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Récit

La maudite TV

Inspiré d’un fait qui pourrait avoir été ou pourrait potentiellement être vécu.

Mercredi, 13 janvier 2021, ce qui devait arriver arriva. Quand Raymond alluma la TV pour écouter le bulletin de nouvelles du soir, l’écran demeura noir. L’appareil semblait s’allumer d’après le son qu’il émettait, mais aucune image ne s’affichait. Raymond, ne pouvait accepter que son téléviseur le lâchait en pleine période de confinement à cause de la pandémie, devint comme fou et s’acharna. Il tenta pendant près de 45 minutes d’éteindre et rallumer l’appareil, le débrancha, remit le courant, essaya encore. Puis il fit des recherches sur Google, trouva des posts de forums où des gens rapportaient le même problème sans que jamais personne ne propose jamais de solutions. Raymond finit par perdre les pédales et répondit que lui aussi il éprouvait ce problème, demanda pourquoi personne ne répondait, prétexta que c’était parce que les gens avaient finalement décidé de délaisser Internet pour des trucs qui pour lui étaient sans importance, puis constata qu’il était allé trop loin, le regretta et éteignit tout ça.

Il n’y avait rien à faire, il allait falloir que Raymond remplace sa TV ou annule le service de télévision. Il décida d’essayer d’acheter un nouveau téléviseur. Il trouva par chance plusieurs magasins encore ouverts pour des commandes en ligne. Il dut se heurter à un mur, car plusieurs offraient comme option par défaut la cueillette sans contact, qui nécessitait encore une voiture. Raymond regrettait de plus en plus de ne pas avoir obtenu son permis de conduire pendant qu’il le pouvait, avant cette maudite pandémie. Par chance, Raymond put trouver un magasin offrant encore la livraison. Par contre, ils ne pouvaient plus amener l’appareil à l’intérieur, même pas le monter jusqu’à la porte. C’était écrit noir sur blanc, ils allaient déposer l’appareil sur le trottoir en face de tout immeuble de trois étages ou plus, peu importe où se trouvait l’appartement du client! N’importe quoi!

Raymond songea demander à un voisin, mais comment allait-on faire pour rester à deux mètres tandis que nous allions forcer à deux après ça? Au minimum, se dit Raymond, il faudra qu’on mette un masque nous deux. Ouin, dehors, ça pourrait être OK. Puis il se mit à penser que peut-être il serait possible de monter cette TV-là en utilisant une corde. Il se dit au début que ça n’avait pas de bon sens, mais plus cela allait, plus il voulait tenter ça, par défi. Oui, se dit-il, je vais montrer que ça se fait et ce sera unique comme expérience. J’ai réussi à monter ma TV en respectant la consigne sanitaire de distanciation sociale, c’est cool! Cette TV-là va être un symbole d’inventivité!

Mais il était passé 20h45 quand Raymond en eut fini avec ces investigations et ce magasinage imprévus. Il n’avait pas trop envie de se faire à souper. Alors perturbé par tout ça, oubliant aussi bien son masque que le couvre-feu, il partit dans l’idée d’aller se chercher de quoi au restaurant. Pointes de pizza, ça va être pas pire ça. Il ne se ravisa pas à temps: il arriva face à face avec un policier qui l’interpella. Raymond dut expliquer son cas et ça ne passa pas: constat d’infraction! Exaspéré, il rentra chez lui penaud, et tenta de se faire livrer un truc. Cela fonctionna, mais il dut attendre près de 45 minutes et pendant ce temps, nerveux, il grignota tellement qu’il n’avait presque plus faim.

Le lendemain, Raymond partit pour la quincaillerie et tenta d’y trouver une corde. Ils n’en avait pas. Il essaya ailleurs, on lui dit qu’ils n’en vendaient pas parce que ce n’était pas un objet essentiel. Il revint chez lui, chercha sur le site du gouvernement, constata que rien n’était spécifié à propos des cordes, retourna expliquer ça au vendeur qui ne put qu’être désolé. Il essaya ailleurs, put avoir la corde, mais elle était trop courte. Il dut donc s’acheter trois cordes et les nouer ensemble.

Ensuite, il enroula la corde autour de sa vieille TV, le plus solidement possible, et emmena ça dehors. Son idée était de faire un essai, voir s’il pourrait faire descendre et remonter le vieux téléviseur, sans qu’il ne choie au sol. En cas d’échec, Raymond savait qu’il n’avait aucune chance de monter le nouvel appareil sans le casser, pas de cette façon hasardeuse en tout cas.

S’inspirant de techniques pour assurer les escaladeurs, qu’il avait plus ou moins bien comprises et maîtrisées, Raymond plaça un pied sur la corde pour qu’elle soit bien ancrée, puis hissa tant bien que mal son vieux téléviseur par-dessus le garde-fou de son balcon. Bon, voilà, l’appareil pendait dans le vide. Raymond plaça son autre pied sur la corde, se rendit compte que ça ne fonctionnait pas du tout, continua à essayer et finit par trouver un moyen de faire descendre, lentement, la TV, en gardant toujours au moins un pied sur la corde. Bon, ok, ça a l’air de fonctionner. Non désireux de se rendre jusqu’en bas pour rien, Raymond remonta le téléviseur et retourna à l’intérieur. Oui, ça avait ses chances.

Le jour de la livraison, Raymond était prêt. Il était au sol, corde en main, l’autre extrémité attachée au garde-fou de son balcon, attendant le livreur qui ne venait pas. Il était si fébrile à l’idée de ce défi inattendu qu’il n’avait plus le cœur à rien faire. Il en est même venu au point de prendre une journée de vacances, à son travail, pour attendre dans la rue, avec sa corde.

Le camion vint, quelqu’un en descendit, demanda si c’était bien Raymond, et sans vérification supplémentaire, ouvrit la boîte de son camion, en sortit une grosse boîte, posa ça devant Raymond, lui souhaita bonne journée et repartit. C’était fait, c’était simple, c’était réglé… pour le conducteur du camion…

Bon, la boîte, oh pas de chance, pas de poignée pour la soulever. Ah oui, oui, il y a une poignée. Suivant son plan, Raymond enroula sa corde autour de la poignée, plusieurs tours, et fit un nœud le plus solide qu’il put. Il essaya de faire un nœud coulant comme il s’était pratiqué à faire plusieurs fois sans savoir s’il réussissait vraiment. Il ne savait pas plus, aujourd’hui, si son nœud tiendrait ou pas. Mais c’était tout ce qu’il avait.

Bon, la GoPro ou pas? On la met où? Le mieux serait au sol, captant du bas vers le haut? Oui, faudrait qu’on puisse me voir hisser la boîte, se dit-il, mais le seul endroit où ça fonctionne, Raymond avait fait plusieurs essais, c’était sur un pot de fleur l’autre côté de la rue! Il y avait un risque significatif de se faire voler la caméra, mais Raymond décida d’essayer quand même.

L’appareil installé, batterie chargée à bloc, enregistrement en marche, Raymond retourna à sa boîte. Il vérifia une dernière fois la corde, puis il gravit les marches jusqu’à son étage, pour ensuite atteindre le balcon.

Raymond détacha la corde du garde-fou, pour se rendre compte qu’elle n’était pas tout à fait assez longue. Il ne pouvait pas mettre un pied dessus avant d’avoir mis un peu de tension dedans. Alors il tira et, dès que la corde put toucher terre, il la bloqua avec son pied droit. Il tenta de tirer la corde, avec précaution, pour ne pas donner trop de coups, ce qui risquait de défaire son nœud en bas ou briser la poignée de la boîte. Lorsqu’il put, Raymond plaça son autre pied sur la corde, puis vint à bout, alternant un pied et l’autre, de tirer la boîte vers le haut, en gardant toujours un pied sur la corde pour la maintenir bien en place. Ce fut une bonne idée, car rendu au première étage, la boîte flottant dans les airs suspendue par la seule corde, Raymond était fatigué, en sueur, et dut se reposer un peu, comptant sur son pied pour maintenir la boîte en place. S’il lâchait, là, il risquait d’endommager son nouveau téléviseur.

Jusque-là, tout allait bien, mais entre le premier et le deuxième étage, le vent se leva et se mit à souffler sur la boîte, la faisant se balancer dangereusement. La corde, mise à l’épreuve, semblait craquer, et Raymond avait plus de misère à tirer la boîte, on aurait dit de plus en plus lourde, vers le haut. Le vent soufflait, on aurait dit, dans toutes les directions, ballottant la boîte dans tous les sens. Puis ce qui devait arriver arriva: la boîte percuta le mur de briques, une fois, deux fois, trois fois puis à répétition.

Paniqué, Raymond ne savait que faire et finit par en crier de désespoir. « FAIS PAS ÇA! hurla-t-il, au vent. ARRÊTE!!!!! » Évidemment, le vent n’obéit pas. On aurait même dit qu’il soufflait encore plus fort en réponse à l’ordre ridicule de Raymond.

Raymond tenta de redoubler d’efforts, pour tirer la boîte plus vite vers le haut. Il se dit que plus il y avait de corde entre lui et la boîte, plus ça allait se balancer et taper partout. Le vent finit par cesser de s’acharner à frapper la boîte contre le mur de briques, pour plutôt se rabattre sur l’arbre non loin de là. La boîte avec le téléviseur finit par se coincer dans l’arbre. Raymond eut beau tirer, tirer, tout essayer, la boîte ne bougeait plus. Il en cria de rage et finit même par en pleurer! NON! NON! NON!

Il se rendit ensuite compte qu’il pouvait peut-être, de là où il était, atteindre la boîte. Il s’étira le bras, gardant un pied sur la corde. Il y toucha presque mais pas assez. Alors, oubliant la corde, oubliant son pied, il s’étira davantage. La corde avec plus de mou permit à la boîte de bouger. Le téléviseur bascula, d’abord lentement, puis se dégagea de l’arbre. Affolé, Raymond poussa un cri de panique avant de carrément abattre son pied sur la corde! Le téléviseur n’atteignit pas le sol, mais il était de retour au premier étage.

