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Récit

Je vous écris de ma cage

Température ressentie: pas plus froid qu’hier, pas plus chaud que demain

Une autre journée qui commence, pareille à hier. Je me dis que j’ai hâte à demain, mais ça ne sert à rien, ce ne sera pas mieux qu’aujourd’hui. Que vais-je faire en ce nouveau jour entre quatre murs? Hier, si je me souviens bien, à moins que ce ne soit avant-hier ou le jour d’avant, j’ai tourné sur moi-même pendant près de 45 minutes. Ah, je vais essayer de tourner dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. La dernière fois, j’avais tourné dans l’autre sens, ça devrait être différent un peu. Je vais faire des jumping jacks un peu et peut-être du yoga. Il y a encore l’ordinateur aussi. Il fonctionne mal, Internet est parfois lent, mais il reste encore bien des choses à lire. Je pourrais tambouriner sur le mur. Je l’ai fait un bon nombre de fois sans être inquiété, mais je me tanne vite.

J’ai eu envie de crier tantôt, mais je me suis dit que ça ne servirait à rien. Personne n’entend, personne ne fait rien, et au final ça me fait juste mal à la gorge, pour rien.

Pourtant, j’ai tout ce qu’il me faut ici. Je peux faire un peu d’exercices, je peux méditer, je peux écrire, lire, même faire un peu de musique, ça sonne différemment quand on tambourine sur le plancher ou un des murs, et il me reste encore cette vieille corde avec laquelle je peux faire des nœuds et les défaire. Ils ne l’ont pas vue, celle-là, ou se disent bah, qu’il se pende avec qu’on en finisse. Mais je ne veux pas me pendre, je trouverais ça injuste de ne pas pouvoir tenir tandis que tous les autres, chacun dans leur cage, vont peut-être réussir à passer au travers de cette captivité, s’y faire et vivre comme ils peuvent.

Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à me motiver à faire de l’exercice? Pourquoi est-ce que je ressens le besoin qu’une autre personne soit là, avec moi, dans la cage, pour faire des jumping jacks ensemble? Est-ce si nécessaire qu’on se saute dans les bras l’un de l’autre avant ou après les jumping jacks? Une voix cinglante en moi me martèle que c’est parce que je ne fais pas les jumping jacks comme il faut que je ne peux pas me motiver à en faire longtemps, mais ce n’est pas vrai, je ne vois pas comment je pourrais faire ça mieux ou différemment.

Pourquoi ne puis-je pas m’amuser plus longtemps que ça à tambouriner sur le mur? Le son n’est pas assez bon, peut-être? J’avais des tambours qui avaient plus d’allure que ça, dans le temps, et j’ai fini par tout ranger ça dans un placard et préférer tourner sur moi-même ou faire des nœuds. Pourquoi? La voix revient à la charge, prétextant que c’est parce que je n’ai pas assez de rythme, que je n’ai pas fait assez d’efforts, que même un enfant de deux ans joue mieux que moi, la tristesse me submerge, le désespoir cherche à tout balayer, puis je me dis que non, ce n’est pas ça, et l’autre que oui, c’est ça, et on n’en finit jamais de s’obstiner, mes deux personnalités et moi.

Le ciel? Il me manque le ciel? Oui, mais avant d’être enfermé ici, je pouvais aller dehors, j’y allais de temps en temps et puis j’en suis venu à n’y aller que pour crier au ciel qu’on me tue, jusqu’à ce qu’un moment donné des hommes en aient assez de m’entendre engueuler le ciel et décident de m’emmener, ne me laissant aucune chance de m’expliquer, me passer les menottes et me mettre une cagoule sur la tête pensant que j’allais leur crier après et leur cracher au visage, ce que j’ai de toute façon eu grande envie de faire.

Plusieurs m’ont mis en garde, plusieurs m’ont dit que j’allais craquer, mais est-ce vraiment vrai? Est-ce les autre qui m’ont mis en garde ou les projections de ces personnes que j’ai gardées en moi et laissé me torturer sans cesse?

L’eau? Oui, nager, ça pourrait faire du bien, ça fait des mois que je n’ai pas nagé. Oui, mais avant la cage, avant le ciel qui me frustrait, je pouvais nager, et qu’ai-je fait de ce pouvoir? J’en ai fait une corvée, une nécessité.

Alors possible que je souhaite la souffrance, je m’impose cette peine, je ne sais pas pourquoi, peut-être pour me punir parce que je me pense indigne du bonheur, peut-être parce que c’est plus facile de répéter le pattern passé consistant à alterner entre souffrance et soulagement que d’adopter un nouveau pattern consistant à chercher du beau.

Ce n’est pas moi qui décide si mon corps est dans une cage ou pas, mais c’est moi qui choisis si je suis emprisonné ou libre.

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