Cela finit qu’il fallut que la police aille le chercher de force chez lui! Alain était choqué, cria et cracha, à tel point qu’il fallut lui mettre une cagoule sur la tête et c’est menotté qu’il aboutit à l’hôpital où il fut enfin testé! On cherchera longtemps pourquoi il n’aurait pas été plus simple qu’une infirmière passe chez lui et lui fasse le prélèvement, avec le soutien d’un policier, plutôt que transporter le gars à l’hôpital. La solution à ce mystère me semble décidément le prélude à de grands changements qui amélioreraient beaucoup la logistique dans le système de santé et les commissions scolaires, mais ce sont d’aussi inutiles qu’inefficaces conjectures.

Robert et Jeanne durent attendre cinq jours pour enfin obtenir les résultats du test. Ils étaient négatifs… tous les cinq! Les deux couples étaient soulagés mais conscient d’avoir reçu une douloureuse leçon de vie. Il ne faut plus jamais, au grand jamais, refaire ça! Ils se jurèrent de redoubler de prudence. Ils comprenaient à quel point ce n’était vraiment pas le temps de relâcher leur vigilance, le virus étant toujours présent.

Alain, pour sa part, était aux anges. Il le savait, depuis le début, que tout ça n’était qu’une supercherie, et il était certain d’en détenir la preuve, à présent. Certain qu’il avait déjà contracté la maladie, avant même le début de la pandémie, il était encore plus sûr de son coup, et se pavana en ville pas de masque, prêcha la bonne nouvelle comme un évangéliste fou! Il finit par avoir une contravention de plusieurs milliers de dollars pour ça.

Mais ce soulagement fut de courte durée, car il fut suivi d’une épouvantable mise en garde. En effet, quelques jours plus tard, la supérieure de l’infirmière qui a traité le cas de Jeanne la recontacta pour lui poser quelques questions au sujet de l’incident et lui a dit ceci: « Votre incident va être rapporté à la santé publique et ils vont ouvrir une enquête, pour essayer de savoir ce qui s’est passé exactement et mettre en place des mesures pour éviter que ça se reproduise ailleurs. » Jeanne demanda, inquiète, s’il se pouvait qu’elle se retrouve en prison à cause de tout ça. On lui a répondu qu’il fallait y penser avant, que là il allait falloir réparer cette connerie. « Mais on sait pas encore si des charges seront retenues ou pas. Ça va être décidé après la pandémie. » L’idée d’attendre des mois, voire des années, avant de savoir si un procès aurait lieu ou pas, était horrible pour Jeanne. « Mais ce qui pourrait vous aider, en cas de poursuite judiciaire, pour obtenir une réduction de peine, voire une absolution, c’est de présenter des excuses officielles, raconter de façon anonyme votre histoire et les conséquences que ça a eu. » Jeanne accepta, et Robert aussi. Annie et Simon aussi acceptèrent. Alain, lui, refusa catégoriquement, préférant même la prison plutôt que faire cela!

La supérieure mit Jeanne en contact avec un journaliste qui interrogea les quatre volontaires. Le journaliste écouta cette histoire, avoua trouver cela choquant, mais il ajouta ceci: « Je crois que ça n’aura pas assez de poids. Si on publie ça tel quel, les gens vont croire que la COVID-19 n’est pas un si gros problème que ça. D’autres vont tenter l’expérience que vous avez tentée, et n’auront pas la chance que vous avez eue. » Pour que ça dissuade les autres de répéter l’expérience, il fallait qu’il y ait des gens qui tombent malades, qui souffrent, selon le journaliste. Eh bien, on allait forcer les deux couples à raconter qu’ils avaient été infectés et malades pendant plusieurs jours! « Faudrait que vous disiez que vous avez jamais été aussi malades de votre vie. Ça va aider à sensibiliser la population à l’ampleur, à la gravité de la situation. » Jeanne, effrayée par la perspective d’aller en prison, décida de le faire. Robert, résigné, l’appuya. Annie et Simon refusèrent de se parjurer et n’eurent même pas le droit de présenter un témoignage! Le journaliste enregistra le discours de Jeanne et Robert, leur fit répéter plusieurs fois, ajouta des commentaires et cela fut publié dans les médias.

Gardons à l’esprit qu’aucune menace explicite de sanction pénale ne fut jamais proférée, seulement une possibilité de poursuites judiciaires après la pandémie. N’oublions pas non plus que le journaliste n’avait aucun droit de forcer Jeanne et Robert à mentir et que ce comportement non éthique aurait pu être rapporté à son employeur, faire l’objet de sanctions disciplinaires et salir sa réputation. Jeanne et Robert, dominés par la peur, ne purent que se conformer. Cela montre à quel point la peur est un moteur puissant pour soumettre les gens.

