Un don de caca

Si vous vous rappelez bien, Ron avait sombré dans le désespoir, rompant ses liens avec son frère et aboutissant en CHSLD. Plusieurs pensent que c’est à cause de ça qu’il en est venu au suicide, deux semaines à peine après son admission là-bas. En fait, un autre facteur méconnu de plusieurs a précipité sa chute. Ron, sans le vouloir, sans le savoir, pensait avoir tué quelqu’un, et il ne pouvait pas vivre avec ce remord.

Tandis que Ron s’en allait prendre une marche, cette maudite folle l’interpella pour la deuxième sinon la troisième fois. « J’ai besoin d’aide, » l’implora-t-elle. Elle avait l’air désespérée, du moins d’après sa voix. Ron, étant aveugle, ne pouvait voir son visage, ses vêtements et tout, mais il pouvait supposer qu’elle était dans le besoin, ou aux prises avec de graves problèmes de toxicomanie lui grugeant tout le peu qu’elle gagnait à la sueur de son front. La dernière fois, Ron a voulu lui donner un dollar, mais elle a refusé: elle aurait voulu 5$, voire 20$. « Donne-moi tout c’que t’as, » lui avait-elle demandé. Ron aurait pu paniquer, crier, se choquer, mais plutôt que faire ainsi, il ne s’est pas laissé démonter et n’a pas obéi à cette demande. Il a contourné la bonne femme et a passé son chemin, un peu inquiet de se faire poursuivre, mais la madame est restée derrière.

Mais c’était avant la pandémie, avant qu’il ne perde son emploi et tout espoir d’avenir, avant qu’il aboutisse en CHSLD. Cette fois, Ron décida, tanné, à bout, sentant la dépression plus que jamais qui semblait couver depuis des mois, voire des années, sur le bord de le terrasser, de juste l’ignorer et passer son chemin. La folle insista, tenta de lui barrer la route, lui répéta qu’elle avait besoin d’aide, lui demanda pitié, sembla sur le bord de fondre en larmes.

« Bon, je vais essayer de lui donner 5$ pour m’en débarrasser, » se dit Ron. Il sortit son portefeuilles, tenta de fouiller dedans, faillit réussir à trouver le billet, mais il sortit un 20$ à la place. Il faillit perdre patience et lui tendre le billet sans toucher les points Braille pour l’identifier, mais avant qu’il n’ait pu le faire, la folle s’était emparée du portefeuilles et se sauvait avec. Là, Ron n’était vraiment pas fier de son coup, il le regretta amèrement, mais il a pété les plombs. « NON! NON! NON! a-t-il carrément hurlé. PAS DEUX FOIS! » Ça n’avait aucun sens pour cette pauvre madame. Probablement effrayée, elle partit à la course. C’est que Ron s’était fait voler son portefeuilles à la piscine, voilà plusieurs années, et ça avait été un cauchemar de tous les diables faire refaire ses cartes et tout.

Certain qu’elle tenait encore son portefeuilles, Ron lui courut après. Il jeta dans cette course toute l’énergie qu’il lui restait et parvint à lui bondir dessus. Il était tellement dedans qu’il parvint à la suivre à cause de sa respiration! Il lui saisit un poignet, serra un peu mais pas trop fort et la somma, avec une rage sans nom: « R’donne-moi mon portefeuilles, espèce de CHIENNE! » En fait, il lui cria ça avec une telle hystérie que ça faisait fou furax désespéré. L’espèce d’un instant, Ron crut que la madame, apeurée, allait céder et lui redonner son bien. Au lieu de faire ainsi, elle tenta de se dégager d’un coup sec, mais Ron tint bon et resserra sa poigne, et puis il sentit de quoi lui piquer le bras. Nul doute possible: elle venait de lui shooter de la cochonnerie avec une seringue usée!

Pris d’une indescriptible furie sans nom, Ron poussa un glapissement de fauve. Tenant toujours son poignet, il le lui serrai violemment et parvint à lui coincer le bras derrière le dos. « Tu m’as rendu malade en plus de ça espèce de maudit parasite! Ça fait plus de vingt ans que j’me fais chier avec toute, ça fait au-d’sus trente ans, trente foutues putains d’années d’merde, que j’suis tout l’temps enragé après toute, pis là tu m’empires ça en m’shootant l’SIDA ou j’sais pas quelle autre cochonn’rie d’MARDE! Si t’avais toute gardé l’fric que t’as chipé au monde au lieu d’le dépenser pour te doper, t’en aurais eu assez pour t’ach’ter un gun su’l’marché noir pis t’tirer une balle dans tête! Tu s’rais ausi bien faire ça tant qu’à parasiter les autres! » Suite à cette diatribe chargée de toute la haine que Ron avait accumulée depuis des années, il poussa un autre hurlement de fauve et tenta de lui cracha au visage! Il rata sa cible, envoyant plutôt le crachat dans la vitre d’un salon de coiffure juste à côté, fermé en raison du confinement.

