Un mystérieux, silencieux et indésirable visiteur

Cela faisait un certain temps que Jean n’avait pas invité son ami Rémi dans sa cour. Ça a été interdit pendant des mois à cause de la pandémie. Maintenant que c’était permis, ils se trouvaient diverses excuses pour ne pas le faire, mais par chance un moment donné les excuses manquèrent et ils se virent, dans la cour de Jean. Ils jasèrent de ce qui s’était passé ces derniers mois, prirent quelques bières et eurent du bon temps.

Tandis que Jean était parti aux toilettes, Rémi remarqua une chaise longue, d’apparence plus confortable que les deux chaises de patio sur lesquelles ils étaient assis. Ne croyant faire aucun tort, Rémi voulut s’asseoir un peu dans la chaise longue, quitte à revenir à son siège initial au retour de son ami. C’est alors que Jean poussa un cri presque de terreur, depuis la salle de bains. « RÉMI! ASSIEDS-TOI PAS LÀ!!!! » Surpris, Rémi retourna s’asseoir sur la chaise de patio, se demandant bien ce qu’il y avait de si mal à utiliser la chaise longue. Peut-être venait-il de la repeindre?

Jean, un peu mal à l’aise, revint des toilettes. « Désolé de t’avoir fait peur de même. Cette chaise longue est maudite, faut pas s’asseoir dedans. Faut juste pas. » Sous le regard perplexe de Rémi, Jean raconta l’histoire à l’origine de cette crainte.

Un jour, environ une semaine plus tôt, Jean était assis sur sa chaise longue préférée quand soudain, un homme dans la cinquantaine se pointa dans sa cour. Il était vêtu de culottes courtes carrotées rouges et d’un chandail vert lime, portait une barbe grise et des cheveux noirs courts. Jean voulut lui demander ce qu’il venait faire là, mais il constata qu’il n’arrivait plus à parler. Sa bouche pouvait s’ouvrir, mais plus aucun son n’en sortait.
Le monsieur mystérieur s’approchait de lui, semblait vouloir prendre place sur la chaise longue comme si Jean n’existait pas. Un peu outré, Jean fit mine de se lever, car le monsieur semblait bel et bien parti pour s’écraser de tout son poids sur lui! Eh bien Jean constata avec un début de panique qu’il n’arrivait plus à bouger du tout! Ses muscles ne lui répondaient plus. Il n’était pas coincé par une force surhumaine, entravé par une chaise visible ou pas, non; il ne pouvait pas même essayer de bouger!

Sans que Jean ne puisse y faire quoi que ce soit, le monsieur s’effoira sur lui, bien carré, c’en était presque étouffant. Le monsieur ne bougeait pas, ne disait rien, confortablement assis sur les genoux de Jean, le dos lourdement posé sur son torse. Jean avait un peu de mal à respirer et le poids du monsieur commençait à lui couper la circulation dans les jambes. Mais il ne pouvait rien dire, il ne pouvait rien faire. Il sembla s’écouler plusieurs heures comme ça. Le monsieur ne disait rien, ne faisait rien, il restait juste là, regardant droit devant lui!!! Jean ne comprenait pas, ne pouvait rien faire, rien dire, jamais il ne s’était senti aussi coincé et impuissant. Régulièrement, le monsieur lâchait des pets. Les gaz remontaient jusqu’aux narines de Jean. On aurait dit que plus ça allait plus il faisait chaud et plus ça puait! Et puis un moment donné, tandis qu’il faisait presque nuit, le monsieur se releva et partit. Un instant, Jean crut qu’il allait être laissé à son sort, coincé, paralysé, mais graduellement, il retrouva sa liberté de mouvement. Il se leva alors, tenta de rattraper l’homme pour lui demander ce qu’il avait bien voulu faire, mais le monsieur était monté dans une voiture et filait au moment où Jean arrivait à sa hauteur. Une vieille Honda Civic bleu turquoise, Jean n’eut pas la présence d’esprit de noter son numéro de plaque.

Le lendemain, le monsieur revint, habillé exactement de la même façon que la veille. Jean n’eut pas le temps de se lever de sa chaise longue. Dès que le monsieur est entré dans la cour, il était trop tard: paralysé, incapable de parler. Il dut donc subir le poids et les pets, encore! Cela dura plusieurs heures, comme la veille. En plus, la paralysie dura plus longtemps après le départ du bougre; Jean n’a pas pu noter le numéro de plaque de la voiture qui avait eu le temps de démarrer trois fois avant qu’il ne puisse commencer à lentement pouvoir bouger un membre!