Alain, pour sa part, raconta toute la vérité et rien que la vérité, dans une vidéo qu’il diffusa sur les réseaux sociaux. Cette vidéo passa inaperçue, inondée dans la masse, et la vérité se perdit. Certains virent cette version et se dirent que ça n’avait pas d’allure, celle des médias était plus crédible. Ça ne se pouvait juste pas que ces cinq niaiseux puissent avoir fait une chose pareille et ne pas tomber malades.

Eh bien plusieurs mois plus tard, la pandémie prit enfin fin et il n’y eut aucune charge retenue contre les cinq participants de cette partie de jambe en l’air. Jeanne et Robert avaient donc sali leur âme pour rien en mentant, faisant croire à tous qu’ils avaient été malades tandis qu’il s’en étaient sauvés. Ce fut malgré tout pour eux une grosse leçon de vie, car ils savaient qu’ils avaient eu de la chance, ça aurait pu bien mal finir tout ça.

Mais Alain, lui, finit en prison et en psychothérapie. Il avait beaucoup aimé cette soirée de sexe et cela lui titillait de le refaire. Bien entendu, ses amis ne voulurent plus se réunir, trop effrayés de voir se reproduire un affreux dérapage. Alain insista trop et se les mit à dos. Il continua à prêcher la conspiration et reçut plusieurs amendes pour refus de porter le masque, jusqu’à même passer des nuits en prison à cause de ça. Pendant des mois, il avait joué et rejoué dans sa tête les scènes érotiques du grand trip à cinq. Il ne put jamais cesser d’y penser et repenser, après. Cela s’était incrusté en lui comme une grosse toile d’araignée. Tout lui faisait penser à Annie et à Jeanne. Il a fini par projeter ces femmes sur d’autres personnes et n’ayant aucun outil de pleine conscience pour voir ça venir, il se fit avoir et harcela des femmes, croyant inconsciemment revoir ses amies en elles. L’une d’elle finit par porter plainte et c’en fut fini pour lui. Alain ne s’en remettrait jamais complètement.

En plus, sa chance tourna peu avant la fin de la pandémie. Il contracta la COVID-19 parce que son compagnon de cellule l’avait et a tenté de lui faire des attouchements sexuels, et se retrouva aux soins intensifs, avec le respirateur artificiel. Oui oui, cela alla jusque-là! Quand il sortit de là, il était apeuré. Cela eut pour mérite de le calmer un peu et il parvint à obtenir une libération en attente de son procès, sous conditions bien évidemment. Sorti de là, il se conforma à toutes les mesures sanitaires en vigueur. Même après la fin de la pandémie, il continua à porter le masque et à adopter la distanciation sociale; il ne serait plus un danger pour quelque femme que ce soit de sitôt, celui-là. Il alla même jusqu’à se promener en ville et dans les commerces, prêchant haut et fort le port du masque en tout temps, pandémie ou pas! Malheureusement, aucun juge ne pourra convenir qu’il était hors de danger; Alain se retrouva en prison et en psychothérapie malgré sa « conversion ».

Cette affreuse histoire montre l’importance de l’observation, de la conscience de soi. Si une seule des cinq personnes durant cette soirée qui a mal tourné avait repris ses moyens, elle aurait pu ramener les quatre autres à l’ordre et faire cesser tout ça. Si Jeanne avait su se maîtriser, elle aurait évité la crise de panique et ne se serait pas retrouvée à l’hôpital. Si l’infirmière, après avoir écouté l’histoire de Robert, avait gardé un ton neutre et fait preuve de compassion plutôt qu’immédiatement juger, peut-être Jeanne et lui n’en seraient pas venus à mentir à tous pour tenter de se protéger d’une menace qui n’existait même pas. Peut-être, au pire, si les cinq étaient allés se faire tester le lendemain de l’incident, même s’ils avaient eu à raconter toute l’histoire, ça aurait mieux passé qu’après plusieurs jours et ils ne seraient pas senti forcés de raconter une fausse histoire à la population. Mais peut-être aussi, après tout, ceci était inévitable.

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La peur de Ron

Soulagé, Ron entra dans son appartement et retira son masque. Il venait de faire son épicerie pour la première fois depuis le confinement en raison de la pandémie. Ça n’avait pas super bien été, car certains articles avaient changé de place et les gens à qui il a demandé de l’aide ne lui répondaient pas, probablement effrayés par la transmission de la COVID-19. Lui aussi avait bien peur de contracter le virus. Dès qu’ils avaient commencé à parler du confinement, Ron s’était procuré un masque et s’était juré de le mettre chaque fois qu’il sortait de chez lui.

Ron était aveugle de naissance. La distanciation sociale et les flèches sur les planchers d’épicerie, cela lui posait des maux de tête abominables. Avant le confinement, il allait souvent à l’épicerie avec son frère qui vivait non loin de chez lui. Cela ne fonctionnait plus en raison du confinement. Il s’était certes pratiqué quelques fois à faire ses commissions seul, mais ça ne fonctionnait pas toujours bien et il devait souvent demander de l’aide à des gens.

