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Récit

L’irrationalité de pi

Lorsque Albert perdit son emploi pour des raisons qui lui échappaient, on aurait pu s’attendre à ce qu’il vire fou. Il aurait pu se replier sur lui-même, rongé par le remords, se demandant sans cesse ce qu’il avait fait pour mériter ce triste sort. Lors de la dernière réunion des employés (virtuelle en raison de la pandémie), le PDG avait tenté de se faire rassurant, que tous les emplois seraient conservés, mais voilà qu’Albert faisait parti des « chanceux » qui ne faisaient pas parti du « tout ». Une image mentale de sa mère aurait pu lui faire passer un interrogatoire intérieur incessant dans le but d’essayer de savoir ce qu’il aurait bien pu dire, faire, ne pas dire, ne pas faire, pour que ça en arrive là. Une autre personne aurait pu mentalement lui faire des reproches par rapport à son attitude, son comportement, le fait qu’il n’a pas fait assez d’heures, qu’il aurait dû anticiper les besoins de son employeur plus que ça. Ça aurait bien pu ne jamais finir tout ça, cette torture intérieure.

Il aurait aussi pu exploser de rage, déchaîner sa colère sur son employeur, le traiter de menteur et de traître, l’abreuver d’insultes aussi inutiles qu’insignifiantes, jusqu’au point de ne tellement plus savoir quoi dire qu’il en serait réduit à crier des borborygmes inintelligibles! Ou bien il aurait pu jeter cette colère, accumulée depuis des mois en raison de déceptions continuelles, sur des objets, au grand désespoir de ses voisins qui auraient été obligé d’entendre tout ça, surtout s’il était sorti sur son balcon pour crier et se taper la tête sur un mur qu’il y avait là, comme il a pensé le faire bien des fois.

Non, Albert resta là, prostré de rage, incapable de s’effondrer, incapable de crier. C’était juste trop. Cette absence de logique, de rationalité, ce chaos incessant, ça ne pouvait plus durer. Un peu plus et il aurait tenté vainement de noyer ça dans l’alcool et le pot. Alors Albert se dit que la solution au chaos serait encore plus de chaos. Il décida alors de remplacer son ordinateur personnel, qu’il avait depuis près de dix ans, mais il se mit en tête que sa nouvelle machine allait lui coûter 3141,59$, pas plus pas moins. Oui oui, les décimales de pi!

Alors pendant des jours, même des semaines, il chercha des pièces. Il laissa de côté tout critère de qualité, performance, connectique, compatibilité avec ses applications, esthétique, etc. Le prix des pièces a sensiblement baissé depuis vingt ans. Albert se rendit compte que franchir la barre du 800$ n’était pas si simple que ça. Pour franchir le cap du 1600$, Albert dut se résoudre à l’extravagance. Un moment donné, il se retrouva avec 128Go de mémoire, 4 disques durs de plus de 10To, 2 SSD NVMe de 2To, mais il était rendu à 4500$. La stratégie qui fonctionnait le mieux semblait d’opter pour un boîtier full tower (pas mid tower, on ne peut pas mettre assez de disques dedans), le processeur, carte mère et mémoire le plus puissants possibles. Ensuite, la carte graphique permettait d’approcher du montant cible, puis on raffinait en faisant varier les disques durs et SSD. Ajouter ou enlever un disque permettait d’approcher par dizaines, jouer entre les marques de disques permettait de faire varier les unités. Il a fallu beaucoup de temps, mais Albert parvint à son objectif.

Ce fut un choix regrettable. La machine, trop grosse, n’entrait même pas sous son meuble de travail. Quand il est venu pour assembler tout ça, il a découvert qu’il lui manquait plusieurs câbles SATA pour brancher les disques, le processeur n’était pas compatible avec la carte mère, la carte ne pouvait pas accueillir toute la mémoire (maximum 64Go) et le système demeura instable. Albert dut échanger le processeur, deux fois le bloc d’alimentation et opter pour un modèle à plus de 900W pour qu’enfin cela soit stable. Il dut ajouter tellement de ventilateurs là-dedans que cette cambuse produisait carrément, à un certain moment donné, un bruit de séchoir à cheveux!!! Albert envisagea le refroidissement à eau, mais il trouvait ça compliqué à installer et craignit que le liquide de refroidissement ne fuie sur les composantes, si son assemblage était mal scellé. En plus, le refroidissement à eau ne fait que déplacer la chaleur; il faut malgré tout des ventilateurs pour refroidir le radiateur où la chaleur s’accumule!

Ce qui est très choquant, c’est que ce boîtier haut de gamme qu’il a choisi ne fournissait AUCUN port USB de type C! La carte mère, pour sa part, en comportait trois, mais sous la forme de connecteurs internes destinés à être raccordés à un boîtier! Ah non! Albert trouva certes des baies d’extension pouvant fournir ces ports, mais non, la tour, elle ne comportait aucun baie externe, 3.5″ ou 5.25″. Il y avait tellement de câbles se promenant partout là-dedans que le panneau latéral transparent, finalement, c’était une mauvaise idée; ça faisait bric à brac pas mal. Albert aurait besoin de beaucoup de patience et plusieurs câbles plus longs et extensions pour faire passer les câbles dans les couloirs qui semblaient aménagés par ça dans le boîtier.

Mais ce qui a mis Albert en furie, c’est de découvrir que son système ne pouvait exécuter Linux, en tout cas pas avec le son! Il faudra qu’il attende entre six mois et un an pour que peut-être enfin un pilote soit disponible pour cette puce audio.

C’est ainsi qu’Albert a explosé, à retardement mais a explosé et c’était spectaculaire. Il y a eu tellement de dégâts qu’il faudra des semaines pour réparer et repeindre sa pièce de travail! On pense tous que c’est à cause de son emploi. Certains prétendent dans son dos que s’il avait eu une conjointe, ça ne serait pas arrivé. D’autres disent qu’il aurait dû délaisser l’ordinateur pour s’adonner à la sculpture et au tricot. On ne saura jamais ce qui, exactement, a fait disjoncter la machine, mais le résultat est là. Albert est maintenant interné, on a décidé d’attendre après la pandémie pour envisager son transfert dans un appartement supervisé; il ne pourra plus rester seul sans supervision avant plusieurs années.

Au fond, Albert a mis toute son énergie sur un seul nombre irrationnel. Si on veut maîtriser le chaos, on doit l’examiner sous toutes ses formes. Pas seulement pi, mais aussi e, et aussi toute fonction de pi et de e, et les autres nombres irrationnels qu’on peut ou pas imaginer. Si tout ce chaos a une importance, rien de ses parties n’en a alors tout s’annule dans un tourbillon indéfini d’éther sans fin. Mais on en revient encore à cette même question: à quoi bon tout ça, pourquoi?

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