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Récit

Cet ordre qui détruit tout

Il avait soigneusement préparé le rituel. Les runes étaient tracées sur les pierres. Le sort éliminerait les ronces et la racaille de tous les royaumes. Le filtre était parfait, ça ne pouvait que fonctionner. Puis sans plus attendre, il termina le rituel. Rien ne se passa. Alors le magicien perdit patience, donna un coup de pied et cela déplaça une pierre sans qu’il ne s’en rende compte. Il tenta de déclencher le rituel une seconde fois sans attendre.

Tout se figea. Le rituel ne devait pas mettre autant de temps à agir. La végétation devrait commencer à s’améliorer autour de la chapelle de laquelle il avait invoqué les dieux pour lui permettre de nettoyer les royaumes de toute cette vermine. Les mauvaises herbes seraient éliminées, les gens malhonnêtes disparaîtraient et la paix serait ainsi restaurée. Il subsisterait, après le rituel, de grands espaces cultivables, et toutes ces casernes militaires improvisées pourraient à nouveau redevenir des écoles, des églises et même des épiceries. Oui oui, on avait tout reconditionné, tout défiguré, pour faire la guerre, au détriment des générations de demain, et on en avait oublié qui étaient nos ennemis, au début.

Le magicien alla voir dehors et constata qu’absolument rien ne se passait. Agacé, il retourna à l’intérieur vérifier son rituel et poussa un cri de fureur. Il avait commis une très grossière erreur: le rituel allait tout détruire! Il tenta de déplacer une pierre pour interrompre le flux d’énergie runique, en vain. Il songea tenter de détruire la pierre maîtresse, mais cela risquait de fausser davantage le sort et provoquer une déchirure dans le tissu magique qui pouvait être encore plus dommageable que l’acte initial de destruction. Alors, le magicien désemparé ne put que regarder la fin de son monde.

Autour de lui, la capitale dans laquelle se trouvait la chapelle d’où il avait opéré était en proie à une pluie de graviers, de grêlons et d’huile brûlante qui enflammait tout sur son passage. Tout était pulvérisé. Toute personne dehors était tuée quasi instantanément. Ceux qui étaient à l’intérieur étaient tués aussi.

À l’est de là, on pouvait apercevoir le royaume des bardes, propagateurs du chant et de la musique réparatrice de l’âme. Une gigantesque vague s’était formée et balayait tout. Les gens furent jetés au sol si violemment qu’ils en moururent. Les bâtiments s’écroulèrent, les parcs s’envolèrent, il ne resterait plus rien bientôt. Tous ces chants, tous ces poèmes musicaux, toutes ces symphonies, ne pourraient jamais plus être entendus.

À l’ouest, le village réservé aux artistes du théâtre fut frappé des plus violentes bourrasques qui soient. Il y avait là de grands spectacles qui se préparaient en permanence, parfois des reproductions d’anciennes œuvres, et parfois des nouvelles. Des mises en scène avec des effets de plus en plus sophistiqués essayaient de reproduire la réalité avec parfois une grande fidélité, parfois entachée d’un flou artistique contrôle (ou pas). Non pas seulement ces gens furent-ils détruits, mais toutes leurs œuvres avec eux. Voir cela avait de quoi mettre les armes aux yeux, mais ce n’était que la moitié du carnage!

Au nord, les scribes, gardiens du savoir et des histoires, disparurent, avec leurs œuvres toutes entière! Les flammes d’un brasier infernal dévorèrent tout. Le feu bleu, impossible à éteindre, fit fondre le plus résistant des métaux et le brûla, ne laissant aucune trace.

Au sud, il y a eu la purge de ces rebuts divers. Il y avait là ces gens qui ne voulaient pas travailler, qu’on laissa vaquer à leurs occupations pour cesser de les entendre chialer. Qu’ils se lancent des flèches, qu’ils se donnent des coups selon des règles enfantines comprises d’eux seuls, qu’ils mettent le feu où bon leur semble, qu’ils noient leur prochain, animal ou humain ou pas, dans un chaudron d’eau bouillante, pourvu qu’ils ne sortent pas de leur périmètre qui s’agrandissait à l’insu de l’empereur, ses proches et tous les autres qui de toute façon n’ont rien à dire sur les décisions impériales. Pour ces oisifs, le sol s’ouvrit et les engouffra, eux et leurs bâtiments, leurs flèches, leurs tablettes de règles absurdes, tout.