Le paiement aussi posait des problèmes. Habituellement, il tendait sa carte de débit et la caissière l’insérait dans la machine ou la passait devant, mais là, on lui demandait d’approcher lui-même la carte de la machine. Il a fallu beaucoup de moyens pour réussir: un peu à droite, non plus à gauche, non plus vers le haut, jusqu’à ce qu’un autre client agrippe sans avertissement le poignet de Ron, qui en fut déconcerté et apeuré, pour le guider vers le terminal qui se contenta de faire bip sans accepter la carte! Ron et son sauveur improvisé essayèrent trois fois, en vain. Il allait falloir entrer le code, mais Ron pour une raison inconnue était habitué de se coller sur le terminal pour entrer le code, même s’il ne voyait rien! Il le fit, se cogna durement la tête contre le plexiglas séparant le terminal de lui. Il se doutait qu’il y en avait un, en avait entendu parler, mais ne l’ayant pas vu, le plexiglas n’était pas intégré dans son modèle mental. Il le fut, à la dure! Choqué par ce coup, eh bien notre pauvre Ron n’arriva jamais à entrer son code! Cela finit qu’il dut DIRE son code NIP au client qui a voulu l’aider! Pire encore, après ça, cette âme charitable se fit un devoir de le tenir par le bras jusqu’à la sortie de l’épicerie. Le gars fit ça sans prévenir, comme si ça allait de soit, mais Ron n’avait pas besoin de se faire tenir le bras comme ça, surtout pas en temps de pandémie.

Ainsi, c’est stressé à mort que Ron arriva chez lui, et ce fut pour constater qu’il lui manquait des oeufs et du fromage. Il était persuadé de les avoir achetés et laissés sur le comptoir! Il ne pouvait pas vérifier sur sa facture, car elle était imprimée et non disponible en version électronique. Une application pour téléphone intelligent aurait peut-être pu aider pour ça, mais comment veux-tu que Ron trouve ça dans l’état où il était là? Dans tous les cas, il allait devoir se retaper tout ça dans quelques jours!

Découragé, il explora la possibilité de commander son épicerie en ligne. Ce fut si difficile qu’il en poussa des CRIS de rage!!! Le site web était super mal fait, presque incompatible avec son logiciel de synthèse vocale. Ron eut un peu plus de chance avec sa plage tactile, mais ce fut de haute lutte. La synthèse vocale fait en sorte que l’ordinateur lit à haute voix ce qui est affiché à l’écran, mais il y a beaucoup de sites web mal conçus sur lesquels les logiciels de revue d’écran se cassent les dents. Il faut que l’accessibilité soit prise en compte à la conception d’un site web, pas par après, sinon on se retrouve avec ces problèmes-là. La plage tactile, pour sa part, affiche une partie, très infime mais au moins une partie, de l’écran, sur un lecteur braille. Aucune des deux technologies n’est parfaite, mais l’utilisation combinée des deux et beaucoup beaucoup de patience permettent parfois de venir à bout de certains sites récalcitrants. Mais tout ça fut vain, car peu importe le nombre d’essais que Ron effectuait, le site web indiquait toujours et toujours qu’aucune plage de livraison n’était disponible.

Il a tenté de contacter la personne-ressource habituelle pour obtenir des services de réadaptation, mais il se heurta à une boîte vocale. Ils étaient en service réduit à cause du confinement et ne pouvaient effectuer que des interventions téléphoniques. C’est là que Ron a perdu espoir et a appelé son frère Rémi à l’aide. Ils ont discuté un peu puis ont décidé d’un commun accord que ce serait mieux que Ron emménage chez son frère le temps du confinement. Cela sembla une bonne idée à tous deux à ce moment-là. C’est seulement après le déménagement que la personne-ressources rappela. Ron aurait pu obtenir les services d’un bénévole qui serait allé faire son épicerie pour lui, mais maintenant, le problème était réglé.

Quand ils ont déclaré le confinement à la mi-mars 2020, c’était initialement pour une durée de deux semaines. Personne ne se serait attendu, à ce moment-là, à ce que ça dure trois mois! Et c’est pourtant cela qui est arrivé! Le plan initial était que Ron passe ces deux semaines chez Rémi, sortant à peu près pas, mais le confinement se prolongea de sorte que Ron dut choisir entre retourner seul chez lui ou rester chez son frère. Non désireux de revivre le cauchemar de l’épicerie, il demeura chez Rémi. Il faut dire que Rémi mit Ron en garde: si tu restes seul, tu as plus de chance de finir en dépression.