Alors Raymond força encore et dut à nouveau être confronté au vent qui ballotta le téléviseur dans tous les sens. Un moment donné, la boîte tournoyait comme une toupie et la corde craquait. On entendait la poignée de la boîte, elle aussi mise à rude épreuve, craquer, menaçant de céder d’un instant à l’autre. Raymond était en sueur, il crut qu’il allait mourir! TANG! Encore dans le mur de briques. BANG! Dans la fenêtre, cette fois! Affolé à l’idée que ça ait craqué la vitre et que ça puisse finir par la casser, Raymond poussa un nouveau cri et tira encore sur la corde. « Si ça casse je vire fou, » pensa Raymond.

Rendu au niveau du deuxième étage, eh bien la boîte se coinça encore dans l’arbre. Là, Raymond a tellement crié qu’il a fini par en avoir mal à la gorge. Il a suffi qu’il donne un peu de mou pour que la boîte bascule un peu et se dégage de l’arbre, sans retomber au premier étage cette fois. Raymond tira alors encore, dut dégager la boîte au moins deux autres fois de l’arbre, mais un moment donné, oui un moment donné, il put toucher la boîte et la hisser de peine et de misère sur le pallier où il se trouvait.

Il se traîna, lui et sa maudite boîte, jusqu’à la porte, la poussa, fit entrer la boîte de peine et de misère et poussa un soupir de soulagement. Au moment où il s’apprêtait à fermer la porte, le voisin d’en face ouvrit et lui demanda: « As-tu besoin d’aide? » « Plus maintenant, répondit Raymond. Merci. » Comme la police dans les films à suspens, cette âme charitable arrivait trop tard, quand tout était fini.

Lorsque Raymond eut fermé la porte, il s’effondra par terre, à bout de souffle. Il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre ses moyens, après quoi il entreprit de sortir cette foutue TV de sa boîte et déterminer si, contre toute évidence, malgré tous ces mauvais traitements par monsieur le vent, si cet écran allait ne serait-ce qu’allumer. Raymond avait quasiment peur de l’essayer. Il songea attendre le lendemain, mais se dit que bon, autant le savoir là.

En déballant l’appareil et en l’installant sur son meuble à la place de l’ancien, Raymond constata que le nouveau téléviseur était pas mal plus léger que l’ancien. Il estime qu’il aurait pu le soulever et le monter sans avoir besoin de la corde et tout. Probablement il aurait été obligé de prendre des pauses à chaque pallier, mais ça aurait mille fois mieux valu que cette affaire de corde qui risquait d’avoir brisé l’arbre, rayé une vitre et, encore pire, endommagé le nouveau téléviseur.

L’appareil avait quelques grafignes sur le boîtier, à cause des chocs, mais c’était en arrière. Le plus important, c’était que, par chance inouïe, il allumait encore!!! Raymond prit soin de tester toutes les entrées de l’appareil, qui fonctionnaient correctement.

Par contre, quand il en eut fini avec tout ça, il constata avec un pincement au cœur qu’il avait oublié sa GoPro dehors et qu’il faisait maintenant noir! Sans se soucier de l’heure qu’il était, il pouvait être passé 20h et il ne le savait pas, il sortit pour aller la chercher. Eh bien il eut beau chercher, chercher, chercher, il ne put jamais retrouver sa GoPro. En plus, un policier passa sur sa rue et l’interpella pour violation du couvre-feu, une deuxième fois. Il dut expliquer qu’il cherchait sa caméra qu’il avait oubliée et qu’il était juste à côté de chez lui. Le policier n’avait pas l’air super content, mais il ne lui donna pas de constat d’infraction. Au moins ça…

Raymond avait certes réussi à résoudre son problème de téléviseur, mais à quel prix? Il en avait perdu sa GoPro, avait eu tellement chaud qu’il a dû mettre son manteau au lavage et en plus, le lendemain matin, quand il retourna chercher pour la GoPro (il ne la retrouva jamais), il remarqua une épouvantable rayure sur la vitre qu’avait percutée sa maudite boîte. Il dut dédommager son voisin pour ça, en plus de tout ça. En bref, ce n’était pas une super bonne idée, la corde.

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Récit

Le filtre de la perception

L’homme apparemment perturbé, refusant de suivre les policiers, se trouvait sur un petit balcon, cerné. Il n’y avait aucun autre accès à ce balcon que la porte-patio par laquelle il était sorti. Les policiers ayant pour tâche de l’emmener de gré ou de force à l’hôpital pour une évaluation songèrent d’abord s’avancer, lui passer les menottes et le forcer à les suivre, mais ils remarquèrent vite un objet suspect à la ceinture de l’homme perturbé.

  • Messieurs, commença l’homme, avant d’appuyer sur un bouton sur le boîtier, ce qui enclencha un bourdonnement. Pensez avant de faire n’importe quoi. Sherlock Holmes a dit ceci: éliminez l’impossible et ce qui reste, aussi improbable soit-il, est la vérité.
  • Monsieur, protesta le policier, d’un ton autoritaire, arrêtez de niaiser, là. Vous êtes pas en état d’arrestation, mais si vous continuez, on pourrait vous arrêter pour menaces. Arrêtez c’que vous portez à la ceinture avant d’faire du mal avec pis r’venez à l’intérieur.
  • J’peux pas r’venir en-d’dans, continua l’homme perturbé mais imperturbable, parce que vous allez m’emmener pis j’veux pas, j’vous l’ai dit, vous comprenez pas, pis là j’en ai plus rien à foutre. J’peux pas partir par en arrière, ya l’garde. Sur les côtés, même chose. J’pourrais toujours sauter en bas, mais comme j’vous l’ai dit, j’ai aucune intention de m’suicider. Mais ça non plus, vous comprenez pas, vous êtes su l’pilote automatique, robots, pis vous dites ah, ya besoin d’aide professionnelle y va s’suicider parce que j’ai fait l’erreur de garocher le mot-clé balle dans la tête tantôt, faut l’emmener. Alors, là, c’est quoi qui reste?
  • Tu t’envoles pas, là, défia le deuxième policier, d’un ton montrant qu’il était 100% certain que ça n’arriverait pas. On croit même qu’il dut fournir un effort non négligeable pour ne pas éclater de rire tant ça semblait ridicule et improbable.
  • Lâche ton bidule, avertit le premier policier, si tu nous fais du mal on va devoir t’arrêter.
  • Lâche ton cossin, répéta l’autre policier.

Au lieu de faire ainsi, l’homme sauta… et ne retomba pas sur ses pattes. Avant que les policiers n’aient eu le temps de réagir, l’homme s’était envolé! Eh oui! Apparemment, son petit bidule était un émetteur de gravitons, permettant de contrebalancer l’effet de la gravité et, effectivement, de voler. Ça ne se pouvait pas qu’un fou suicidaire ait construit ça, c’était impossible. Et pourtant.. L’homme demeura en vol stationnaire devant les policiers, inatteignable, une seconde de trop.

L’un des policiers, machinalement, obéissant à un conditionnement bien ancré, sortit son arme, visa et tira. Le boîtier anti-gravité vola en éclats, l’homme tomba de trois étages et se rompit les os. Voilà, il n’était plus une menace pour personne, y compris lui-même. C’était une réussite, c’était fait, check. De retour chez lui, le policier pourrait relater cette histoire à se conjointe et ils pourraient à loisir parler dans le dos de ce pauvre homme, dire qu’ils étaient désolés, que c’était vraiment dommage pour lui et tout.

On pourrait croire qu’on assiste ici à l’incompétence du service de police ou la fin d’un jeune homme perturbé qui aurait dû recevoir de l’aide. En fait, ce qu’on peut observer là, c’est la répétition incessante et inappropriée de mécanismes ataviques conditionnés par non pas seulement les événements antérieurs mais la biologie animale des personnes impliquées. Seule la pleine conscience aurait peut-être pu permettre à ces pauvres personnages de se libérer des filtres de leurs perceptions et trouver une meilleure issue à la situation.

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Récit

Je vous écris de ma cage

Température ressentie: pas plus froid qu’hier, pas plus chaud que demain

Une autre journée qui commence, pareille à hier. Je me dis que j’ai hâte à demain, mais ça ne sert à rien, ce ne sera pas mieux qu’aujourd’hui. Que vais-je faire en ce nouveau jour entre quatre murs? Hier, si je me souviens bien, à moins que ce ne soit avant-hier ou le jour d’avant, j’ai tourné sur moi-même pendant près de 45 minutes. Ah, je vais essayer de tourner dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. La dernière fois, j’avais tourné dans l’autre sens, ça devrait être différent un peu. Je vais faire des jumping jacks un peu et peut-être du yoga. Il y a encore l’ordinateur aussi. Il fonctionne mal, Internet est parfois lent, mais il reste encore bien des choses à lire. Je pourrais tambouriner sur le mur. Je l’ai fait un bon nombre de fois sans être inquiété, mais je me tanne vite.

J’ai eu envie de crier tantôt, mais je me suis dit que ça ne servirait à rien. Personne n’entend, personne ne fait rien, et au final ça me fait juste mal à la gorge, pour rien.

Pourtant, j’ai tout ce qu’il me faut ici. Je peux faire un peu d’exercices, je peux méditer, je peux écrire, lire, même faire un peu de musique, ça sonne différemment quand on tambourine sur le plancher ou un des murs, et il me reste encore cette vieille corde avec laquelle je peux faire des nœuds et les défaire. Ils ne l’ont pas vue, celle-là, ou se disent bah, qu’il se pende avec qu’on en finisse. Mais je ne veux pas me pendre, je trouverais ça injuste de ne pas pouvoir tenir tandis que tous les autres, chacun dans leur cage, vont peut-être réussir à passer au travers de cette captivité, s’y faire et vivre comme ils peuvent.

Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à me motiver à faire de l’exercice? Pourquoi est-ce que je ressens le besoin qu’une autre personne soit là, avec moi, dans la cage, pour faire des jumping jacks ensemble? Est-ce si nécessaire qu’on se saute dans les bras l’un de l’autre avant ou après les jumping jacks? Une voix cinglante en moi me martèle que c’est parce que je ne fais pas les jumping jacks comme il faut que je ne peux pas me motiver à en faire longtemps, mais ce n’est pas vrai, je ne vois pas comment je pourrais faire ça mieux ou différemment.

Pourquoi ne puis-je pas m’amuser plus longtemps que ça à tambouriner sur le mur? Le son n’est pas assez bon, peut-être? J’avais des tambours qui avaient plus d’allure que ça, dans le temps, et j’ai fini par tout ranger ça dans un placard et préférer tourner sur moi-même ou faire des nœuds. Pourquoi? La voix revient à la charge, prétextant que c’est parce que je n’ai pas assez de rythme, que je n’ai pas fait assez d’efforts, que même un enfant de deux ans joue mieux que moi, la tristesse me submerge, le désespoir cherche à tout balayer, puis je me dis que non, ce n’est pas ça, et l’autre que oui, c’est ça, et on n’en finit jamais de s’obstiner, mes deux personnalités et moi.

Le ciel? Il me manque le ciel? Oui, mais avant d’être enfermé ici, je pouvais aller dehors, j’y allais de temps en temps et puis j’en suis venu à n’y aller que pour crier au ciel qu’on me tue, jusqu’à ce qu’un moment donné des hommes en aient assez de m’entendre engueuler le ciel et décident de m’emmener, ne me laissant aucune chance de m’expliquer, me passer les menottes et me mettre une cagoule sur la tête pensant que j’allais leur crier après et leur cracher au visage, ce que j’ai de toute façon eu grande envie de faire.

Plusieurs m’ont mis en garde, plusieurs m’ont dit que j’allais craquer, mais est-ce vraiment vrai? Est-ce les autre qui m’ont mis en garde ou les projections de ces personnes que j’ai gardées en moi et laissé me torturer sans cesse?

L’eau? Oui, nager, ça pourrait faire du bien, ça fait des mois que je n’ai pas nagé. Oui, mais avant la cage, avant le ciel qui me frustrait, je pouvais nager, et qu’ai-je fait de ce pouvoir? J’en ai fait une corvée, une nécessité.

Alors possible que je souhaite la souffrance, je m’impose cette peine, je ne sais pas pourquoi, peut-être pour me punir parce que je me pense indigne du bonheur, peut-être parce que c’est plus facile de répéter le pattern passé consistant à alterner entre souffrance et soulagement que d’adopter un nouveau pattern consistant à chercher du beau.

Ce n’est pas moi qui décide si mon corps est dans une cage ou pas, mais c’est moi qui choisis si je suis emprisonné ou libre.

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Récit

L’amour relatif

« Que maman soit heureuse » commença Josée. « Qu’elle soit en bonne santé » enchaîna-t-elle, évoquant en elle la COVID-19 que Josée ne voudrait pour rien au monde transmettre à sa mère. « Qu’elle soit en paix. » Josée prit une grande inspiration puis reprit l’exercice. « Que papa soit heureux. Qu’il soit en bonne santé. Qu’il soit en paix. » Chaque personne à qui Josée envoya ainsi de la bienveillance réduisit son désir de se coller à nouveau sur son ami Alain, rencontré voilà à peine quelques mois. La projection d’Alain, « assis » à côté d’elle sur le divan, s’affaiblit, s’éloigna. Josée, soulagée que le traitement prescrit par Dieu fonctionne encore, savait très bien qu’elle aurait à le refaire, encore et encore. Dieu lui avait dit qu’elle ne pourrait jamais cesser complètement d’y penser.

Il aura suffi d’une séance de contacts physiques plutôt rapprochés, non recommandés en ces temps difficiles, pour faire jaillir ce désir de le refaire, encore et encore. La logique criait haut et fort à Josée de ne pas répéter l’expérience, mais au fond de son être, elle voulait le refaire.

Alain était en couple avec Annie depuis deux ans. Leur relation était marquée de hauts et de bas, car tous deux ne s’entendaient pas toujours bien, mais en gros, ils se complétaient bien et s’aimaient à la folie. Mais voilà que Josée vint compliquer cette relation. Célibataire, elle était souvent triste et pessimiste. Alain s’est dit qu’il pourrait l’aider en lui procurant un peu de plaisir. Au début, quand ils se sont rencontrés, ils ont parlé et bu de la bière ensemble. Vers la fin de la soirée, Alain a pris Josée dans ses bras et ils se sont enlacés, puis Josée s’est couchée sur l’épaule d’Alain. Cela dura à peine quinze minutes, mais il fallut une semaine à Josée pour cesser d’y penser et repenser. Alain, lui, oublia rapidement, et Annie ne se formalisa pas de cette possible infidélité. Elle était persuadée que Josée ne ressentait rien de toute façon, sinon elle était trop belle pour rester célibataire.

Josée, pour sa part, avait vécu plusieurs désillusions avec des hommes. Elle a été attirée par un arabe qui l’aurait emmenée en Siri où elle aurait été quasiment une esclave. Elle s’attendait en plus à devoir renoncer à ses croyances catholiques pour devenir musulman, si elle voulait être en couple avec ce bel arabe. Un deuxième homme l’attira, mais c’était un geek fini qui parlait tout le temps d’ordinateurs, c’en était lassant à la longue. Un troisième candidat lui plut beaucoup, mais elle découvrit qu’il manigançait des arnaques; il a fini en prison peu après qu’elle ait renoncé à lui. Avec le temps, Josée découvrit des techniques pour moins penser à ces hommes qui la tentaient. Mais ces techniques étaient imparfaites, et tout ce qu’elle avait apprit précédemment se brisa les dents avec Alain.

Il faut dire que le confinement, en raison de la pandémie, n’aida pas la cause de Josée. En isolement forcé, les désirs sexuels se voient décuplés. Josée parvint quelques fois à soulager ce désir en se frottant sur un coussin, mais ce soulagement était de courte durée, et le coussin finit par n’en plus pouvoir et se déchira.

Durant l’été 2020, il y eut une réduction temporaire du nombre de cas de COVID qui permit d’autoriser des rassemblements de petite taille. Josée et Alain purent ainsi se voir, en compagnie d’Annie. Ils s’offrirent quelques soupers, parfois bien arrosés, et eurent beaucoup de plaisir. Mais lors du dernier souper, un mois avant le reconfinement partiel d’octobre, l’alcool aidant, les barrières tombèrent: Josée et Alain se collèrent comme jamais ils ne l’avaient fait auparavant. Durant presque toute la soirée, Josée flatta les cheveux d’Alain qui l’enlaça et ils se donnèrent même des baisers. Annie, loin de se formaliser, les encouragea et leur suggéra même d’ôter leurs vêtements! Josée ne comprend pas exactement pourquoi Annie était si insouciante et qu’est-ce qu’Alain cherchait à faire exactement, mais le confinement et l’alcool lui ont ôté suffisamment de discernement pour qu’elle se dise tant pis, on y va, on en profite.

Par contre, Josée ressentit les contrecoups de cette soirée pendant plus de deux mois. Pendant les deux semaines qui suivirent le contact à risque, Josée se sentit mal et eut peur d’avoir contracté la COVID ou l’avoir donnée. Toute tentative de se raisonner fut vaine. Elle ne parla ni de son expérience ni de ses appréhensions à quiconque, craignant de se faire juger et réprimander. Son père et son frère lui semblaient les parfaits candidats pour ça. Elle songea raconter son expérience à sa sœur, avec qui elle était proche, mais c’était si dingue, si débile en ces temps, qu’elle craignait une réaction négative de sa part aussi. Elle jugea donc bon de ne pas en parler par email; elle attendrait de pouvoir le faire de vive voix.

Ensuite, Josée ne cessa de penser à Alain. Parfois, si elle fermait les poings, la chaleur de ses propres mains lui faisaient penser à celles d’Alain dans les siennes. Dans ce temps-là, elle devait agripper un objet idéalement froid, comme un barreau de métal. C’était fou, mais c’était comme ça. Souvent, lorsqu’elle prenait place sur son sofa pour écouter la TV, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer Alain couché à côté ou sous elle. Parfois, cela lui procurait du plaisir momentané tandis que plus souvent qu’autre chose, elle en ressentait de la tristesse, parce qu’elle ne pouvait assouvir le désir.

Lorsque Josée crut enfin avoir maîtrisé l’image mentale d’Alain, elle comprit qu’il lui fallait tester la solidité de ce qu’elle avait fait. « Il faut que je sache, se dit-elle, si la nouvelle barrière va tenir. » Alors elle téléphona à Alain pour l’inviter à venir passer une soirée chez elle. Les personnes seules avaient droit à la visite d’une autre personne, alors pourquoi pas? Alain hésita, aurait voulu venir avec Annie, proposa de le faire prétextant que la police ne se rendrait compte de rien, mais Josée ne put se résoudre à enfreindre la règle. Elle proposa donc qu’on attende le déconfinement, espérant que ce soit pour bientôt.