Le grand cataclysme ne laissa rien, à part un grand cri de désespoir et de rage qui ne trouva même pas écho. Le désastre était si grand, l’erreur était si énorme, la destruction si bête, qu’elle en perturba les lois de la physique. Ces ondes supposées faire vibrer l’air ne le firent pas, ou le firent d’une autre manière, et rien ne se passa pour l’oreille humaine.

Le magicien ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Quelques sorts de protection simples mais longs à appliquer auraient pu permettre de sauvegarder l’essence de ce qu’il y avait, permettant de reconstruire plus facilement ce qui avait été dévasté. Mais là, il était trop tard et il ne restait plus que la rage. Il n’y avait même plus sur lequel se taper la tête, alors le magicien ne put que pleurer et crier jusqu’à en mourir de faim et de soif. Oui oui, cela alla jusque-là!

Tout ceci à cause d’une simple commande. L’idée était bêtement de supprimer un répertoire du disque dur, avec cette commande maintes fois utilisée: rm -rf /media/nas/Multimedia/OBS. La commande échoua en raison de permissions insuffisantes, l’utilisateur s’impatienta et sans regarder ce qui clochait, la préfixa de sudo.

Oh mais ce foutu clavier avait ajouté un espace là où il ne fallait pas. La commande initiale était faussée, mais le système avait su se protéger et bloqué l’ordre: permission non accordée. Mais en préfixant sa commande de sudo, l’utilisateur avait demandé à Dieu de lui accorder le pouvoir d’outre-passer le verrou et BANG!

sudo rm -rf / media/nas/Multimedia/OBS

Cette commande supprime le répertoire racine, donc tout le système de fichiers, et puis tente de supprimer le répertoire media/nas/Multimedia/OBS qui n’existe pas; il n’y a même pas de répertoire media dans le répertoire courant.

Cette commande bien simple va tout effacer, tout ce qui se trouve sur tous les disques du système: les fichiers de musique (le royaume de bardes), les vidéos (les artistes de la scène), les documents écrits (le travail de nos scribes) et tout le reste (jeux et logiciels qui prennent plein d’espace inutilement, le pays des oisifs). Faire des sauvegardes, c’est la seule façon de réduire les conséquences d’une pareille stupidité, qui peut arriver n’importe quand!

N’est-il pas fascinant de savoir qu’on peut détruire un royaume si facilement? Se pourrait-il que notre propre univers soit aussi régi par la présence de fichiers sur un disque dur? Une simple erreur d’utilisation et tout ce beau trésor de galaxies, constellations, étoiles peuplés par toutes sortes de choses qu’on ne peut même pas concevoir avec nos esprits étroits, disparaît, sans laisser de trace, si faire souffrir qui que ce soit. Pouf, sudo rm -rf /. Adios!

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En orbite ou en avant?

Hier soir, j’ai fait la rencontre de Josh, un ancien toxicomane. Il a failli y laisser sa peau, l’abus d’alcool ayant passé proche avoir raison de son foie. Ce qui l’a sauvé, c’est le troublant constat que boire ne lui procurait aucun bien. Il le faisait parce que l’effet obtenu était pour lui prévisible. Il est plus facile de reproduire ce qu’on connaît déjà, même si c’est nocif pour nous, que penser, chercher à améliorer son sort.