Les premiers temps, il travaillait à domicile. Il avait un emploi dans un centre d’appel téléphonique vendant des systèmes d’alarme. Malheureusement, les ventes diminuèrent en raison de la COVID-19 de sorte que Ron fut mis à pied en avril 2020. Rendu là, le pauvre homme découragé passait ses journées à écouter de la musique et à lire des livres en braille. Il était bien frustré d’avoir perdu son emploi, car on prétendait que l’importance des centres d’appel s’était accrue avec la COVID-19. Peu avant sa mise à pied, Ron avait assisté (par téléphone) à une réunion de tous les employés pendant laquelle les dirigeants avaient tenté de se faire rassurants, expliquant qu’ils allaient favoriser les réaffectations plutôt qu’effectuer des mises à pied. Pourtant, le lendemain, bang! Ron passa des jours, et malheureusement des nuits, à effectuer d’aussi inutiles que superficiels examens de conscience, jugeant chaque petit écart potentiel de comportement qui aurait pu avoir fait pencher la balance contre lui. A-t-il été trop impatient avec ce client avec un accent difficile à comprendre? Qu’en est-il de la vieille dame qui ne se décidait pas et ne cessait de poser des questions? Peut-être n’était-il pas assez persuasif et son rendement insuffisant lui a valu la pire des démotions? Il y aurait eu moyen de dénouer tout ça, en se rappelant qu’en cas de performance insuffisante, il aurait eu droit à une rencontre avec son gestionnaire qui lui aurait expliqué la chose et donné la chance de s’améliorer. Ron n’avait pas eu ce genre de rencontre, aucun avertissement. Ron ne savait pas, ne savait plus. Tout s’emmêla en lui, laissant place à une peur viscérale: se pouvait-il qu’il ne trouve plus jamais d’emploi même après la pandémie?

Ron allait de temps en temps prendre des marches avec son frère Rémi, mais plus souvent qu’autre chose, il laissait sa canne à la maison et lui tenait le bras. Le duo se faisait souvent interpeller pour non-respect du deux mètres, ce qui mit Ron mal à l’aise. Il en vint à ne plus vouloir prendre de marches. Même s’ils y allaient tôt le matin, la menace d’une interpellation était là, toujours présente. Souvent même, Ron faisait le saut, pensant que quelqu’un les avaient surpris. Il avait l’impression de commettre un crime parce qu’il marchait avec son frère, mais il ne pouvait pas marcher seul non plus, de peur de percuter quelqu’un circulant à sens inverse! L’utilisation de l’ouïe combinée à des balayages réguliers avec la canne blanche, ajoutée au fait que la personne circulant à sens inverse désire respecter la distanciation sociale, auraient pu venir à bout de ce problème, mais pris par la peur, Ron ne parvint jamais à effectuer les raisonnements logiques nécessaires pour aboutir à cela. Ron aurait pu passer devant, laissant son frère marcher derrière et lui dire de tourner à gauche ou à droite, mais encore une fois, la peur l’empêchant de déployer les efforts pour adopter pareille technique, plutôt difficile à faire quand on ne l’a jamais pratiquée auparavant. Rémi, bien que connaissant Ron, n’avait que peu de chance d’aboutir à la solution. Un spécialiste en orientation et mobilité aurait pu, mais il était non disponible en raison du damné confinement. Ron était seul, prisonnier de ses difficultés. Paralysé, Ron ne put que demeurer chez son frère, à tourner en rond et à lire jusqu’à ce que la fatigue l’en empêche. Et la fatigue venait de plus en plus vite, le moral diminuant jour après jour.

Malgré tout, Ron vécut chez Rémi de bons moments quand Rémi en avait fini avec sa journée de travail et n’était pas trop fatigué par cette dernière. Ils écoutèrent plusieurs films ensemble et Ron aimait bien se faire décrire les scènes qu’il ne voyait pas. Ils jouèrent aux cartes grâce à un jeu en braille que Ron avait trouvé voilà un certain temps, burent de la bière et rirent beaucoup. Mais le lendemain, tandis que Rémi retournait au travail (à domicile), Ron retournait à sa lecture et son ennui.

Même en juin, aller faire des commissions n’était plus pareil qu’avant la pandémie. Il y avait toujours la distanciation sociale et, surtout, ces horribles pastilles et flèches que Ron ne voyaient même pas! Les plexiglas étaient toujours là, prêts à lui percuter la tête bien solide s’il ne faisait pas attention, et toute personne pouvait à tout moment lui saisir le poignet ou le bras, le mettant à risque de contaminer ou se faire contaminer par son guide. S’ajouta à cela le port du masque obligatoire qui n’était pas une grosse contrainte pour Ron, qui avait déjà décidé de porter le masque par précaution, depuis le début. Il le mettait même quand il marchait avec son frère dehors.