Le troisième jour, Jean laissa vacante sa chaise longue et en prit une autre. Le monsieur revint. Jean était terrifié à l’idée de se faire paralyser à nouveau. Mais non, le monsieur alla s’effoirer dans la chaise longue vide et resta là, sans bouger. Jean tenta de lui demander ce qu’il voulait, ce qu’il venait faire ici. Le monsieur ne répondit rien. Jean insista, haussa le ton et puis ne put plus parler! Choqué, il tenta d’aggriper le monsieur pour le forcer à se relever. Jean se retrouva au sol, incapable de se relever et de parler. Cela dura des heures, au sol, au gros soleil tapant. Jean finit par avoir envie et ne pouvait ni se lever, ni demander d’aller aux toilettes. Cela finit qu’il dut le faire dans ses culottes. C’est seulement tard dans la nuit que le monsieur se leva enfin et Jean put se relever et parler.

Le jour suivant, Jean tenta de verrouiller la clôture. Il alla s’acheter une chaîne et un cadenas pour ça. Le monsieur vint, joua avec la porte, Jean crut qu’il n’allait pas insister et partir. Eh bien non: le monsieur entreprit de grimper après la clôture. Il réussit, sauta par terre et puis s’immobilisa. Jean constata encore une fois qu’il était paralysé et ne pouvait plus parler. Le monsieur se dirigea vers lui, sans aucune malice ni colère dans le regard, juste un regard vide de toute émotion mais aussi de sens. Sans que Jean ne puisse y faire quoi que ce soit, le monsieur lui fouilla les poches, récupéra la clé du cade nas et alla ouvrir la porte de la clôture pour jeter clé, chaîne et cadenas par terre et aller choir sur la chaise longue! Jean, exaspéré, constata qu’il allait encore devoir passer tout le temps de cogitation silencieuse du monsieur paralysé. C’est effectivement ça qui arriva.

« Alors c’est ça. On laisse la chaise libre et on espère qu’il va reprendre la même tout le temps. Moi je veux pas me faire paralyser encore. » Rémi suggéra d’attendre l’arrivée du monsieur, laisser s’asseoir et puis aller voir son numéro de plaque. « J’ai pas osé faire ça, admit Jean, j’avais trop la chienne. Mais c’est une bonne idée. »

Alors ils continuèrent de parler, et ce qui devait arriver arriva: le monsieur arriva dans la cour, localisa la chaise et s’y installa comme si c’était chez lui. Alors Jean sortit et tenta de repérer la voiture. Il la trouva et se rendit compte qu’il ne parvenait pas à lire le numéro de la plaque. Sa vision, mystérieusement, était devenue floue, et elle le resta même à son retour dans la cour. « Qu’est-ce qui s’passe? demanda Rémi, inquiet » « J’vois plus rien! se plaignit Jean » Bon, ce n’était pas tout à fait vrai. Jean pouvait toujours discerner les formes, même reconnaître le visage de son ami, mais il ne parvenait plus à lire quoi que ce soit!!! Paniqué, il ne pouvait plus rien faire.

Rémi, désireux d’aider son ami, tenta d’aller parler au monsieur, le raisonner. Il resta calme et posé, mais malgré tout, après une minute d’argumentation en solitaire, il perdit la parole. Choqué, il alla à son tour voir la voiture et en prit des photos avec son téléphone. Puis il revint dans la cour, s’asseoir près de son ami. La soirée promettait d’être très longue…

Rémi écrivit alors à Jean, sur un bout de papier, que ne pouvant plus parler, il était aussi bien rentrer chez lui. Jean était bien d’accord avec lui, et bien entendu choqué par le fait que le monsieur ait à ce point gâché sa rencontre amicale.

Mais avant que Rémi ne puisse sortir de la cour, il s’effondra au sol et resta pris là. Jean, choqué encore plus, alla voir le monsieur et lui demanda pourquoi il avait ainsin paralysé son ami qui ne voulait le déranger en rien. Le monsieur ne répondit pas. Jean n’insista pas, sachant ce qui s’en venait.