Mais durant le temps des fêtes, Alain décida de donner suite à l’invitation de Josée et ils se virent chez elle. Ils partagèrent un repas, burent ensemble et puis Alain lui déclara la chose suivante:

  • Josée, j’t’aime, j’aimerais ça être avec toi.
  • Mais qu’est-ce que tu fais d’Annie? répondit Josée, un peu prise de court bien qu’elle avait imaginé ça maintes et maintes fois ces derniers mois.
  • On s’en fout d’Annie, rétorqua Alain. Toi, qu’est-ce que tu veux?
  • Euh… fit Josée, éberluée. Elle avait pourtant imaginé cette scène et se l’était répétée mentalement. Et là, devant Alain, elle perdait ses moyens. Moi aussi j’t’aime bien, j’pense souvent à toi, se lança-t-elle, mais je peux pas me résoudre à faire du mal à Annie. Alors j’ai fait ce qu’il faut pour moins penser à toi.
  • Hein? s’insurgea Alain. Mais pourquoi?
  • Pour notre bien à nous trois, expliqua Josée.
  • Parce que t’as peur de la COVID??? défia Alain. T’es parano à ce point-là?
  • Non, non, c’est pas juste ça, répondit Josée. C’est que dans le passé, j’ai été attirée par plusieurs hommes qui n’étaient pas faits pour moi. Alors j’me suis habituée à analyser mes désirs pour les comprendre et souvent, ça a pour effet de les réduire.
  • Mais voyons, c’est plate ça, protesta Alain.
  • Pas toujours, ça peut être intéressant, argumenta Josée. Je pourrais t’apprendre, si tu veux.
  • Mais après, je penserai plus à toi? demanda Alain. Je veux continuer à penser à toi et à t’aimer, moi.
  • Les techniques que j’ai découvertes, expliqua Josée, ne permettent pas de supprimer quelqu’un de mes pensées, juste comprendre pourquoi je suis attirée par l’autre et puis faire en sorte que les pensées soient agréables et non pas perturbatrices.
  • Ok, j’aimerais ça essayer, approuva Alain, un peu curieux. Qu’est-ce qu’on a besoin pour faire ça?
  • Presque rien, répondit Josée. Le plus important est un point d’ancrage, après ça on peut commencer à observer.

L’ancrage

  • D’abord, commença Josée, il faut observer quelque chose de physique, tangible, quelque chose à quoi tu vas toujours pouvoir revenir pendant l’exercice.
  • Une bougie, proposa Alain, ça peut faire l’affaire?
  • Oui peut-être, approuva Josée, mais moi j’y vais avec la respiration. Observe ton souffle. On va commencer avec juste ça, pendant cinq minutes. Observe l’air qui entre dans ton corps et qui en sort. Concentre ton attention sur la zone où tu sens le plus le souffle, que ce soit l’entrée des narines, la gorge, la bouche, la poitrine ou le ventre. Essaie pas d’influencer la respiration, juste l’observer.
  • Ok, ça me fait penser aux techniques de méditation, comprit Alain.
  • Oui, c’est exactement ça, approuva Josée. On peut utiliser les outils qui existent déjà quand il y en a. Parfois, ton esprit va divaguer, tu vas cesser de penser à la respiration. Reviens simplement au souffle, sans jugement, avec patience et bienveillance. As-tu déjà fait ça auparavant?
  • De temps en temps, répondit Alain.
  • Ok, j’aurais mieux aimé qu’on s’en tienne à juste ça pour une semaine, être certaine que tu maîtrises ça avant le reste, mais la situation actuelle est trop instable. J’ai peur qu’ils reconfinent tout comme en mars et que mêmes les personnes seules puissent plus recevoir de visite.
  • Mais voyons Josée, y feront pas ça, certifia Alain.
  • Alain, argumenta Josée, ils ont dit qu’ils ne rendraient pas le masque obligatoire, qu’ils ne déploieraient pas l’application Alerte COVID, qu’ils allaient éviter de refermer les bars. Voilà que le masque est obligatoire, l’application COVID est déployée et ils ont refermé les bars, restaurants et les gyms. Ils ont parlé de remettre le Québec sur pause. À moins que les cas diminuent, ils vont le faire. Alors j’aimerais te montrer ce que je sais ce soir comme si c’était la dernière fois qu’on pourra se voir avant longtemps.
  • Ok, on y va alors.

Les points d’origine

  • La première technique que j’ai découverte pour moins penser à quelqu’un, commença Josée, c’est d’identifier des points d’origine. Notre esprit se crée des modèles des différentes personnes rencontrées, ce qu’on peut appeler des images mentales. Souvent, ces images sont construites par agrégation de différentes sources.
  • J’suis pas certain de comprendre, avoua Alain. As-tu des exemples de ça?
  • Ça doit sûrement t’être arrivé qu’une personne te fait penser à quelqu’un d’autre que tu as connu.
  • Oui, des fois on dirait que tu m’fais penser à ma sœur, ou à ma mère.
  • C’est déjà un début d’observation, reconnut Josée. Quand tu remarques un greffon de ce genre-là, tu peux décider de le séparer de l’image mentale, pour réduire les projections. Par exemple, quand j’arrêtais jamais de m’imaginer assise sur tes genoux, les images venaient pas seulement d’expériences réelles mais de souvenirs quand j’étais petite et que je m’assoyais sur mon grand frère qui me poussait tout le temps.
  • Oui mais, argumenta Alain, tu me fais certes penser à ma sœur, mais je l’ai jamais enlacée comme j’ai fait avec toi, et ce sont ces pensées qui reviennent le plus souvent.
  • Oui, on y vient, rassura Josée. L’identification des points d’origine a ses limites. Certaines images mentales sont trop précises pour être juste des agrégats. J’ai commencé à les appeler des images de base; elles peuvent aller se projeter ailleurs. Par exemple, ça a fait que quand je voyais mon père l’été dernier, il me faisait penser à toi. Ça vaut la peine de remarquer ça, pour pouvoir contenir ces projections-là aussi. L’idée qui va revenir toujours et toujours pour moins penser à quelqu’un, c’est le déréférencement: réduire les liens de et vers l’image mentale, pour que l’esprit y accède moins.
  • Voyons, s’objecta Alain, on dirait que tu considères ça comme un programme d’ordinateur ou un appareil qu’on peut juste débrancher!
  • Peut-être, admit Josée, ça se peut que je sois virée folle à cause du confinement pis toute, et peut-être aussi mon ex geek m’a influencée un peu. Mais on va aller un peu plus loin qu’identifier des points d’origine.
  • Ok, approuva Alain, qui semblait prêt. Mais là c’est quoi le lien avec l’observation de la respiration que tu voulais me faire faire pendant une semaine avant même de commencer les vrais trucs?
  • La manipulation d’images mentales soulève parfois de la résistance. Ton esprit va chercher à partir ailleurs. La méditation permet d’aiguiser sa conscience, pour observer ces dérapages et ramener doucement son esprit vers le moment présent, puis remettre son attention sur l’exercice d’observation de l’image mentale. Il faut aussi examiner les projections sans jugement, parce que si tu ressens du dégoût, de la colère, de la peur, etc., à observer l’image mentale, ton esprit se fermera, tu perdras l’accès aux couches que tu dois visiter pour compléter les exercices.
  • Wow, c’est ben flyé! s’exclama Alain.
  • Oui, approuva Josée, et c’est que le début!

L’incompatibilité

  • Alain, demanda Josée, est-ce que tu vas encore à la messe?
  • Pas souvent, avoua Alain. J’ai arrêté d’y croire quand j’ai vu ma mère atteinte du cancer voilà deux ans. Elle s’en est remise, mais elle a tant souffert que je ne peux pas croire qu’un dieu existe; il aurait empêché ça. Penses-tu que Dieu peut nous aider à moins penser à quelqu’un?
  • Plus ou moins, admit Josée. Dieu aime pas beaucoup qu’on explore ces techniques-là, mais depuis la pandémie, Il a décidé de m’aider davantage, parce que j’ai voulu le faire non pas pour moi mais pour protéger les autres. Il m’a appris que la technique de méta-méditation aide à réduire les tentations de se coller. L’idée, est que quand tu as trop envie de te coller, pense aux personnes que tu aimes: tes parents, ton frère, ta sœur, etc. Et dis-toi ces mots: « qu’il soit heureux, qu’il soit en bonne santé, qu’il soit en paix. » Résiste à ta tentation pour pas pogner ou transmettre la COVID-19. Ça va fonctionner moyen, pendant la pandémie seulement, et ça s’affaiblit facilement comme défense avec l’aide de l’alcool ou du pote, mais c’est mieux que rien.
  • Ouin, fit Alain, dubitatif, on a plus du « c’est mieux que rien » qu’autre chose jusque-là.
  • Oui je sais, avoua Josée, mais je voulais te monter tous les outils que j’ai ramassés. Le prochain, c’est l’inventaire des incompatibilités. Quand je vais pouvoir, expliqua Josée, je vais retourner à l’église. Je sais que tu n’y seras pas, alors si je pense à toi pendant la messe, je peux facilement balayer ça de mon esprit, parce que tu ne peux pas être à côté de moi à ce moment-là. Être dans une église crée pour moi une incompatibilité qui fait que je pense moins à toi. Toi, pendant que tu travailles, que ce soit de la maison ou pas, tu peux pas vraiment me parler ou te coller sur moi, alors le travail va créer une incompatibilité qui va t’empêcher d’autant penser à moi que quand tu travailles pas.
  • Wow, ben où est-ce que t’es allée chercher ça? s’enquit Alain.
  • J’ai trouvé ça à force de chercher, répondit Josée. Je pense pas que ce soit documenté, peu de gens s’obstinent autant, ou ceux qui le font virent fou.
  • C’est encourageant, fit Alain, sarcastique. As-tu d’autres choses dans ta boîte à outils que ça, au moins?
  • Oui oui, rassura Josée. Le meilleur est à venir!