Aujourd’hui, je me demande si la situation de Josh est si unique que ça, si d’autres toxicomanes ne sont pas comme lui, à rechercher la prévisibilité au détriment de l’innovation, à favoriser le pilote automatique au détriment de la conscience, le statu quo même si la santé en pâtit. Et ce n’est pas que l’alcool et les drogues, non, possiblement tout peut devenir sujet à la toxicomanie! Combien de bureaucrates ont-il protesté contre l’automatisation bousculant leurs façons de faire archaïques mais prévisibles et ne demandant pas de penser? Combien de médecins ont-il résisté presque comme si leur vie était en péril contre le remplacement de la télécopie par le courrier électronique? Combien de membres du clergé ont-ils protesté contre l’avortement, le mariage des prêtes, l’homosexualité, parce que ce n’est pas comme ça que ça fonctionnait avant? Il est si facile de s’accrocher et continuer à miser, toujours et toujours, en se disant que cette fois, ce sera la bonne, que nous allons gagner. Pourquoi cette fois serait-elle la bonne et pas la précédente? Qui nous dit que ce serait cette fois, la bonne, ou s’il ne faudra pas 50 autres essais additionnels? S’il en fallait 500, des essais, 5000 même, disposerais-tu des ressources (argent, temps, énergie) pour effectuer tous ces essais? Penser, réfléchir à une meilleure façon d’utiliser les ressources, ce n’est pas simple, c’est plus difficile que prendre la bouteille, l’ouvrir et boire jusqu’à l’oubli, ou jeter sur cette table de poker qu’on est si habitué de regarder tout ce pour quoi nous avons travaillé toute notre vie. Mais à quoi bon?

Il faut cesser de graviter sans fin autour de ce trou noir, même si dans le même système solaire il y a cette petite étoile naine dispensatrice d’une douce chaleur, pas assez pour vibrer mais juste assez pour survivre, soleil blafard connu et confortable. Il est tentant de croire que si cette étoile était la vôtre, séparée de son trou noir, elle brillerait plus, elle brillerait mieux, mais tous vos essais pour la faire vôtre ont été vains, sans réaction. Pourquoi cette fois-ci ce serait la bonne? Combien d’énergie vas-tu gaspiller à essayer de séparer cette étoile-là du trou noir? Et si un jour, tu réussissais, pour constater que l’étoile avait besoin de son trou noir pour se réguler et va, entre tes mains non expertes, exploser? Ne pouvons-nous pas enclencher les propulseurs et nous éloigner de ce statu quo, afin que le trou noir adjacent à la petite étoile douce cesse de nous aspirer toute cette énergie qu’on pourrait utiliser mieux que la jeter dans ce puits sans fond?

Ne pourrions-nous pas enfin ouvrir les rideaux de cette chambre toujours noire et là, surprise, voir le soleil qui était là depuis toujours et qui éclaire bien mieux que ces petites bougies? Ne pourrions-nous une bonne fois pour toutes pousser la porte de ce petit salon de bronzage miteux où nous avons passé toute notre vie, pour embrasser la vastitude de la plage qu’il y a juste à côté, et enfin sauter dans la mer, pas juste se bombarder la peau d’UV cancérigènes?

Moi je dis qu’il est temps de prendre les armes, déclarer la guerre au statu quo, laisser les trous noirs derrière pour explorer le firmament, laisser le salon de bronzage derrière pour sauter dans la mer et crier de joie sous l’effet de ses vagues purificatrices.

Un problème subsiste. L’énergie qui permet de s’extirper de l’attraction d’un trou noir, elle est également assez forte pour nous y ramener. Un noyau d’hyper-exponentielle sait nous propulser vers un autre système solaire, aux confins de l’espace, mais il peut aussi, si on le veut, nous ramener à notre point de départ, peu importe ce qu’il est. Si on ne trouve pas quelque chose à aller chercher là-bas, au loin, je crois qu’on reviendra à notre point de départ, retombant dans les mécanismes du passé. C’est seulement avec un objectif que nous pourrons cesser d’orbiter et enfin aller en ligne droite.