En juillet 2020, il fallut se rendre à l’évidence: Ron ne pourrait pas rester chez son frère jusqu’à ce que tout soit réglé. Il allait devoir s’adapter à cette nouvelle société en pandémie. Il tenta donc progressivement de sortir de chez Rémi, pour prendre de petites marches seul. Chaque fois qu’il tentait de le faire, il en revenait effrayé. Il se rendit vite compte que cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas servi de sa canne blanche qu’il était rouillé et désormais malhabile à l’utiliser. Il vint à bout de piler dessus, perdre l’équilibre et tomber face contre terre. Il faillit donner un coup à quelqu’un circulant à sens inverse. Puis enfin, il vint à bout de la casser complètement en la coinçant dans une plaque d’égoût. Par chance, Rémi le suivait derrière et put le ramener chez lui. Ron aurait pu mieux s’en tirer si, au minimum, il avait mentalement révisé les techniques régulièrement pendant le confinement. Il aurait aussi pu prendre la canne quand il allait marcher, mais la paresse l’emportait quand Rémi lui offrait de lui prendre le bras. La peur empêcha Ron de mettre en opposition le plaisir ressenti à tenir le bras de Rémi avec la joie plus grande éprouvée à marcher seul, une joie qu’il aurait pu reproduire sans dépendre de quelqu’un contrairement au plaisir initial. S’il avait pu établir ce contraste, peut-être par renforcement positif serait-il parvenu à se défaire de cette tentation de toujours prendre le bras de Rémi, mais la peur lui sifflant trop d’énergie, et Ron n’ayant jamais effectué de travail d’introspection auparavant, il n’eut aucune chance de surmonter cet obstacle intérieur.

Ron tenta de contacter sa personne-ressources pour du soutien. Il put certes obtenir une nouvelle canne pour remplacer celle qu’il avait cassée, mais les services d’orientation et mobilité étaient encore et toujours au ralenti et aucune consultation en personne n’était effectuée. S’il avait vu un peu, on aurait pu tenter un appel vidéo, mais là, il fallait attendre, espérer que dans un mois ou deux, ce serait réglé. Août arriva sans solution, sans progrès. Rémi essaya plusieurs fois de l’aider à réapprendre le maniement de la canne, cela faillit réussir, mais Ron finit par prendre une plonge dans les escaliers au métro. Pourquoi avoir commencé avec les escaliers plutôt qu’une ligne droite? Personne ne le sait. Il aurait fallu que Ron révise mentalement les techniques, y réfléchisse, pour remettre les morceaux en place. Pas nécessaire d’être sur le terrain pour « pratiquer » mentalement. Mais la peur occupant ses pensées, Ron ne put consacrer suffisamment de cycles mentaux à sa réadaptation.

Personne ne sut jamais ce qui s’était passé. On pensa que Ron avait perdu toute volonté de continuer. Il ne tenta pas plus d’obtenir de l’aide, non pas par manque de volonté mais par peur qu’encore et encore, ça ne fonctionne pas. Ron demeura chez Rémi pendant les années qui suivirent, jusqu’à ce que Rémi n’en puisse plus de voir son frère amorphe. Ils se disputaient de plus en plus souvent. Rémi reprochait à Ron de ne pas aider dans la maison. Ron reprochait à Rémi de toujours le rabaisser. Cela finit que Ron se retrouva en CHSLD. Il y resta deux semaines, après quoi il perdit toute volonté de vivre et se jeta du haut de la fenêtre de sa chambre.

Rémi était abasourdi quand il a appris la nouvelle. Il ne comprenait pas pourquoi Ron avait fait ça et lui en voulut beaucoup. Rémi était persuadé que Ron aurait pu réussir à s’en sortir s’il avait demandé de l’aide et c’est cela qu’il répéta inlassablement à tous ceux qu’il connaissait, sans doute plus pour s’en convaincre lui-même qu’autre chose. Pourtant, Ron a demandé de l’aide plusieurs fois, en vain. Mais Rémi a choisi de l’oublier afin de pouvoir rabaisser Ron, pour se sentir supérieur, mieux que lui. Il le fit sans le savoir, sans le vouloir, car c’était inscrit dans sa programmation génétique. C’est comme ça que l’être humain fonctionne, héritage de survie du cerveau reptilien.

Ce n’était pas à cause de la pandémie. Ce ne l’était plus. Ils avaient trouvé un vaccin efficace en début 2021 de sorte qu’au mois de mars, ils ont enfin pu abolir le port du masque et la distanciation sociale. Pourquoi Ron avait-il continué de vivre chez son frère? Avait-il peur de contracter la maladie malgré le vaccin? Selon Rémi, Ron aurait dû pouvoir reprendre une vie normale. Il ne l’avait pas fait parce qu’il ne voulait pas le faire.

Comme le désespoir, la peur peut devenir aussi virulente que la COVID-19 si on la laisse s’incruster et guider tous nos choix. Parce qu’elle n’est pas contagieuse, on ne s’en préoccupe pas. On se contente de dire qu’on est désolé, d’exhorter à garder courage et encore, encore et encore envoyer la victime ailleurs, se faire aider par un professionnel. Ses problèmes sont bénins, il devrait pouvoir les surmonter, les miens sont bien plus grands et importants, je ne comprends pas pourquoi il a peur comme ça! Il doit avoir besoin d’aide professionnelle, sans doute qu’il est malade. Oui, ça me rassure qu’il soit malade, c’est mieux pour moi. Parce qu’il n’y a pas de test de dépistage, on ne peut pas détecter la peur de façon fiable, mais elle est là telle un cancer qui pourrit tout. Et comme on ne peut élaborer un vaccin contre la peur, elle restera toujours là, tapie dans l’ombre, tuant des gens même après la pandémie.