La non-unicité

  • Alain, demanda Josée, as-tu déjà tenu la main d’une autre personne que moi?
  • Oui, répondit Alain.
  • Pense à ma main dans la tienne, puis à celle d’au moins une de ces autres personnes.
  • Mais voyons, s’objecta Alain, c’est pas pareil.
  • Subjectivement, c’est différent, mais physiologiquement, ça se rassemble. Il va y avoir une barrière qui t’empêche d’observer ça, à cause de toute la programmation erronée de comtes de fées qu’on nous a fait absorber quand on était petits, mais si on laisse ça derrière, on peut répartir l’énergie… disons affective… d’une image mentale devenue trop forte, vers plusieurs réceptacles moins forts. Utilise le souffle pour atténuer les résistances: pense à ma main, concentre-toi sur le souffle, pense à la main de ta mère, concentre-toi sur le souffle, ainsi de suite.
  • Ayouille! s’exclama Alain. C’est vraiment dingue! En gros au lieu de penser juste à toi, faudrait que je pense à plein d’autres personnes?
  • Oui oui, en faisant passer ton esprit d’une image mentale à l’autre, tu réduis l’attention portée à chacune et chaque image s’affaiblit, y compris, et c’est ce qu’on veut, l’image obsessive.

Contrôle d’activation

  • C’est avec ça que tu as pu arrêter de penser à moi autant? demanda Alain, un peu surpris que ce soit aussi simple.
  • Non, répondit Josée. Et n’oublie pas que tout ça ne va pas faire en sorte de nous faire arrêter de penser à l’un comme à l’autre, juste diminuer ces pensées, les rendre moins prenantes et obsessives. On gardera toujours des pensées l’un pour l’autre, et je suis contente que ça reste ainsi.
  • Ok. Tantôt, enchaîna Alain, t’as parlé d’une affaire de déréférencement. Est-ce qu’on pourrait pas faire mieux, plus simple, en travaillant directement avec ça plutôt que par indirection avec des points d’origine, des incompatibilités qui sont pas toujours vraies et de me convaincre que tu n’es pas unique tandis que tu l’es?
  • Oui, parce que les techniques que j’t’ai montrées fonctionnent juste dans des cas simples, par exemple une personne à qui t’as parlé une dizaine de minutes dans le métro, à qui tu penses tout le temps et que tu voudrais revoir mais tu peux pas, n’ayant pas pris la peine de prendre ses coordonnées.
  • Alors j’imagine que t’as un truc plus costaud que tu me gardais pour la fin, s’enquit Alain, curieux.
  • Oui pis non, admit Josée. Le contrôle d’activation est de loin la technique la plus puissante, mais c’est difficile à appliquer.
  • Ok, c’est quoi ça? demanda Alain.
  • En gros, résuma Josée, si tu penses à quelqu’un tout le temps, trouve quelque chose de plus fort relié à cette personne et fais en sorte que penser à la personne t’évoque la chose plus forte. Par exemple, supposons que quand nous nous sommes collés la dernière fois, la police était venue et nous avait arrêtés et menés au poste.
  • Mais voyons, y feront pas ça! s’objecta Alain. Au pire on aura une amende.
  • Mais supposons que non, insista Josée, supposons qu’ils nous balancent en prison!
  • Aye voyons, tu paranoïes un peu, là, argumenta Alain.
  • Oui je sais, répondit Josée, c’est juste pour l’exemple, yest pas bon mon exemple, mais yest simple au moins. Alors là, quand on va ressortir de prison, chaque fois que je penserai à toi, cela me rappellera cette arrestation. Le souvenir de l’arrestation deviendra plus fort que celui de toi et mon esprit évoquera de moins en moins toi, pour ne pas remettre l’arrestation au premier plan.
  • Ah c’est bien triste, ça, contra Alain.
  • Je sais, concéda Josée. Mon exemple est mauvais, parce que non seulement il est irréaliste, mais il est négatif. En associant un truc négatif à ton image mentale, je vais certes peut-être moins y penser, mais ce sera par contrainte et par répulsion. Le mieux est de mener notre esprit à choisir, sans contrainte, de ne plus penser à l’autre, pour consacrer l’énergie récupérée à une tâche plus positive, plus productive.
  • Wow! C’est fou ça! avoua Alain. Et comment on fait pour trouver ça, un contrôle d’activation.
  • On peut pas, avoua Josée, faut tomber dessus par hasard.
  • Alors ça sert pas à grand-chose tout ça, protesta Alain.
  • On peut au moins s’en créer un faux, par renforcement positif.
  • Comment on fait ça? demanda Alain.
  • En répétant une association suffisamment de fois. Par exemple, si tu penses à moi couchée à côté de toi dans ton lit, observe l’image, puis remplace-la par celle de ton frère ou de ta sœur s’ils se couchaient sur toi quand vous étiez petits, puis reviens à l’image originale de moi et répète.
  • Mais voyons, je peux pas remplacer l’image de toi par celle de ma sœur, c’est dégueulasse! Au mieux, ça va fonctionner pendant le confinement, mais quand je vais revoir ma sœur, je pourrais avoir envie de la toucher comme j’ai fait avec toi, et je ne sais pas comment elle réagirait!
  • Répartis ça dans plusieurs réceptacles, alors, suggéra Josée.
  • Mais là, s’objecta Alain, c’est la même chose que la non-unicité alors, ou bien on continue à chercher des points d’origine.
  • Et à rechercher les associations qui se peuvent juste pas, en d’autres mots des incompatibilités. Le contrôle d’activation, Alain, est une généralisation de toutes les autres techniques. J’ai pas encore réussi, mais on peut sûrement trouver d’autres associations de conditionnement par renforcement positif qui correspondront pas aux techniques précédentes mais qui pourraient fonctionner.
  • Ah ouin, c’est intéressant quand même, avoua Alain. Je suis pas convaincu que ça fonctionne vraiment, mais ça vaut la peine d’explorer.
  • Et faut pas oublier l’ancrage, toujours se concentrer sur la respiration, parce que sinon l’esprit dérape facilement et c’est plus difficile de focaliser surtout quand il y a des résistances à contourner.

Un vent de simplicité qui balaie tout

Alain se tut. Josée comprit qu’il souhaitait réfléchir à tout ça et le laissa à ses pensées quelques minutes. Elle en profita pour se prendre un verre d’eau, aller aux toilettes et puis s’ouvrit une autre bière. Puis elle retourna s’asseoir sur le divan et médita un peu, jusqu’à ce qu’Alain reprenne la parole.

  • Mais Josée, à bien y penser, j’ai peut-être une solution plus simple qui va rendre tout ça obsolète.
  • Vas-y, défia Josée, si tu as de quoi de mieux, je suis preneuse.

Sur ces mots, Alain se leva, s’assit à côté de Josée, passa son bras autour de sa taille, et se mit à la couvrir de baisers.

  • Mais là, s’objecta Josée, qu’est-ce que va penser Annie?
  • On s’en fout d’Annie, répondit Alain.

C’est ainsi que tout le beau travail de Josée partit en fumée. Elle et Alain s’enlacèrent, se couvrirent de baisers et firent l’amour comme des bêtes! Ils en oublièrent toute protection, sous quelque forme que ce soit!

Le lendemain, tous deux avaient bien honte de s’être ainsi laissés aller. Josée, anxieuse, décida d’aller passer les tests pour les maladies transmissibles sexuellement. À l’urgence, on l’abreuva de vifs reproches, on lui fit passer un test pour la COVID-19 en plus de prises de sang pour les autres maladies, et on ordonna à Josée de leur donner les coordonnées d’Alain. Ce dernier fut contacté et eut ordre de se rendre à l’urgence pour se faire tester lui aussi. Il fut réticent mais finit par céder.

Eh bien figurez-vous que les deux tourtereaux étaient infectés à la COVID-19. On ne saura jamais qui des deux avait la maladie avant qu’ils fassent l’amour, mais on était quasi certain que les deux l’avaient après! Alain pense que ça viendrait de sa sœur qui travaille dans une usine où il y a eu de nombreuses éclosions malgré toutes les précautions prises, mais Josée aurait pu ramasser ça au salon de coiffure, aussi. Les dégâts furent relativement limités, car les deux amants s’isolèrent pendant 14 jours.

Le diagnostic de COVID-19 agit pour tous deux comme un contrôle d’activation. Chaque fois que Josée pensait à Alain, son esprit bondissait automatiquement vers le souvenir du jugement de l’infirmière qui s’était carrément insurgée quand Josée lui avait raconté ce qu’elle avait fait. Pour Alain, Josée aussi était liée à la COVID-19 et à la colère à peine contenue du préposé qui l’a contacté pour lui ordonner de se rendre aux urgences, pour se faire tester. La connexion qui existait entre Alain et Josée se rompit sous l’effet de cette association. Malheureusement, il ne resta plus rien de cette connexion. Les deux cessèrent de se parler, ils ne demeurèrent même pas amis.

La conversion de processus

Alain se tut. Josée comprit qu’il souhaitait réfléchir à tout ça et le laissa à ses pensées quelques minutes. Elle en profita pour se prendre un verre d’eau, aller aux toilettes et puis s’ouvrit une autre bière.