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Récit

L’irrationalité de pi

Lorsque Albert perdit son emploi pour des raisons qui lui échappaient, on aurait pu s’attendre à ce qu’il vire fou. Il aurait pu se replier sur lui-même, rongé par le remords, se demandant sans cesse ce qu’il avait fait pour mériter ce triste sort. Lors de la dernière réunion des employés (virtuelle en raison de la pandémie), le PDG avait tenté de se faire rassurant, que tous les emplois seraient conservés, mais voilà qu’Albert faisait parti des « chanceux » qui ne faisaient pas parti du « tout ». Une image mentale de sa mère aurait pu lui faire passer un interrogatoire intérieur incessant dans le but d’essayer de savoir ce qu’il aurait bien pu dire, faire, ne pas dire, ne pas faire, pour que ça en arrive là. Une autre personne aurait pu mentalement lui faire des reproches par rapport à son attitude, son comportement, le fait qu’il n’a pas fait assez d’heures, qu’il aurait dû anticiper les besoins de son employeur plus que ça. Ça aurait bien pu ne jamais finir tout ça, cette torture intérieure.

Il aurait aussi pu exploser de rage, déchaîner sa colère sur son employeur, le traiter de menteur et de traître, l’abreuver d’insultes aussi inutiles qu’insignifiantes, jusqu’au point de ne tellement plus savoir quoi dire qu’il en serait réduit à crier des borborygmes inintelligibles! Ou bien il aurait pu jeter cette colère, accumulée depuis des mois en raison de déceptions continuelles, sur des objets, au grand désespoir de ses voisins qui auraient été obligé d’entendre tout ça, surtout s’il était sorti sur son balcon pour crier et se taper la tête sur un mur qu’il y avait là, comme il a pensé le faire bien des fois.

Non, Albert resta là, prostré de rage, incapable de s’effondrer, incapable de crier. C’était juste trop. Cette absence de logique, de rationalité, ce chaos incessant, ça ne pouvait plus durer. Un peu plus et il aurait tenté vainement de noyer ça dans l’alcool et le pot. Alors Albert se dit que la solution au chaos serait encore plus de chaos. Il décida alors de remplacer son ordinateur personnel, qu’il avait depuis près de dix ans, mais il se mit en tête que sa nouvelle machine allait lui coûter 3141,59$, pas plus pas moins. Oui oui, les décimales de pi!

Alors pendant des jours, même des semaines, il chercha des pièces. Il laissa de côté tout critère de qualité, performance, connectique, compatibilité avec ses applications, esthétique, etc. Le prix des pièces a sensiblement baissé depuis vingt ans. Albert se rendit compte que franchir la barre du 800$ n’était pas si simple que ça. Pour franchir le cap du 1600$, Albert dut se résoudre à l’extravagance. Un moment donné, il se retrouva avec 128Go de mémoire, 4 disques durs de plus de 10To, 2 SSD NVMe de 2To, mais il était rendu à 4500$. La stratégie qui fonctionnait le mieux semblait d’opter pour un boîtier full tower (pas mid tower, on ne peut pas mettre assez de disques dedans), le processeur, carte mère et mémoire le plus puissants possibles. Ensuite, la carte graphique permettait d’approcher du montant cible, puis on raffinait en faisant varier les disques durs et SSD. Ajouter ou enlever un disque permettait d’approcher par dizaines, jouer entre les marques de disques permettait de faire varier les unités. Il a fallu beaucoup de temps, mais Albert parvint à son objectif.

Ce fut un choix regrettable. La machine, trop grosse, n’entrait même pas sous son meuble de travail. Quand il est venu pour assembler tout ça, il a découvert qu’il lui manquait plusieurs câbles SATA pour brancher les disques, le processeur n’était pas compatible avec la carte mère, la carte ne pouvait pas accueillir toute la mémoire (maximum 64Go) et le système demeura instable. Albert dut échanger le processeur, deux fois le bloc d’alimentation et opter pour un modèle à plus de 900W pour qu’enfin cela soit stable. Il dut ajouter tellement de ventilateurs là-dedans que cette cambuse produisait carrément, à un certain moment donné, un bruit de séchoir à cheveux!!! Albert envisagea le refroidissement à eau, mais il trouvait ça compliqué à installer et craignit que le liquide de refroidissement ne fuie sur les composantes, si son assemblage était mal scellé. En plus, le refroidissement à eau ne fait que déplacer la chaleur; il faut malgré tout des ventilateurs pour refroidir le radiateur où la chaleur s’accumule!