Plutôt que chercher à l’extérieur, la victime de la peur ou du désespoir devrait se tourner vers l’intérieur, observer ce qui se passe en elle, avec calme, patience et absence de jugement. Seule cette observation permettra d’identifier l’origine du mal, s’en détacher et comprendre que nous ne sommes pas la peur, pas le désespoir, que ce sont des éléments passagers qui peuvent repartir, nous laissant libres de choisir notre avenir.

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Récit

Le désespoir de Donald

Découragé, Donald éteignit son téléviseur, exaspéré par ce nouveau bulletin de nouvelles. Encore 180 nouveaux cas de COVID-19 juste au Québec, la situation ne semblait pas près de s’arranger. Toujours dans la grande région de Montréal, possiblement en raison de rassemblements privés, mais certains restaurants étaient en cause aussi. Plusieurs établissements ne parvenaient pas à faire respecter la distanciation sociale et furent mis à l’amende. D’autres durent fermer temporairement, des cas de COVID-19 ayant été rapportés chez des clients ou des employés. On ferma des gyms temporairement, on ferma des bars, un salon de coiffure fut infecté, puis une clinique de physiothérapie.

Donald avait tout perdu à cause de cette pandémie. En raison du confinement de mars 2020, il a dû fermer le restaurant qu’il tenait depuis 25 ans au centre-ville de Montréal. La PCU lui vint certes en aide, mais son entreprise était trop petite pour bénéficier de la subvention gouvernementale. En fin avril, c’est avec une infinie tristesse que Donald dut abandonner son restaurant et déclarer faillite, comme bon nombre d’autres propriétaires.

Par chance, la faillite affectait uniquement l’entreprise de Donald. Ce dernier conservait quelques placements personnels qu’il comptait investir pour démarrer une nouvelle affaire lorsque ce serait possible. Mais tant que les cas augmentaient et qu’il y avait risque d’un nouveau confinement, Donald craignait devoir refaire faillite et là, il ne dispoerait plus d’aucun argent placé, aucun coussin financier, aucune échappatoire. Ses compétences étaient plutôt limitées si bien qu’il ne pourrait que se rabattre sur des emplois ennuyants et peu rémunérés. Ses connaissances informatiques étaient aussi limitées, rendant pour lui difficile de suivre des cours en ligne. Son seul espoir était donc un aplanissement de la courbe après quoi il pourrait tenter d’ouvrir un nouveau restaurant.

Malheureusement, les efforts collectifs demeuraient insuffisants. Chaque jour, de nouveaux cas étaient rapportés, autant sinon plus que la veille. Selon les actualités, la plupart des gens, excepté quelques récalcitrants isolés, portaient le masque dans les lieux publics intérieurs comme prescrit par la loi depuis le 18 juillet et respectaient la distanciation sociale. Malgré tout, on ne parvenait toujours pas à maîtriser la propagation de la maladie. Deux semaines après les vacances de la construction, le nombre de cas par jour a presque doublé, encore une fois dans la grande région de Montréal mais aussi dans plusieurs régions où des gens sont allés en vacances, notamment la Gaspésie, le Bas-Saint-Laurent, l’Estrie et même les Îles de la Madeleine qui ne disposaient pas d’une infrastructure médicale suffisante pour faire face à cette alarmante flambée.

En plus de l’incertitude constante par rapport à son avenir, Donald devait faire face à de multiples pannes chez lui. D’abord, son ordinateur qui lui a toujours causé des misères est devenu super lent. Donald pensait que sa machine avait été infectée par un virus, mais il ne parvenait pas à s’en débarrasser. Son lecteur blu-ray cessa de fonctionner complètement, du jour au lendemain. Son réfrigérateur fonctionnait moins bien qu’avant: on aurait dit qu’il n’arrêtait jamais et les articles étaient souvent tièdes, bien que le réglage de température soit au plus froid possible. Son grille-pain ne s’arrêtait plus automatiquement et souvent, les bagels restaient coincés dedans; ça n’arrivait pas avant. Un bon matin, c’est sa cafetière qui cessa subitement de fonctionner. Celle-là mit Donald dans une colère mémorable qui faillit bien lui valoir la visite de la police. Mais il tâcha de ne pas hurler, juste lancer le pot à bout de bras, cela cassa et il dut passer l’aspirateur, dont le boyau était soudain fendu!

Le 13 août 2020, ils en étaient à évoquer la possibilité d’un nouveau confinement comme en mars. Là, Donald éteignit le téléviseur, poussa un hurlement, fondit en larmes et décida que c’en était trop. À quoi bon continuer à espérer? Aussi bien arrêter et attendre que cette vie de merde finisse!