  • Alain, commença Josée. Je dois t’avouer que j’ai des doutes. Je suis pas certaine que les techniques qu’on a essayées vont suffire.
  • Sais-tu moi non plus? approuva Alain, d’un ton laissant croire qu’il était proche de tout abandonner, laisser libre court à ses pulsions. As-tu de quoi faire mieux?
  • Peut-être, j’ai lu ça quelque part, sur un blog. Ça s’appelle la conversion de processus. Ça peut peut-être nous aider, mais c’est peut-être juste un délire d’informaticien qui a perdu la tête.
  • Ouin, on peut quand même regarder, proposa Alain. As-tu réussi à faire un résumé de la chose ou va falloir qu’on relise l’article de blog chacun de notre côté?
  • Je pense avoir compris en gros ce que c’est, répondit Josée, et de toute façon, je ne trouve plus l’article de blog.
  • Ok.
  • Mais en tout cas, je crois avoir compris l’idée. Le cerveau exécuterait différents processus en parallèle qu’on pourrait influencer à condition d’obéir à trois règles.
  • Ouin, c’est bizarre ça, argumenta Alain, parce que j’ai appris dans un cours de processus cognitifs que j’ai suivi l’année passée que l’esprit ne peut pas accomplir plusieurs tâches simultanément, seulement une à la fois et passer d’une tâche à l’autre.
  • Oui, ça parlait un peu de ça, se rappela Josée, les processus parallèles seraient passifs et un seul serait actif à la fois.
  • C’est une théorie comme une autre, approuva Alain. Et c’est quoi les trois règles qui permettrait de faire des manipulations.
  • Euh, plus sûre, attends, tenta de se rappeler Josée. Il y avait une affaire de conservation, un principe de localité et on garde en tête le parallélisme.
  • Ouin, ça a pas l’air fort, commenta Alain.
  • Y me semblait que ça se tenait plus que ça quand je l’ai lu, se défendit Josée, je l’explique probablement mal.
  • La conservation, réfléchit Alain, comme l’énergie, rien ne se perd rien ne se crée.
  • Oui oui, se rappela Josée. On ne peut pas créer un processus qui va faire ce qu’on veut, ni détruire un processus nuisible, juste transformer un processus vers un autre.
  • Et la transformation doit être simple, compléta Alain, pour que transformer un processus vers un similaire, faisant presque la même chose mais juste un peu différent.
  • Alors si j’ai un processus passif qui pense à toi, tenta de raisonner Josée, je peux pas le faire cesser, à moins de le recycler pour faire autre chose, comme penser à maman, peut-être.
  • Pas certain que ça fonctionne comme ça, argumenta Alain. Penser à quelqu’un peut être la manifestation consciente d’un paquet de phénomènes, donc plusieurs processus différents qui génèrent des idées par rapport à la personne, des souvenirs, des émotions, etc. Il faut que le processus à transformer soit plus spécifique, la cause de la pensée.
  • Alors je dois encore trouver pourquoi je pense à toi, réfléchit Josée. Jésus m’a aussi dit de réfléchir à ça.
  • Oui, approuva Alain, pourquoi tu penses à moi? Ou qu’est-ce que tu veux produire, en toi, en pensant à moi?
  • Du désir, réfléchit Josée, un moyen de fuir ce qui se passe autour de nous. Penser à toi est devenu presque la seule chose qui me fait encore du bien, ces temps-ci. Mais c’est comme si un guide spirituel cherchait à me pousser à penser à toi pour avoir du désir et m’évader du moment présent.
  • C’est ce guide spirituel le processus source, fit remarquer Alain. C’est celui-là qu’il faudrait transformer. Te rappelles-tu si la technique dit comment? Ça me tente de plus en plus d’essayer, là. Ce serait tellement mieux pour Annie si j’arrêtais de penser à toi autant!
  • Oui c’est ça! Faire du bien à Annie, ou lui faire du mal. Je crois qu’une part obscure en moi a voulu, voilà quelques mois, lui faire mal, la blesser. Et t’enlever à elle était un bon moyen. C’est ce processus-là qui a fait que je pense trop à toi.
  • Alors, si tu me dis que tu veux transformer ça en quelque chose qui fait du bien à Annie, coupa Alain, légèrement sur la défensive, mais là vas-y, hésite pas. Parce que si tu lui fais mal, je te casse la gueule!
  • Non non, je veux pas faire ça pour vrai, tenta de rassurer Josée. La prise de conscience de ce processus qui veut faire du mal, ça pourrait suffire à autoriser une transformation vers un processus semblable qui fera du bien.
  • Oui oui, mais ça peut pas être facile comme ça, protesta Alain, sinon on ferait plein de modifications dans tous les sens et le système qu’est notre cerveau se détraquerait complètement.
  • Oui oui, approuva Josée. Ça parlait de ça aussi, une affaire de validation. Le nouveau changement doit apporter quelque chose de positif, sinon il se fait inverser.
  • Je commence à être fatigué, déclara soudain Alain, et dois rentrer bientôt.
  • Tu pourrais rester à coucher ici? suggéra Josée.
  • Pas sûr que c’est une bonne idée, je pourrais être tenté de coucher avec toi, et ce serait pas génial pour notre « thérapie » du moment, et pour Annie.
  • Oui, d’accord. On pourrait finir notre bière, puis tu y vas.

Les deux amis se quittèrent en bon terme et se promirent de se donner des nouvelles à propos du progrès de leur traitement improvisé. Ils ne s’échangèrent aucun progrès, en fin de compte, car pour eux, la conversion de processus ne changea rien. Tous deux plongèrent dans la déprime.

Mais il y eut un effet indubitable. Il s’installa une barrière psychique entre Josée et Alain, similaire à un plexiglas dans un super-marché en temps de pandémie. Les images et pas mal tous les sons peuvent traverser le plexiglas, mais il est impossible de se toucher. Cela suffit pour l’amitié d’Alain et Josée: ils ne se parlèrent plus, se saluant seulement quand Josée venait rendre visite à Annie. Mais au moins, on avait réussi à sauver Annie.

L’élévation

Josée se demanda longtemps pourquoi elle était toujours triste. Elle avait réussi à libérer son esprit d’Alain et avait ainsi amélioré sa relation avec Annie, mais pourtant, elle n’arrivait pas à se sentir bien. Son esprit aurait préféré penser à Alain, pour cesser de traiter les horreurs du monde extérieur.

« Si penser à Alain est la seule chose qui me fait du bien, se dit Josée, mon esprit pourra pas y renoncer. Il me faut trouver de nouvelles sources de plaisir, de quoi augmenter mon énergie. »

La méditation, les chants sacrés, du temps de qualité avec des personnes qu’on aime (quand on peut, pas beaucoup ces temps-ci), la découverte avec le plaisir de l’enfant, la naïve création de l’intuition, tout ça peut procurer de l’énergie et colmater la brèche, le vide laissé par le départ d’Alain de mon esprit.

Alors pour terminer leur traitement, et peut-être même se retrouver, Alain et Josée auront besoin de s’élever. Devenir plus proche de l’être énergétique libre des contraintes matérielles, et de ce nouveau perchoir observer ce qu’il y avait en bas, avant, et le mener à ce qu’il y aura en haut, après.

Les détails restent à peaufiner, mais l’idée de base est là.

La manipulation d’images mentales de base, les contrôles d’activation et la conversion de processus sont des armes à double tranchant. Capables d’éviter des erreurs pouvant infliger beaucoup de peine, elles peuvent aussi priver son utilisateur de grands moments de joie. Dieu a mis des siècles à laisser filtrer le savoir permettant de déboucher à quelque chose dans ce sens. Au début du 21e siècle, Il a décidé de le transmettre graduellement à l’humanité parce que l’augmentation incontrôlée de la population sans système approprié de distribution des ressources va plonger notre espèce dans le malheur et le chaos. Il se pourrait que la pandémie soit un coup de pratique, de la petite bière à côté de ce qui s’en vient!

Une erreur de jugement causant la naissance d’un enfant suivie d’une rupture des deux parents est dommageable non pas seulement pour les parents mais pour l’enfant à venir et les générations qui le suivront. Dans le passé, les mariages arrangés atténuaient ces erreurs de jugement, mais ils sont devenus inacceptables au profit de la liberté. On a tenté de contrôler la population en Chine en limitant le nombre d’enfants par famille, mais cela devient contraignant et cause toutes sortes de problèmes: si un enfant supplémentaire naît par accident, on ne peut pas se résoudre à le tuer, on va donc tenter de le faire adopter en espérant qu’il aura une vie correcte. Mais pourquoi ne remplacerions-nous pas la contrainte, la coercition, par le discernement et la pleine conscience?

Le Seigneur m’a dit que c’était possible. Il parlera sans doute à d’autres et si on combine toutes ces bribes, on arrivera peut-être à une stratégie unifiée, cohérente, qui va mieux fonctionner que du « mieux que rien » comme Josée et Alain se sont échangés. Sans la fondation solide de la pleine conscience, l’amour absolu, indestructible, est voué aux comtes de fée pour rassurer les enfants avant leur sommeil dans un monde cruel. L’amour réel est, plus souvent qu’autre chose, relatif, soumis comme toute autre chose à l’impermanence. Lorsque fondé sur des projections erronées engendrant des attentes non dites, l’amour s’étiole et s’effiloche tel un fil de soie dentaire soumis à des dents trop collées les unes contre les autres. Observer ces projections factices, choisir consciemment de les écarter pour contempler la réalité telle qu’elle est, l’accepter sans essayer de la changer du moins au début, le temps de déterminer sur ce quoi on a vraiment le contrôle, est nécessaire, mais comme le montre ce récit, ce n’est pas suffisant. Ceci est dû à l’impératif biologique de reproduction qui pousse à l’accouplement hâtif sans discernement. Il faut aussi observer cet impératif et choisir de le mettre de côté pour progresser vers l’illumination. Comme on peut le lire, il nous manque beaucoup de pièces encore pour comprendre tout le puzzle.

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Récit

Remords et parjure

Jeanne était troublée. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait laissé quelque chose d’aussi horrible se produire. Même en temps normal, ça n’avait pas de bon sens de faire ça. C’était pire en temps de pandémie, en parfaite violation avec les consignes de distanciation sociale si maintes fois répétées dans les lieux publics et par les médias. Une voix intérieure évoquant son père lui répétait sans cesse qu’elle avait agi de façon irresponsable, que son comportement allait contribuer à obliger le gouvernement à interdire les rassemblements privés jusqu’à ce que cette pandémie finisse complètement. Jeanne en vint même à craindre que son conjoint, qui avait aussi participé à l’activité prohibée, lui en veulent pour avoir laissé pareille chose se faire et décide de la laisser. Il pouvait aussi se lasser qu’elle se plaigne et culpabilise, et la laisser pour ça! Jeanne se sentait seule, coupée de tous. Elle ne pouvait parler de l’expérience à personne, de peur de se faire juger. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’est se répéter à elle-même qu’elle n’avait pas de symptômes et qu’elle n’avait pas été exposée à la COVID-19 les jours précédant l’activité. Il se pouvait donc qu’elle ne l’ait pas transmise aux autres.

