Bon sang mais qu’est-ce qui s’est passé???

Louis venait de reprendre conscience après un sommeil sans rêve. Couché sur son lit, sans couverture, il avait un de ces maux de tête qu’on n’oublie jamais. Mon Dieu, se dit-il, combien de verres ai-je pris là? La dernière chose dont il se souvenait, c’est de l’arrivée de son ami Thomas et du verre de gin tonique qu’il avait partagé avec lui. Ensuite, c’était le trou noir.

Péniblement, Louis s’étira le bras. C’est alors que sa main heurta quelque chose d’inhabituel. Surpris, Louis sursauta: il y avait quelqu’un avec lui sur le lit!!! C’était Thomas, il dormait. On a couché ensemble, se dit Louis, mais bon sang qu’est-ce qui m’a pris là de laisser faire ça? Troublé, Louis se leva et sentit un lourd poids de fatigue sur ses épaules. Il sentit plusieurs muscles le supplier de ne pas se lever. Il avait mal dans le cou, dans les épaules, au thorax, comme si on lui avait brassé la cage bien comme il faut, voire sauté à pieds joints sur le ventre! Il se leva malgré tout et alla se caler plusieurs verres d’eau, qui soulagèrent à peine ses douleurs. Il avait mal au derrière, aussi, comme si on avait tenter de faire entrer de quoi de trop gros dans son rectum. On aurait dit que le simple observation de cette sensation désagréable activa des capteurs de douleur; ça se mit à lui faire mal un peu, puis de plus en plus.

C’est là, et seulement là, que Louis constata qu’il y avait pire: il était tout nu. Thomas aussi, dans le lit, était tout nu. Ah non, non, non, il l’a fait! Qu’avons-nous fait, tous nus dans le lit? Louis, perturbé, retrouva ses couvertures et sa douillette, jetées par terre. Il les remit sur son lit et s’enroula dans la douillette, pour au moins ne plus être tout nu. Il fit le tour de la pièce du regard pour trouver ses vêtements, en tas, par terre, non loin de ceux de Thomas. Il se releva, malgré les protestations insistantes de sa tête et de son cou, pour aller enfiler un pyjama. Coup donc, se dit-il, on dirait quasiment que je me suis fait étrangler, pendant cette nuit-là? Thomas, lui, semblait dormir comme un bébé.

Se doutant bien qu’il y avait peu que Louis pouvait faire en ce moment, il se recoucha, sur le dos, et tenta de se calmer un peu. Il ne parvint pas à dormir, trop troublé par ce qui s’était passé. Thomas en savait peut-être plus sur les événements. C’est là que Louis remarqua sur la table de chevet sa GoPro, posée là. Lui ou Thomas l’avaient installée, peut-être allumée, pour tout enregistrer. Mais jamais Louis n’aurait songé s’enregistrer tout nu dans un lit??? Peut-être, l’alcool et le pot aidant… Mais non, voyons! Louis, perplexe, ne comprenait pas. Il oscillait entre rester couché pour se reposer et laisser Thomas dormir, ou le réveiller pour lui demander ce qui se passait, ou allumer la caméra pour écouter les enregistrements. Couché sur le dos, ça lui faisait mal au derrière ou dans le bas du dos. Couché sur le côté, il avait mal à l’épaule. Couché sur le ventre, il avait mal au thorax ou dans le cou!

Il resta là, se tournant et se retournant, peut-être 45 minutes, jusqu’à n’en plus pouvoir. Il se leva plusieurs fois pour caler des verres d’eau, finit par prendre des Tylenol parce que le mal de tête était insupportable, reprit des verres d’eau, mangea une pomme, un bol de céréales, reprit des verres d’eau, retourna s’étendre un peu parce qu’il se sentait faible sur le point de tomber dans les pommes sur le plancher, somnola un peu, puis se réveilla en sursaut. Thomas, lui, n’avait pas bronché de tout ce temps-là.

