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Récit

Le filtre de la perception

L’homme apparemment perturbé, refusant de suivre les policiers, se trouvait sur un petit balcon, cerné. Il n’y avait aucun autre accès à ce balcon que la porte-patio par laquelle il était sorti. Les policiers ayant pour tâche de l’emmener de gré ou de force à l’hôpital pour une évaluation songèrent d’abord s’avancer, lui passer les menottes et le forcer à les suivre, mais ils remarquèrent vite un objet suspect à la ceinture de l’homme perturbé.

  • Messieurs, commença l’homme, avant d’appuyer sur un bouton sur le boîtier, ce qui enclencha un bourdonnement. Pensez avant de faire n’importe quoi. Sherlock Holmes a dit ceci: éliminez l’impossible et ce qui reste, aussi improbable soit-il, est la vérité.
  • Monsieur, protesta le policier, d’un ton autoritaire, arrêtez de niaiser, là. Vous êtes pas en état d’arrestation, mais si vous continuez, on pourrait vous arrêter pour menaces. Arrêtez c’que vous portez à la ceinture avant d’faire du mal avec pis r’venez à l’intérieur.
  • J’peux pas r’venir en-d’dans, continua l’homme perturbé mais imperturbable, parce que vous allez m’emmener pis j’veux pas, j’vous l’ai dit, vous comprenez pas, pis là j’en ai plus rien à foutre. J’peux pas partir par en arrière, ya l’garde. Sur les côtés, même chose. J’pourrais toujours sauter en bas, mais comme j’vous l’ai dit, j’ai aucune intention de m’suicider. Mais ça non plus, vous comprenez pas, vous êtes su l’pilote automatique, robots, pis vous dites ah, ya besoin d’aide professionnelle y va s’suicider parce que j’ai fait l’erreur de garocher le mot-clé balle dans la tête tantôt, faut l’emmener. Alors, là, c’est quoi qui reste?
  • Tu t’envoles pas, là, défia le deuxième policier, d’un ton montrant qu’il était 100% certain que ça n’arriverait pas. On croit même qu’il dut fournir un effort non négligeable pour ne pas éclater de rire tant ça semblait ridicule et improbable.
  • Lâche ton bidule, avertit le premier policier, si tu nous fais du mal on va devoir t’arrêter.
  • Lâche ton cossin, répéta l’autre policier.

Au lieu de faire ainsi, l’homme sauta… et ne retomba pas sur ses pattes. Avant que les policiers n’aient eu le temps de réagir, l’homme s’était envolé! Eh oui! Apparemment, son petit bidule était un émetteur de gravitons, permettant de contrebalancer l’effet de la gravité et, effectivement, de voler. Ça ne se pouvait pas qu’un fou suicidaire ait construit ça, c’était impossible. Et pourtant.. L’homme demeura en vol stationnaire devant les policiers, inatteignable, une seconde de trop.

L’un des policiers, machinalement, obéissant à un conditionnement bien ancré, sortit son arme, visa et tira. Le boîtier anti-gravité vola en éclats, l’homme tomba de trois étages et se rompit les os. Voilà, il n’était plus une menace pour personne, y compris lui-même. C’était une réussite, c’était fait, check. De retour chez lui, le policier pourrait relater cette histoire à se conjointe et ils pourraient à loisir parler dans le dos de ce pauvre homme, dire qu’ils étaient désolés, que c’était vraiment dommage pour lui et tout.

On pourrait croire qu’on assiste ici à l’incompétence du service de police ou la fin d’un jeune homme perturbé qui aurait dû recevoir de l’aide. En fait, ce qu’on peut observer là, c’est la répétition incessante et inappropriée de mécanismes ataviques conditionnés par non pas seulement les événements antérieurs mais la biologie animale des personnes impliquées. Seule la pleine conscience aurait peut-être pu permettre à ces pauvres personnages de se libérer des filtres de leurs perceptions et trouver une meilleure issue à la situation.

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