La soirée passa, une partie de la nuit. Puis le monsieur se leva enfin, s’approcha de Jean, lui fouilla les poches, récupéra son téléphone, fit quelques manipulations, le jeta par terre et repartit, comme ça, comme si de rien n’était. Sitôt que sa voiture fut en mouvement, Jean recouvra la vue, et Rémi la parole et le mouvement. Choqué, il reprit son téléphone par terre et puis les deux amis, déçu de la tournure de la soirée, se saluèrent et se promirent de remettre ça.

Rémi constata avec colère que le monsieur lui avait complètement effacé les données de son téléphone. Au moins, se soulagerait-il plus tard, il n’aviat pas détruit l’appareil. Les photos de la plaque de la voiture auraient dû être perdues, mais le monsieur ne connaissait pas la technologie du cloud. Rémi avait configuré l’application Dropbox, sur le téléphone, pour téléverser toute photo prise avec l’appareil, et il avait ses données mobiles activées. Alors les photos étaient là, dans le cloud. Il alla les chercher et trouva le numéro de plaque. Il le signala à Jean et tous deux portèrent plainte à la police.

Eh bien on leur expliqua que plusieurs signalements du genre avaient été faits ces derniers mois, depuis le début d ela pandémie en fait, et que toute tentative pour arrêter l’homme avait été vaine. On ne comprenait pas comment il faisait, encore moins pourquoi. Si un policier tentait de l’interpeller plus de trois fois, il perdait la parole jusqu’à temps que le monsieur daigne bouger. Si un policier tentait de le faire bouger de force, il se retrouvait au sol, incapable de remuer le moindre membre, jusqu’à ce que le monsieur se lève et parte; ça pouvait durer des heures. On a essayé de lui tirer dessus. On a essayé de déplacer la chaise. Rien n’y fit. Certaines personnes ont réussi à faire cesser les visites impromptues en se débarrassant de la chaise sur laquelle le monsieur vient s’asseoir. C’était vraiment tout ce qu’on pouvait faire.

Alors Jean rangea sa chaise longue dans le cabanon en se disant que le monsieur ne l’y trouverait pas, repartirait et ne reviendrait plus. Le jour suivant, le monsieur revint, toujours habillé de la même façon, fit le tour de la cour du regard, ne trouva pas. Un instant, Jean crut qu’il allait choisir une autre chaise, sa chaise. Le monsieur se dirigea justement vers lui et Jean sentit qu’il commençait à avoir du mal à bouger. « Fais pas ça, supplia-t-il mentalement. » Le monsieur changea de cap, se dirigeant vers le cabanon où était la chaise longue. Il commença à jouer avec la porte, que Jean avait verrouillée. La porte refusant de s’ouvrir, le monsieur, toujours sans dire un mot, se dirigea à nouveau vers Jean qui ne pouvait plus bouger ni parler, encore. Il lui fouilla les poches, récupéra la clé, ouvrit le cabaon et ressortit la maudite chaise qu’il posa exactement là où elle était la dernière fois. La clé du cabaon, il la jeta par terre, sans regarder où elle allait; il s’en foutait. Puis il s’installa là et se mit à péter, plus souvent que la veille! Jean ne pouvait toujours plus bouger ni parler; il dut attendre des heures, que le monsieur reparte, pour enfin pouvoir bouger à nouveau!

Le lendemain, Jean démolit la maudite chaise à coups de marteau et en fit brûler le tissu. Le monsieur revint, regarda ça, puis repartit. Il ne revint plus. Jean s’est acheté une autre chaise longue semblable à la sienne et jamais le monsieur n’est revenu l’embêter.

On ne sait pas pourquoi cet homme agit ainsi. On ne sait pas ce qu’il fait le monsieur quand il est assis dans la cour des gens comme ça, mais personne n’a réussi à l’interroger ou l’empêcher de faire ce qu’il fait. Tous ceux qui ont essayé sont encore là pour en parler, car ils ont tous retrouvé la parole et la mobilité après le départ du monsieur. Aucun mal n’a jamais été fait. Même une vieille dame qui s’est retrouvée sous le monsieur pendant des heures, elle avait besoin de sa pompe pour l’asthme. C’est comme si son organisme était suspendu le temps que le monsieur restait là. Sitôt qu’elle a retrouvé sa mobilité, sa crise d’asthme en pause est repartie, elle a pu se pomper et survivre. Mais personne ne comprend, personne ne sait.

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