Ce qui est très choquant, c’est que ce boîtier haut de gamme qu’il a choisi ne fournissait AUCUN port USB de type C! La carte mère, pour sa part, en comportait trois, mais sous la forme de connecteurs internes destinés à être raccordés à un boîtier! Ah non! Albert trouva certes des baies d’extension pouvant fournir ces ports, mais non, la tour, elle ne comportait aucun baie externe, 3.5″ ou 5.25″. Il y avait tellement de câbles se promenant partout là-dedans que le panneau latéral transparent, finalement, c’était une mauvaise idée; ça faisait bric à brac pas mal. Albert aurait besoin de beaucoup de patience et plusieurs câbles plus longs et extensions pour faire passer les câbles dans les couloirs qui semblaient aménagés par ça dans le boîtier.

Mais ce qui a mis Albert en furie, c’est de découvrir que son système ne pouvait exécuter Linux, en tout cas pas avec le son! Il faudra qu’il attende entre six mois et un an pour que peut-être enfin un pilote soit disponible pour cette puce audio.

C’est ainsi qu’Albert a explosé, à retardement mais a explosé et c’était spectaculaire. Il y a eu tellement de dégâts qu’il faudra des semaines pour réparer et repeindre sa pièce de travail! On pense tous que c’est à cause de son emploi. Certains prétendent dans son dos que s’il avait eu une conjointe, ça ne serait pas arrivé. D’autres disent qu’il aurait dû délaisser l’ordinateur pour s’adonner à la sculpture et au tricot. On ne saura jamais ce qui, exactement, a fait disjoncter la machine, mais le résultat est là. Albert est maintenant interné, on a décidé d’attendre après la pandémie pour envisager son transfert dans un appartement supervisé; il ne pourra plus rester seul sans supervision avant plusieurs années.

Au fond, Albert a mis toute son énergie sur un seul nombre irrationnel. Si on veut maîtriser le chaos, on doit l’examiner sous toutes ses formes. Pas seulement pi, mais aussi e, et aussi toute fonction de pi et de e, et les autres nombres irrationnels qu’on peut ou pas imaginer. Si tout ce chaos a une importance, rien de ses parties n’en a alors tout s’annule dans un tourbillon indéfini d’éther sans fin. Mais on en revient encore à cette même question: à quoi bon tout ça, pourquoi?

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Récit

C’est la machine à pain qui gagne

Il y a eu ce vendredi, 12 mars 2021, une épique bataille entre Rémi et sa machine à pain. Pour la énième fois, le pain resta collé dans le moule. Rémi, agacé, dut se résigner à se battre avec ça. Il sortit un couteau et tentant de le passer entre le pain cuit et le moule pour le décoller. Puis il vira le moule à l’envers et le secoua; le pain ne bougea pas. Il essaya encore avec le couteau, en vain, s’impatienta, essaya encore, cela coupa des bouts du pain plutôt que juste le détacher du moule. Il savait aussi que l’un des bras pétrisseurs pouvait rester coincé dans le pain après le démoulage, demandant parfois près de cinq minutes d’essais pour venir à bout de l’en sortir.

Mais cette fois, le pain resta coincé dans le moule. Après plus de quinze minutes d’essais avec le couteau et même avec une pince pour tenter de tirer le pain vers le haut, Rémi en était à pousser des cris de rage. Il lança le moule à bout de bras, le repris, le fracassa sur le comptoir avec une violence aussi inutile que démesurée. Les poques qui en résultèrent signeraient l’arrêt de mort de son comptoir de cuisine qui allait devoir être remplacé, en pleine pandémie, avec les mesures sanitaires, juste ça faisait chier, mais ce n’était que le début.