Bon, il est midi, il est temps qu’il se lève lui là, il faut que je sache, se dit Louis. « Thomas! » Aucune réponse. Louis l’appela plusieurs fois, lui tapota gentiment la tête, l’épaule, rien. De plus en plus inquiet, Louis plaça sa main dans le cou de son ami, pour essayer de trouver son pouls. En vain. Après plusieurs essais, il dut se résoudre au pire: pas de pouls, Thomas était… mort! Affolé, Louis signala immédiatement le 911. Pendant qu’il expliquait ce qui s’était passé, la panique s’empara de lui et il se mit à crier, pour finir par fondre en larmes. « J’comprends pas ce qui se passe, se plaignit-il. J’me suis réveillé tout nu dans mon lit, lui aussi était tout nu, j’ai aucune idée de ce qu’on a fait, ce qui s’est passé. Et là, là, il est mort! »

On fit bien entendu venir les secours qui constatèrent le décès de Thomas. Oui oui, il était mort. Ces mots résonneraient dans la tête de Louis pour le reste de sa vie. Il n’y avait plus rien à faire avec lui pour le moment. En état de choc, il ne cessait de répéter qu’il était mort et ne comprenait pas. On dut le transporter à l’hôpital en ambulance.

On fit passer des prises de sang au pauvre Louis qui n’en menait pas large. On lui donna quelque chose pour soulager son terrible mal de tête et un somnifère léger pour l’aider à se calmer. Lorsqu’il se réveilla, le lendemain, il se sentait un peu mieux mais pas terrible. Ce que les médecins avaient à lui annoncer n’aiderait pas du tout à ce qu’il aille mieux, très loin de là. « Bon, Louis, lui annonça-t-on. On a trouvé une quantité importante d’alcool et de THC dans ton sang. Toi pis Thomas vous avez bu pis fumé pas mal? » Louis n’en était pas sûr. Il se souvenait avoir pris quelques puffs avant les premières gorgées de gin tonique, mais c’était tout. « On a aussi trouvé du GHB et de la MDMA. C’est pas mal dangereux mélanger tout ça tu sais. T’aurais pu mourir. Te souviens-tu avoir pris ça? » Surpris, Louis ne put répondre que par la négative. Thomas, lui aussi, était intoxiqué solide: alcool, beaucoup d’alcool, THC, lui aussi avait pris de la MDMA mais pas de GHB, on pense qu’il aurait pris du crack aussi et peut-être autres choses. Plusieurs pensent que Thomas s’était procuré du pot illégal qui a été coupé avec d’autres drogues. C’était une chance que Louis avait puisé dans ses propres réserves plutôt que partager des joints avec Thomas.

Apparemment, Thomas avait mis du GHB en douce dans le verre de Louis. Sous l’effet du GHB, Louis devenu tout mou et docile aurait certes pu accepter la pilule de MDMA offerte par son « ami » qui l’avait décidément trahi de la plus méchante des façons. Louis ne pensait jamais que Thomas aurait pu faire une chose pareille. Il ne comprenait pas ce qui lui avait pris. Thomas parlait souvent de sa rupture avec sa blonde, qui avait eu lieu pendant le confinement, le laissant seul avec lui-même pendant des mois. Il disait régulièrement qu’il aurait besoin de se soulager, mais il peinait à trouver quelqu’un d’autre. Mais de là à violer son ami!

On fit passer plusieurs tests à Louis, incluant des radiographies en raison des douleurs dans le cou, le dos et les épaules. Les médecins insistèrent pour lui faire passer une colonoscopie lorsqu’ils apprirent à propos des douleurs dans le derrière. « On sait jamais, lui dit-on. T’as pas idée de ce que les gens malades font entrer là-dedans. Yen a qui rentrent leur doigt mais d’autres c’est un stylo, un bout de bois, on a presque tout vu. » Ouille! Apeuré, Louis se soumit au test, qui ne révéla rien de dommageable, physiquement du moins.