La femme, en larmes, tenta de lui rendre son argent, mais Ron s’en foutait des deux billets de 20$ et celui de 5$. C’était le portefeuilles qui l’importait, et surtout son contenu! Choqué à mort, il ne parvint pas à lui expliquer ça, ne pouvant que lui crier encore des bêtises et lui cracha de nouveau dans la face, avec succès cette fois. Cela finit que quelqu’un vint leur demander: « C’est quoi qui s’passe ici? » Ron lui expliqua que cette maudite chienne-là lui avait volé son portefeuilles puis shooté de la cochonnerie avec une seringue. Elle brailla que Ron l’avait agressée et qu’elle s’était défendue!!! « J’lui ai donné mon problème, pleurnicha la folle, y va comprendre maintenant c’est quoi avoir de la misère! »

La suite des choses ne fut pas rose du tout pour Ron. D’abord, il apprit que l’homme qui les avait interpellés, et probablement sauvé le visage de la folle que Ron s’apprêtait à rouer de coups et il feelait pour s’acharner en masse, était un policier. Ensuite… « C’est tu ça? » lui demanda-t-il, en lui rendant son portefeuilles. Ron apprit que la folle l’avait jeté par terre avant de prendre ses jambes à son coup! Elle n’avait pris que l’argent dedans, Ron s’était déchaîné juste pour ça. Et puis, comble de malheur, eh bien le policier arrêta la femme mais Ron aussi!

Ron fut interrogé jusqu’à en pleurer, puis on le mena à l’hôpital sous escorte policière, menotté. La seconde partie de la journée, Ron la passa à l’hôpital où il subit des tests et des tests. On mit Ron sous trithérapie préventive au cas où la seringue contenait des maladies. Le médecin dit à Ron qu’il aurait mieux valu venir avant, mais il avait été retenu par la police. On lui demanda aussi, encore, encore et encore, jusqu’à le faire crier, s’il était bien certain de ne pas avoir entre les mains la seringue, car avoir la seringue pour analyses les auraient beaucoup aidés. La seringue, répéta Ron encore et encore, la madame l’avait gardée ou jetée par terre. On lui fit passer des tests de dépistage pour diverses maladies, incluant la COVID-19, mais il n’eut que peu de résultats le jour même. Il faudra attendre des semaines.

Ron fut ensuite escorté de l’hôpital vers la prison, jusqu’à son audience pour décider s’il serait libéré en attente de son procès, car il y aurait bel et bien un procès. Ron rencontra un avocat commis d’office qui l’assura qu’il s’en tirerait sans trop de problèmes, mais il aurait sans doute des travaux communautaires à effectuer, et il y avait peu de chances qu’il s’en sorte sans un casier judiciaire. Comme si ce n’était pas déjà assez pour atterrer le pauvre Ron, il eut juste après l’avocat la visite d’un policier dans sa cellule. La femme qui avait porté plainte contre lui s’était suicidée, probablement par sa faute. Ron l’avait abreuvée de propos haineux avec tant d’intensité que ça l’avait terrassée. Cela le hanterait pendant toute sa vie, et en plus il y aurait quand même le procès, car la couronne retenait la plainte puisque son agression était considérée comme un acte criminel. Des passants pouvaient témoigner de la scène et on eut même comme pièce à conviction une vidéo YouTube contenant l’intégralité de son pétage de plombs! Pour tout réconfort, on lui dit désolé, et on lui recommanda de se trouver et consulter un psychologue. Ron n’avait aucune idée d’où chercher et se doutait bien qu’on allait encore lui demander de se déplacer, le faisant sentir mal, lui faisant croire que la thérapie serait inefficace, par téléphone. Foutu système de merde, foutue dépendance à la voiture qui détruit tous ceux qui ne peuvent en posséder une. Juste ça a parfois fait rager Ron, mais avec tout ce qui s’ajoutait là, c’était juste trop.

Quel don généreux avait fait Ron ce jour-là: du caca, tout le caca, qu’il avait dans la tête. Comme lui a dit le policier venu annoncer le suicide de la bonne femme, elle avait déjà le sien, pas besoin de plus. Quelle horreur! Il fallut trois semaines avant d’obtenir du progrès: diagnostic de SIDA! Mais cela n’eut que peu d’importance puisque Ron était mort, rendu là: suicide. Il a mis fin à ses jours peu après avoir obtenu une libération en attente de son procès qui n’aurait pas lieu avant plusieurs mois. Juste tenir trois jours (et trois nuits d’insomnie) en prison et il avait failli être malade. Ron ne pouvait concevoir comment il tiendrait le coup pendant des mois, en attente du procès! Il n’en pouvait plus et cela le décida à mettre fin à ses jours.

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