D’abord, il alluma son téléphone et en supprima l’application Facebook. C’était sa soeur qui l’avait tanné sans fin pour qu’il installe ça et lui avait enseigné les bases de son utilisation lors de sa dernière visite qui datait de si loin que Donald ne se souvenait pas quand. Là-dessus aussi, on parlait de reconfinement et plusieurs de ses contacts quittaient la ville, les uns après les autres. Ça avait commencé en juillet, mais c’était pire depuis le début août. Donald n’avait pas de voiture, détestait conduire pour mourir et savait que s’acheter un véhicule pour aller s’établir en région où il y aurait hypothétiquement moins de cas lui ferait mal financièrement. En plus, il habitait un condo qu’il devrait vendre et craignait que ce soit difficile, vu la situation et l’état de son unité. Il y avait eu un dégât d’eau en février et à cause de la pandémie, les réparations n’étaient même pas terminées! Il restait encore des murs à refermer. Ainsi, cesser de recevoir ces répétitifs messages sur Facebook ne pourrait qu’aider Donald à améliorer son humeur.

Ensuite, Donald éteignit son téléphone, puis alla se coucher, sans regarder quelle heure il était. Le lendemain matin, il s’installa sur un fauteuil, devant la porte patio et regarda le ciel, s’efforçant de ne plus rien espérer. Il resta ainsi jusqu’à ce que la faim le tenaille, mangea un peu, puis revint s’asseoir et attendre. Il mangea quelques fois, puis lorsque le ciel devint noir, il alla se coucher, tout simplement. Il réussit à dormir un peu, retourna voir la porte patio, encore noir, il retourna se coucher. Il resta couché, somnola un peu, jusqu’à ce qu’il fasse clair, mangea un peu puis retourna à son fauteuil.

Après quelques temps, Donald avait réussi à oublier ses soucis. Il se contentait de regarder dehors, sans espérer la moindre amélioration. Il dut allumer son ordinateur pour commander de la nourriture, puis éteignit ça aussitôt, avant que le virus dedans ne vienne le tourmenter. Donald eut maintes fois envie de rallumer la TV ou son téléphone, espérant qu’une amélioration ait eu lieu, mais il se résolut à ne pas le faire, sachant bien que cet espoir vain serait suivi d’une amère déception. Chaque jour, la déception s’accroissait, et elle finirait, se doutait Donald, par le mener au suicide. Il s’en sentait proche.

Les parents de Donald étaient morts voilà trois ans dans un stupide accident de voiture qui, il en était persuadé, aurait pu être évité. Depuis trois ans, sa soeur vivait aux États-Unis, le pays désormais le plus durement touché par la pandémie. Donald ne pouvait pas aller la rejoindre et elle ne pouvait pas venir non plus puisque la frontière était bloquée. Le peu d’amis qu’il avait était parti en région (encore, encore, encore et encore) ou ne lui donnaient plus de nouvelles du tout depuis le début de la pandémie. Plusieurs avaient des enfants et à cause de ça, ne pouvaient plus rien faire d’autre qu’en prendre soin, délaissant tout le reste. Donald était ainsi complètement isolé.

Alors Donald demeura assis sur son fauteuil, luttant non plus contre le désespoir mais contre le vain espoir! Il se répéta qu’il n’allait pas rallumer la TV avant de voir de la neige dehors! Et il parvint à tenir bon! Cette première petite neige fut tardive cette année, à la mi-novembre! Mais malgré tout, Donald réussit à tenir le coup, tant bien que mal. Lorsqu’il la vit, il pleura presque de joie. Son nouvel espoir fut vite tué dans l’oeuf. En effet, au bulletin de nouvelles, on parlait encore de la pandémie: 50 nouveaux cas, ce jour-là. Donald se souvenait que c’était ainsi en juin, ça allait remonter. Alors exaspéré, il éteignit la TV, pleura et se résolut à attendre qu’il n’y ait plus de neige! Le lendemain, la petite neige était partie. Non, trop tôt. Ok, il ne faut plus de neige pendant 14 jours consécutifs.

Alors Donald continua à faire du fauteuil, jour après jour. Il mangeait peu, ce qui lui évita de prendre trop de poids, mais il en prit un peu malgré tout. Il ne buvait plus d’alcool depuis cet isolement volontaire, afin d’économiser son argent. Son plan était simple: tenir aussi longtemps que possible avec ce qu’il avait, écoutant à chaque printemps et chaque automne (en utilisant le début et la fin de la neige comme signe) si on parlait encore de la pandémie. S’il épuisait tous ses placmenets, il rallumerait la TV une dernière fois et en cas de nouvelles au sujet de la pandémie qui se poursuivrait, il mettrait fin à ses jours. Donald était prêt, son plan était bien défini, il l’avait mentalement répété, il était sûr qu’il ne flancherait pas. Il avait commencé à écrire un message pour sa soeur. Il le révisait parfois, y corrigeant quelques fautes, y ajoutant quelques phrases.