Et comme si ce n’était pas assez, il y avait pire! L’autopsie de Thomas et l’examen médical complet de Louis révélèrent des traces de lutte. Apparemment, Louis et Thomas se seraient battus et Louis, on ne sait pas comment, aurait réussi à tuer Thomas!!! « Mais ça se peut pas, répétaient tous ceux qui consultèrent les rapports. Louis sous GHB et MDMA n’auraient pas pu se défendre. Si Thomas avait décidé de le tuer, peu importe pourquoi, Louis aurait eu aucune chance. » Mais pourtant…

Louis fut arrêté, emprisonné une nuit, jusqu’à ce qu’un juge établisse qu’on pouvait le libérer en attente de son procès; il ne représentait aucune menace pour la société. Le juge ordonna par contre qu’il subisse un bilan psychiatrique. Louis se soumit à l’ordonnance sans opposer de résistance, espérant que les psychiatres pourraient l’aider à recouvrer la mémoire. Eh non, tous s’accordaient sur une chance: on ne pouvait rien faire pour ça.

Louis demanda à consulter les enregistrements sur sa GoPro. Cela lui fut refusé pendant trois mois. On a même saisi sa caméra, toute la caméra, la considérant comme une pièce à conviction. Louis était bien choqué de ça. Il savait que tout ce dont ils avaient besoin, c’était la carte-mémoire dans la caméra. Il tenta quelques fois de récupérer la caméra, on lui répéta que ça n’avait aucune importance, il insista trop, finit par se quereller avec sa mère à ce sujet et sa mère et lui ne se parlèrent plus pendant deux semaines, à cause de ça, à cause de la caméra! On finit par lui rendre la caméra, mais il manquait le trépied qu’il ne récupéra jamais, et la carte-mémoire avait été formatée.

Louis finit, à force de rugissements et de colères qui lui valurent des contraventions pour non-respect envers des agents des forces de l’ordre, par récupérer les enregistrements. Figurez-vous qu’il a fallu près de cinq mois d’enquête pour établir qu’il n’y avait rien là-dessus!!! Le cadrage était super mauvais. Au début, on voyait dehors sur le balcon de Louis. Son ami et lui discutaient.

  • Hé tu vas pas filmer! reprocha Thomas.
  • Ben oui, insista Louis. C’est toi qui parles de faire un podcast depuis un bout. On va en faire un vrai, cette fois.
  • Ok, cool, tu vas le mettre sur YouTube après? demanda Thomas
  • Probablement pas, assura Louis, mais on verra, peut-être des bouts.

Louis semblait buzzé, bougeant la tête dans tous les sens. Thomas, lui, tout souriant, semblait réaliser un grand rêve.

  • Ça va? demanda Thomas.
  • Plus ou moins, admit Louis. J’me sens tout mou, ajouta-t-il, comme si quelque chose essayait de prendre le contrôle de moi.
  • Laisse-toi faire, suggéra Thomas, ça va être plus facile. Tiens prends ça, ça va t’aider. » Thomas tendit une pilule à Louis qui l’avala sans poser de question.
  • Pendant qu’la pilule fait effet, proposa Louis, j’vais renforcer ma connexion esprit-corps. J’vais essayer d’protéger une zone de mon cerveau contre l’effet de la chose qui essaie d’me paralyser. C’est probablement encore la fatigue, à cause du travail pis tout. Ça va passer, j’te reviens dans pas ben long. J’vais protéger mon lobe frontal, pour la logique pis tout, le reste peut se faire péter en supposant que ça va guérir après.
  • Tu devrais aller t’étendre, à la place, suggéra Thomas.
  • Oui, c’est une bonne idée, admit Louis, qui se leva, tituba et faillit s’effondre.

On voyait vaguement que Thomas tentait de soutenir Louis et le mena à l’intérieur, puis revint chercher la caméra qu’il laissa allumée et posa sur la table de chevet. On ne voyait presque rien, juste le plafond, le mur et le pied de lit. Louis pense que Thomas l’a mise là exprès, pour qu’on ne voie rien.

On entendait Thomas respirer de plus en plus bruyamment, on voyait passer des vêtements devant la caméra, qui furent jetés par terre, puis Louis qui murmurait « non, non, non » et Thomas, apparemment en jubilation profonde, qui semblait se rassasier d’un plat d’une rare exquisité. « Ohhh miam miam miam! » Cela dura peut-être cinq minutes, après quoi Thomas lança « Comment ça tu bandes pas? » puis la caméra s’arrêta! Plus de batterie!