Avec la pince, Rémi vint à bout de sortir le pain du moule.. en plusieurs morceaux. Cette miche serait inutilisable pour faire des tranches! Il n’y aurait que des retailles, inutilisables pour faire des rôties, sandwiches et tout. Il allait devoir les beurrer et les manger comme ça. Rémi avait dans l’idée de se faire un sandwich ce midi-là. Il avait acheté de la viande pour ça. Et là, à cause de cette maudite machine à pain, qui en plus faisait des bruits de vieille carlingue depuis trois mois et le moule avait commencé à couler, eh bien là il devait se trouver un autre repas. En plus, plein de morceaux de pain étaient encore collés dans le moule. Rémi allait devoir gratter, frotter, frotter, gratter. Il y avait des morceaux de pain par terre et des graines, oh là là des graines, il y en avait tellement que ça en faisait pleurer.

C’en fut trop. Là, il vira fou. Il sortit sur son balcon, machine à pain en main et poussa d’horribles cris avant de lancer le moule plein de morceaux de pain collés à la ronde. Le moule virevolta jusqu’en bas et alla fracasser la vitre d’une voiture. N’est-ce pas terrible? N’est-ce pas pire que tuer quelqu’un, endommager cette chose si importante pour bien des gens? Qui n’a pas déjà dit une fois, au moins une, que sans sa voiture, il n’aurait pas de vie? Alors la logique rendue boiteuse par le surmenage ou la furie permet facilement d’en venir à penser, l’espace d’un instant, qu’endommager une voiture est comme faire du mal physiquement à son propriétaire! Rémi sentait qu’il méritait la prison pour avoir fait ça, mais il ne voulait pas aller en prison, alors ce dilemme intérieur le poussa à une colère irrationnelle. L’espace d’un instant, il était persuadé que c’était à cause de cette machine à pain qu’il irait finalement en prison, après avoir gaspillé des années à essayer d’éviter de se ramasser là-dedans! Alors là, il retourna à l’intérieur, sortit un tabouret, « posa » ça par terre (le fait que cela fit un gros TAOC qui résonna pas mal, peut-on encore parler de poser?), plaça la machine sur le tabouret, revint avec un bâton et fessa là-dessus comme un malade, sans jamais cesser de crier!

Le résultat ne se fit pas attendre. La police débarqua, demanda à Rémi de se calmer, il réussit un peu, mais on lui demanda de venir avec eux. Rémi eut le malheur de protester, juste dire « non »; on lui passa les menottes. Il tomba sous la loi P38, car il avait les mains en sang, à force d’avoir gossé avec la machine à pain et donné des coups de bâton. Les policiers pensèrent qu’il était pour se faire du mal ou en faire à d’autres.

« Et si un passant avait été sur le trottoir quand tu as lancé ton cossin de ton balcon? Ou quelqu’un dans l’auto? As-tu regardé où tu pitchais ça? » Rémi ne put que pleurnicher que non, pris de regrets. Il était allé trop loin cette fois. En plus, il se pouvait qu’il soit accusé de menaces, à cause du bâton. Ce serait un juge qui déciderais si Rémi avait l’intention ou pas de retourner son bâton qu’il avait encore en main contre les policiers! Oui oui, on pouvait l’accuser de ça aussi.

Rémi passa une dizaine de jours à l’hôpital où il subit une évaluation psychiatrique, puis on le laissa sortir, avec ordonnance de congé maladie. C’est ainsi que Rémi perdit la bataille contre la machine à pain. La machine, bien qu’endommagée par le temps, fonctionnait encore après l’intervention de Rémi. On retrouva le moule dans l’auto à la vitre cassée et le frère de Rémi récupéra moule et machine, testa la machine et trouvait qu’elle fonctionnait #1. Fallait juste mettre du PAN, beaucoup beaucoup de graisse, sur le moule, et enlever les bras pétrisseurs juste avant que la cuisson ne commence; il y avait une application iPhone (mais pas Android, jamais Android, faut toujours forcer les gens à migrer vers iPhone pour éventuellement les forcer à revenir à Android puis les pousser à revenir à iPhone) pour rappeler à l’utilisateur d’enlever les bras pétrisseurs exactement au bon moment.

Rémi, pour sa part, était maintenant en arrêt de travail, devait prendre des médicaments et risquait un casier judiciaire pour méfait sur une voiture, entrave au travail des policiers et peut-être même menace de voix de fait avec un objet contondant. On ne peut pas dire, avec quelque argument logique que ce soit, qu’il s’en sortait vainqueur, loin de là.