Tout avait commencé le lundi, 7 septembre 2020, jour de la fête du travail. Jeanne et son conjoint Robert avaient invité trois amis: Annie, son conjoint Simon et Alain, célibataire endurci, qu’ils appréciaient beaucoup. Tous les cinq travaillaient à domicile depuis le début de la crise et vivaient à Saint-Hyacinthe, relativement loin des grandes villes où la pandémie régnaient en maîtresse. Ils s’amusèrent beaucoup à se moquer des gens de Montréal. Plein de préjugés, ils prétendaient en riant qu’ils allaient tous se contaminer parce qu’ils refusaient de porter le masque. L’avenir, selon eux, appartenait aux gens habitant en région!

Alain, pour sa part, était certain qu’il n’y avait pas de pandémie, ou du moins n’y en avait-il plus, et prêcha maintes et maintes fois cette théorie de la conspiration. Il montra des vidéos qu’il avait rassemblée dans un dossier, compara la COVID-19 à une grippe statistiques à l’appui, compara la propagation de la maladie au Québec avec d’autres pays où les mesures sanitaires étaient moins strictes, mais étrangement, il ne tint pas compte des États-Unis où la maladie est pas mal moins sous contrôle qu’ailleurs. Annie était bien choquée de ça, Robert aussi, Jeanne n’osa pas se prononcer mais trouvait tout cela lassant. Ne pouvait-on pas parler d’autres choses? Non, parce que la pandémie était devenue la vie, la seule chose existant en ce monde en déchéance.

L’alcool coula à flot ce soir-là, il se fuma plusieurs joints et les barrières tombèrent. Jeanne ne sait plus exactement comment c’est arrivé, mais les cinq ont fini couchés dans le salon, ayant envie de dormir. Jeanne avait les yeux fermés quand elle crut sentir la main de Robert lui jouer dans les cheveux, puis ses bras l’enlacer. Une autre main se mit à la flatter dans le cou et Jeanne se fit enlacer par d’autres bras. Lorsqu’elle se rendit compte que deux hommes la touchaient en même temps, Jeanne était trop fatiguée et trop ivre pour se défendre et elle se laissa aller. Elle se mit à les embrasser et ressentit du plaisir. Cela finit qu’Alain aussi se jeta dans la mêlée. Les trois hommes couvrirent les deux femmes de baisers, les enlacèrent et les femmes firent de même. Cela se termina dans le lit. Oui oui, les trois hommes passèrent sur les deux femmes. Cela se fit au moins avec protection, mais le condom ne bloque pas la propagation de la COVID-19.

Le lendemain, Jeanne avait honte d’elle-même. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu laisser tomber toutes ses barrières à ce point-là. Robert, lui, ne semblait pas s’en faire plus qu’autre chose, considérant que c’étaient des choses normales de la vie, à s’y attendre après un confinement si long. Cela titilla Jeanne de demander l’avis de son amie Annie, mais elle n’osa pas. Elle en parla à Robert qui s’objecta, lui suggérant de se reposer au lieu de déranger Annie. Peut-être son amie n’avait pas encore pensé aux répercussions de tout ça. « Cesse donc de trop penser, ma belle », lui suggéra Robert. « C’est fait, on ne peut pas revenir en arrière. Te sens-tu mal? Moi je sens pas de symptômes. C’est le plus beau pied de nez qu’on a fait à la COVID-19 qui soit, moi, à mon avis. » Et Robert éclata de rire. Jeanne trouvait ça épouvantable. Elle ne pouvait à peine imaginer la réaction d’Alain, qui serait encore plus irresponsable!

Pendant les jours qui suivirent, Jeanne fut confrontée à d’indescriptibles crises d’anxiété. Craignant pour sa santé et celle des autres, elle ressentit des palpitations puis sa gorge se mit à lui picoter. Pire encore, elle se remémorait la partie de jambes en l’air et en ressentait du plaisir. Elle se rendait compte qu’une partie d’elle-même voulait le refaire!!! Pourtant son conjoint ne pouvait-il pas soulager cette pulsion-là? Pourquoi ressentait-elle ce besoin débile que d’autres hommes qu’elle ne connaissait même pas tant que ça la touchent? Perplexe, Jeanne ne put soutenir un pareil flot de pensées et d’émotions. Avoir suivi les conseils d’Annie qui avait tenté à quelques reprises de l’initier à la méditation, peut-être Jeanne aurait-elle pu observer ses pensées, les laisser passer, et son anxiété diminuant, observer la corrélation avec les symptômes. Cela lui aurait permis de savoir si son petit mal de gorge était psychosomatique ou pas.

Ne disposant pas des outils nécessaires, Jeanne fut à la torture. Elle se mit à avoir des chaleurs, de plus en plus souvent. Se pouvait-il que ce soit de la fièvre, se demanda-t-elle? Non, c’est sporadique, ça ne persiste pas. Oui, ça revient tout le temps. Le troisième jour, elle commença à tousser un peu. Robert lui dit de se calmer, que ce n’était qu’une toux, mais Jeanne insistait qu’elle avait super chaud, qu’elle faisait peut-être de la fièvre. « Je me sens super mal! » se plaignit Jeanne, aux bord des larmes. Robert tenta de la raisonner: « Jeanne, logiquement, où penses-tu avoir été exposé à la COVID avant lundi dernier? Il y a plus de chances que ça vienne d’Alain qui s’en fout et se protège pas ou mal. Logiquement, c’est Alain qui va développer les symptômes en premier, pas nous. Là parce qu’on a fait ce qu’on a fait, on est synchronisés, si un tombe malade, on a tous des chances de l’avoir. C’est tout, ça va pas plus loin que ça. On ira se faire tester si un est malade. » Mais Jeanne se sentait mal, elle insista. Robert, certain que sa conjointe était en proie à des symptômes psychosomatiques, finit par perdre patience. « On dirait vraiment que t’essaies de te convaincre que t’es malade. Ça va pas t’acheter une conscience d’aller te faire tester pis bavasser tout ce qu’on a fait, là. On va juste avoir du trouble puis ce sera tout. On va le faire si la toux empire ou si les chaleurs lâchent plus, mais ça va pas être cool du tout, et les autres qui sont probablement corrects vont nous en vouloir à vie, après. Tu le sais bien, la fièvre pour la peine, ça va te donner de la misère à dormir. T’as passé une bonne nuit, pourtant. » Plus ou moins, Jeanne avait du mal à dormir, rongée par la culpabilité.

Jeanne fut quelque peu rassurée, jusqu’au bulletin de nouvelles du soir, où on annonçait que les récalcitrants refusant de porter le masque se verraient exposés à des amendes pouvant aller jusqu’à 6000$. « Robert, commença Jeanne, après avoir entendu cela, si on peut avoir une contravention de 6000$ juste pour pas avoir porté le masque, il me semble que ce qu’on a fait c’est genre mille fois pire. Penses-tu qu’on pourrait aller en prison pour ça? J’VEUX PAS ALLER EN PRISON!!! » Et puis Jeanne fondit en larmes, désemparée, à bout de moyens. Robert tenta de la raisonner encore: « Tant qu’on n’est pas testé positif, c’est sûr qu’on n’ira pas en prison. Dans une semaine et demi, on sera fixé. J’suis presque sûr qu’on n’a rien. Là on a deux choix, ma belle: on va se faire tester puis on prend le risque d’être obligé de raconter notre salade, puis répondre devant les autorités de ce qu’on a fait, ou bien on garde notre énergie pour contrôler les symptômes qu’on observe, on reste le plus isolé possible des autres, et on attend que ça passe. Tant qu’on n’a pas de misère à respirer, ça peut passer, qu’y disent. C’est pas juste pour nous qu’on fait ça, là. Si on nous oblige à tout raconter, faudra qu’on dénonce Annie, Simon pis Alain. Y vont avoir du trouble eux aussi tandis qu’y sont peut-être bien corrects. » Sur le coup, Jeanne approuva.

Après le souper, elle contacta son amie et lui raconta son dilemme. Annie lui répondit qu’elle et Simon allaient très bien, qu’il n’y avait pas à s’en faire. Annie regrettait certes d’être allée aussi loin ce soir-là et se jura de ne jamais le refaire, mais il n’y avait pas à craindre d’avoir contracté le virus. Annie aussi suggéra à Jeanne de se reposer et prendre de grandes respirations. Jeanne se félicita intérieurement de ne pas avoir partagé avec Annie son désir secret de réitérer l’expérience, un désir qui revenait parfois, même après plusieurs jours, craignant encore de se faire juger.

Il y eut ensuite encore une crise pendant laquelle chaque fois que Jeanne joignait les mains, elle ne pouvait cesser de penser à celles de Simon ou Alain dans les siennes. Cela devint si intense qu’elle en pleura. Robert tenta de la rassurer en vain, il essaya de lui prendre les mains, ce qui lui fit pousser un cri, car elle crut sentir le contact des autres hommes! Heureusement, cela passa, et elle et Robert purent s’enlacer et se caresser sans que ça ne la rende folle.

Mais le lendemain matin, à l’idée que les rassemblements privés soient interdits à cause de sa connerie et qu’elle ne puisse plus jamais revoir sa mère, ce fut trop et elle fit une crise de panique. Elle avait de la misère à respirer. Rendu là, il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’appeler le 911, ce que Robert fit à contrecœur. Lui aussi craignait pour d’affreuses conséquences s’ils devaient raconter tout.