Louis était fou de rage. La maudite batterie, encore, avait lâché! La GoPro, qu’il avait eu du mal à récupérer, se fit démolir, ce jour-là. Louis la sortit de son boîtier et la lança à répétition contre un mur de briques, dehors, jusqu’à ce qu’elle casse en plusieurs morceaux, puis il cria et fondit en larmes. La police, appelée par les voisins, le ramena encore à l’hôpital où on lui fit passer des tests, et puis on lui prescrivit des calmants.

Louis écouta l’enregistrement plusieurs fois, à la recherche d’indices pouvant expliquer ce qui s’était passé. Pourquoi n’avait-il pas bandé? Il savait depuis des années qu’il était atteint de difficultés érectiles. Mais de là à ce que ça mène au meurtre, il ne comprenait pas. On pense que Thomas était tellement en manque que combiné à l’alcool et aux drogues qu’il avait pris, ça aurait pu le rendre violent. Il aurait tenté d’étrangler Louis, fou de rage de voir tous ses efforts pour avoir une relation sexuelle avec lui réduits à néant. Mais comment Louis avait-il pu se défendre? Cela demeurait flou et incompréhensible. Les voisins, interrogés par la police et par Louis (qui se retrouva avec une promesse de paix lui interdisant d’entrer en contact avec l’un d’eux, tellement il y était allé intense une fois), ne savaient rien. Ils avaient entendu des cris, durant la soirée, c’était tout.

Louis ne put jamais s’en remettre. Toutes ses économies passèrent dans la recherche de traitements pour recouvrer la mémoire. Il prit part pour cela à diverses études expérimentales, dans divers pays. Cela revenait à peu près toujours à combiner l’hypnose avec diverses drogues. On exigeait souvent que le volontaire n’ait pris aucun alcool ou drogue les mois précédant le test, mais Louis mentait pour se soumettre à de plus en plus de protocoles expérimentaux. Parfois, ils faisaient des tests préliminaires, détectaient des substances et refusaient de soumettre Louis au traitement (mais il avait payé le voyage et les tests), d’autres fois ils ne vérifiaient pas assez et y allaient à fond la caisse, soumettant le cerveau de Louis à des dommages potentiels. À chaque fois, le résultat était le même: rien.

Les voyages, les médicaments et tout, cela finit par lui coûter cher. Il avait aussi besoin de plus en plus de médicaments pour juste tenir debout: anxiolytiques, anti-dépresseurs, psychotropes. On tenta la psychothérapie, aussi, mais ça ne donnait que peu de résultats.

Puis Louis réussit à se procurer du GHB et en prit pour essayer de reproduire l’état dans lequel il a été plongé par Thomas. Il crut que ça lui aidait à récupérer des bribes de souvenirs, mais ce n’était qu’illusion. Il expérimenta à plusieurs reprises, augmentant la dose à chaque fois. Il finit par développer une dépendance et dut se résoudre à se prostituer pour se payer plus de drogue. Louis finit tué: règlement de compte en raison de dettes accumulées et non remboursées.

Louis a certes été acquitté pour le meurtre en raison de légitime défense, mais Thomas a finalement eu raison de lui. Louis est mort psychologiquement ce jour-là. Le reste de sa vie, il l’a gâchée à essayer de comprendre l’incompréhensible. Il n’aurait pas dû survivre, ce jour-là. Sous l’effet de la drogue, il n’aurait pas dû pouvoir se défendre. Que ce soit sa connexion esprit-corps qui a pu préserver une petite zone de son cerveau des effets du GHB et de la MDMA, un ange venu à son secours ou simplement une défaillance inespérée du corps de Thomas qui a flanché sous l’effet de toute la cochonnerie qu’il a ingérée avant de passer à l’acte, peu importe. Ça avait sauvé Louis, et il a gâché cette deuxième chance. Il a perdu son emploi, coupé les ponts avec toute sa famille et ses amis, pour chercher quelque chose qui n’y était pas. Les médecins le lui ont dit: le GHB a perturbé l’encodage des souvenirs dans sa mémoire. Il n’y avait rien à trouver, car rien de ce qui s’est passé n’a été stocké à long terme. Il n’y avait rien à faire. Ceux qui prétendaient le contraire étaient des charlatans qui cherchaient à se faire un peu d’argent facile.

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