C’est comme ça que la machine peut vaincre l’homme. Ne la laissons pas nous terrasser tous, un après l’autre. Ne laissons pas les machines nous rendre fous.

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Récit

Je vous écris à nouveau de ma cage

Température: à quoi bon, c’est la même qu’hier et probablement la même que demain

Hier, je crois hier soir, j’ai regardé le plafond. Ça a été bien long. Mes geôliers ne m’ont toujours rien dit, aucune raison justifiant cette captivité. Ils m’apportent à boire et à manger, puis repartent.

La pièce est essentiellement vide, mais elle contient quelques objets incohérents. Il y a là une petite table mais pas de chaise. Sur la table, on trouve une lampe de lecture, mais le câble électrique a été sectionné. Un bon jour, j’ai voulu brancher la partie du câble allant dans la prise. J’ai brièvement ressenti l’envie d’essayer de m’électrocuter avec le câble, pour faire finir tout ça. Mais avant que je ne m’y résigne, ils sont venus, ont pris le câble allant dans le mur, ont laissé la lampe là avec le bout de câble inutilisable et sont repartis, sans rien dire.

Il y avait un cube rubique sur la table. J’ai commencé à jouer avec. J’ai fini par réussir à le résoudre. Ils sont venus, ont pris le cube et sont repartis. Je ne comprends pas pourquoi.

Il y avait un casse-tête sur la table. Si j’essaie de l’assembler, la table se met à vibrer et le casse-tête se défait complètement. J’ai tenté de l’assembler par terre. Ils sont venus, ont pris les morceaux, sont repartis. Mais pourquoi?

Il y a une Bible dans un tiroir, mais chaque page, chaque ligne, a été couverte d’encre noire. C’est un peu comme le liquide correcteur mais noir. On peut le gratter avec les ongles ou avec une pièce de monnaie. J’ai essayé de gratter une page; ils sont venus, ont pris la Bible et m’en ont rapporté une autre, toute noire. Mais pourquoi?

Il y a un lit sans couverture, une porte sans poignée, une fenêtre bouchée par un panneau de bois et protégée par un grillage, des stylos qui n’écrivent plus et une barre de fer fixée au mur.

Le silence commence à peser et des images tactiles de plus en plus fortes émergent dans mon esprit. Seul dans une pièce silencieuse, tous les bruits semblent amplifiés. Je crois qu’il en va de même avec les sensations tactiles. De plus en plus souvent, je dois agripper ce poteau de fer qu’il y a là dans la pièce, pour cesser d’imaginer la chaleur d’une autre main dans la mienne. Je voudrais cesser de penser à elle parce que ça me rend trop triste, mais ça ne fonctionne pas, ça ne fonctionne plus. J’ai lu à propos d’une méthode pour ça, consistant essentiellement à se concentrer sur le moment présent et à réajuster son troisième œil, je ne sais plus, je ne me souviens plus de tout. Peut-être la méthode ne fonctionne pas dans une pièce fermée? Peut-être cela nécessite le soleil? Ou la lune? Je ne sais pas, je ne sais plus. Parfois, pendant de brefs moments de lucidité de plus en plus épars, j’en viens brièvement à penser que le moment présent vide ne permet pas de supplanter le fantasme progressivement hallucinatoire. Bientôt, je vais pouvoir la toucher, la voir, l’entendre, et ce sera le début de la fin. Peut-être est-ce elle qui a su que je pensais à elle et a décidé de me faire enfermer ici, je ne sais pas comment ni pourquoi. Je ne sais plus.

Mon stylo va me lâcher. C’est le seul qui fonctionne; je les ai tous essayés. Après, j’imagine que je ne pourrai même plus écrire. Je m’attendais à ce qu’ils prennent le cahier pour l’étudier, et m’en amènent un autre, ou pas. Mais non, rien. Ils l’ont laissé là. Ça n’a pas de sens, ça n’a pas de logique! C’est vraiment frustrant toute cette histoire!