Lorsque le printemps vint enfin, Donald n’avait même plus le coeur à allumer la TV. Il se sentait relativement bien ainsi. Sans l’espoir, il était libéré du désespoir et risquait moins de piquer une crise et finir par en arriver au suicide. Il se doutait que cette pandémie pouvait durer des générations; il pouvait bien ne pas en voir la fin de son vivant. Alors Donald resta là, assis sur son fauteuil attendant le soir, couché dans son lit attendant le matin, assis dans son fauteuil attendant le soir, attendant la première neige, attendant qu’il n’y ait plus de neige pour 14 jours, puis se rappelant qu’il le faisait en vain, parce que ça ne valait plus la peine de rallumer la TV.

Le site web de l’épicerie où il commandait ses aliments continua de fonctionner. La pandémie était devenue si ancrée en tous qu’on ne jugeait plus nécessaire de mentionner qu’en raison de la COVID-19, le service pouvait être ralenti. Donald avait cessé de consulter Facebook, cessé de regarder ses emails tanné de toujours voir ces agaçants messages à propos d’événements virtuels sans intérêt. Coupé de tous et de tout, résigné, il continua d’attendre quelque chose qui, même si ça venait, ne lui parviendrait pas!

Sa laveuse flancha: Donald dut laver ses vêtements à la main. Son lave-vaisselle lâcha: Donald dut laver sa vaisselle à la main. Ses vêtements trouèrent, il disposait de moins en moins de chandails et pantalons non troués. Il finit par devoir porter des vêtements troués pour ne pas avoir à laver tous les jours.

Le jour vint où il avait épuisé tout son argent placé. Sans se choquer, prêt, il se fit couler un bain, envoya le message d’adieu a sa soeur, prit le fil électrique du téléviseur sectionné depuis des mois, voire un an, le brancha et entra dans l’eau tout en tenant l’extrémité dénudée. Il fit cela en sifflotant, soulagé que cela prenne enfin fin. Ce ne fut pas très long…

Annie fut boulerversée lorsqu’elle reçut le message de son frère Donald. Ce dernier n’avait donné aucune nouvelle depuis près de trois ans, elle ne comprenait pas pourquoi. Elle pensait qu’il était occupé avec une nouvelle affaire de restaurant et elle, occupée par son travail, ses deux enfants et son nouveau bébé arrivé pendant la pandémie, ne prit pas le temps de s’arrêter, réfléchir, tenter de le contacter, etc. Le temps fila, les contacts humains furent délaissés au profit d’une vie effreinée sans le mondre sens. Avoir des enfants est devenu si compliqué qu’on ne peut plus rien faire d’autre quand on en a. Aux tâches parentales habituelles s’ajoutent de plus en plus d’allers-retours vers des activités parascolaires de plus en plus nombreuses et distancées. Les enfants ne cessent d’insister pour faire ci, faire ça, encore faire ci et ça, et les parents doivent se taper crises après crises ou abdiquer et faire le taxi sans cesse. C’est fou dingue! C’est seulement à la mort de Donald, on aurait dit, qu’Annie se rappela enfin qu’elle avait un frère.

Ce n’était pas à cause de la pandémie. Ce ne l’était plus. Ils avaient trouvé un vaccin efficace en début 2021 de sorte qu’au mois de mars, ils ont enfin pu abolir le port du masque et la distanciation sociale. Pourquoi Donald avait-il continué de s’isoler? Avait-il peur de contracter la maladie malgré le vaccin? Annie, plutôt que prendre le temps de lire le message de son frère, le survola vite vite et se fit sa propre idée. Donald était un lâche, il avait abandonné. Il aurait dû demander de l’aide plutôt que s’enlever la vie. Elle lui en voulut de ne pas avoir demandé d’aide et cela occulta tout le reste. Plutôt que tenter de comprendre la situation de son frère, elle ne put que le dénigrer, le rabaisser auprès de ses amis, inventant toutes sortes de choses qu’il aurait pu faire pour aller mieux, comme se trouver une amie ou déménager aux États-Unis.

Comme la peur, le désespoir peut devenir aussi virulent que la COVID-19 si on le laisse s’incruster et guider tous nos choix. Parce qu’il n’est pas contagieux, on ne s’en préoccupe pas. On se contente de dire qu’on est désolé, d’exhorter à garder courage et encore, encore et encore envoyer la victime ailleurs, se faire aider par un professionnel. Ses problèmes sont bénins, il devrait pouvoir les surmonter, les miens sont bien plus grands et importants, je ne comprends pourquoi il perd espoir comme ça! Il doit avoir besoin d’aide professionnelle, sans doute qu’il est malade. Oui, ça me rassure qu’il soit malade, c’est mieux pour moi. Parce qu’il n’y a pas de test de dépistage, on ne peut pas détecter le désespoir de façon fiable, mais il est là tel un cancer qui pourrit tout. Et comme on ne peut élaborer un vaccin contre le désespoir, il restera toujours là, tapi dans l’ombre, tuant des gens même après la pandémie.