On refusa que Robert monte dans l’ambulance avec Jeanne, malgré l’insistance de la femme en panique. Il a fallut lui administrer un calmant pour la stabiliser. Robert, ne pouvant rester seul chez lui, suivit l’ambulance en voiture. On refusa d’abord de le laisser entrer à l’hôpital, jusqu’à ce qu’il demande à se faire tester pour la COVID-19.

Rendue à l’hôpital, Jeanne se fit elle aussi tester pour la COVID-19, on lui administra un autre calmant parce qu’elle ne cessait de crier et on la plaça dans une salle à pression négative au cas où elle soit infectée. Robert, pour sa part, se retrouva dans un bureau qui se transforma vite en salle d’interrogatoire! On le pressa comme un citron, jusqu’à ce qu’il fonde en larmes et raconte tout. « Est-ce que vous vous êtes embrassés? » a demandé l’infirmière après avoir obtenu les aveux complets. Quand Robert a déclaré que oui, l’infirmière a perdu contenance et a lancé « FUCK! Ben voyons, c’est quoi vous avez pensé là? » Robert, perplexe, ne sut que répondre.

L’infirmière décontenancée rapporta l’épouvantable histoire à sa supérieure qui poussa des jurons, éberluée par l’insouciance de ces gens. Ne connaissant aucun protocole pour gérer une situation aussi grave, elle contacta la santé publique. On recommanda que les cinq participants soient tous testés et placés en isolement préventif en attente du résultat. L’infirmière qui avait parlé à Robert revint dans la salle pour lui annoncer ça. Sa conjointe, quelque peu remise sur pied, fut admise dans la salle.

On leur expliqua la suite des choses. Avec un léger pincement au cœur mais résolu à assumer les conséquences de son erreur, Robert contacta Annie, Simon et Alain pour qu’ils se présentent à l’hôpital. Le couple coopéra et se présenta le jour même. Alain, persuadé de ne pas être atteint, refusa de se faire tester. Cela finit qu’il fallut que la police aille le chercher de force chez lui! Alain était choqué, cria et cracha, à tel point qu’il fallut lui mettre une cagoule sur la tête et c’est menotté qu’il aboutit à l’hôpital où il fut enfin testé! On cherchera longtemps pourquoi il n’aurait pas été plus simple qu’une infirmière passe chez lui et lui fasse le prélèvement, avec le soutien d’un policier, plutôt que transporter le gars à l’hôpital. La solution à ce mystère me semble décidément le prélude à de grands changements qui amélioreraient beaucoup la logistique dans le système de santé et les commissions scolaires, mais ce sont d’aussi inutiles qu’inefficaces conjectures.

Robert et Jeanne durent attendre cinq jours pour enfin obtenir les résultats du test. Ils étaient négatifs… tous les cinq! Les deux couples étaient soulagés mais conscient d’avoir reçu une douloureuse leçon de vie. Il ne faut plus jamais, au grand jamais, refaire ça! Ils se jurèrent de redoubler de prudence. Ils comprenaient à quel point ce n’était vraiment pas le temps de relâcher leur vigilance, le virus étant toujours présent.

Alain, pour sa part, était aux anges. Il le savait, depuis le début, que tout ça n’était qu’une supercherie, et il était certain d’en détenir la preuve, à présent. Certain qu’il avait déjà contracté la maladie, avant même le début de la pandémie, il était encore plus sûr de son coup, et se pavana en ville pas de masque, prêcha la bonne nouvelle comme un évangéliste fou! Il finit par avoir une contravention de plusieurs milliers de dollars pour ça.

Mais ce soulagement fut de courte durée, car il fut suivi d’une épouvantable mise en garde. En effet, quelques jours plus tard, la supérieure de l’infirmière qui a traité le cas de Jeanne la recontacta pour lui poser quelques questions au sujet de l’incident et lui a dit ceci: « Votre incident va être rapporté à la santé publique et ils vont ouvrir une enquête, pour essayer de savoir ce qui s’est passé exactement et mettre en place des mesures pour éviter que ça se reproduise ailleurs. » Jeanne demanda, inquiète, s’il se pouvait qu’elle se retrouve en prison à cause de tout ça. On lui a répondu qu’il fallait y penser avant, que là il allait falloir réparer cette connerie. « Mais on sait pas encore si des charges seront retenues ou pas. Ça va être décidé après la pandémie. » L’idée d’attendre des mois, voire des années, avant de savoir si un procès aurait lieu ou pas, était horrible pour Jeanne. « Mais ce qui pourrait vous aider, en cas de poursuite judiciaire, pour obtenir une réduction de peine, voire une absolution, c’est de présenter des excuses officielles, raconter de façon anonyme votre histoire et les conséquences que ça a eu. » Jeanne accepta, et Robert aussi. Annie et Simon aussi acceptèrent. Alain, lui, refusa catégoriquement, préférant même la prison plutôt que faire cela!

La supérieure mit Jeanne en contact avec un journaliste qui interrogea les quatre volontaires. Le journaliste écouta cette histoire, avoua trouver cela choquant, mais il ajouta ceci: « Je crois que ça n’aura pas assez de poids. Si on publie ça tel quel, les gens vont croire que la COVID-19 n’est pas un si gros problème que ça. D’autres vont tenter l’expérience que vous avez tentée, et n’auront pas la chance que vous avez eue. » Pour que ça dissuade les autres de répéter l’expérience, il fallait qu’il y ait des gens qui tombent malades, qui souffrent, selon le journaliste. Eh bien, on allait forcer les deux couples à raconter qu’ils avaient été infectés et malades pendant plusieurs jours! « Faudrait que vous disiez que vous avez jamais été aussi malades de votre vie. Ça va aider à sensibiliser la population à l’ampleur, à la gravité de la situation. » Jeanne, effrayée par la perspective d’aller en prison, décida de le faire. Robert, résigné, l’appuya. Annie et Simon refusèrent de se parjurer et n’eurent même pas le droit de présenter un témoignage! Le journaliste enregistra le discours de Jeanne et Robert, leur fit répéter plusieurs fois, ajouta des commentaires et cela fut publié dans les médias.

Gardons à l’esprit qu’aucune menace explicite de sanction pénale ne fut jamais proférée, seulement une possibilité de poursuites judiciaires après la pandémie. N’oublions pas non plus que le journaliste n’avait aucun droit de forcer Jeanne et Robert à mentir et que ce comportement non éthique aurait pu être rapporté à son employeur, faire l’objet de sanctions disciplinaires et salir sa réputation. Jeanne et Robert, dominés par la peur, ne purent que se conformer. Cela montre à quel point la peur est un moteur puissant pour soumettre les gens.

Alain, pour sa part, raconta toute la vérité et rien que la vérité, dans une vidéo qu’il diffusa sur les réseaux sociaux. Cette vidéo passa inaperçue, inondée dans la masse, et la vérité se perdit. Certains virent cette version et se dirent que ça n’avait pas d’allure, celle des médias était plus crédible. Ça ne se pouvait juste pas que ces cinq niaiseux puissent avoir fait une chose pareille et ne pas tomber malades.

Eh bien plusieurs mois plus tard, la pandémie prit enfin fin et il n’y eut aucune charge retenue contre les cinq participants de cette partie de jambe en l’air. Jeanne et Robert avaient donc sali leur âme pour rien en mentant, faisant croire à tous qu’ils avaient été malades tandis qu’il s’en étaient sauvés. Ce fut malgré tout pour eux une grosse leçon de vie, car ils savaient qu’ils avaient eu de la chance, ça aurait pu bien mal finir tout ça.

Mais Alain, lui, finit en prison et en psychothérapie. Il avait beaucoup aimé cette soirée de sexe et cela lui titillait de le refaire. Bien entendu, ses amis ne voulurent plus se réunir, trop effrayés de voir se reproduire un affreux dérapage. Alain insista trop et se les mit à dos. Il continua à prêcher la conspiration et reçut plusieurs amendes pour refus de porter le masque, jusqu’à même passer des nuits en prison à cause de ça. Pendant des mois, il avait joué et rejoué dans sa tête les scènes érotiques du grand trip à cinq. Il ne put jamais cesser d’y penser et repenser, après. Cela s’était incrusté en lui comme une grosse toile d’araignée. Tout lui faisait penser à Annie et à Jeanne. Il a fini par projeter ces femmes sur d’autres personnes et n’ayant aucun outil de pleine conscience pour voir ça venir, il se fit avoir et harcela des femmes, croyant inconsciemment revoir ses amies en elles. L’une d’elle finit par porter plainte et c’en fut fini pour lui. Alain ne s’en remettrait jamais complètement.

En plus, sa chance tourna peu avant la fin de la pandémie. Il contracta la COVID-19 parce que son compagnon de cellule l’avait et a tenté de lui faire des attouchements sexuels, et se retrouva aux soins intensifs, avec le respirateur artificiel. Oui oui, cela alla jusque-là! Quand il sortit de là, il était apeuré. Cela eut pour mérite de le calmer un peu et il parvint à obtenir une libération en attente de son procès, sous conditions bien évidemment. Sorti de là, il se conforma à toutes les mesures sanitaires en vigueur. Même après la fin de la pandémie, il continua à porter le masque et à adopter la distanciation sociale; il ne serait plus un danger pour quelque femme que ce soit de sitôt, celui-là. Il alla même jusqu’à se promener en ville et dans les commerces, prêchant haut et fort le port du masque en tout temps, pandémie ou pas! Malheureusement, aucun juge ne pourra convenir qu’il était hors de danger; Alain se retrouva en prison et en psychothérapie malgré sa « conversion ».

Cette affreuse histoire montre l’importance de l’observation, de la conscience de soi. Si une seule des cinq personnes durant cette soirée qui a mal tourné avait repris ses moyens, elle aurait pu ramener les quatre autres à l’ordre et faire cesser tout ça. Si Jeanne avait su se maîtriser, elle aurait évité la crise de panique et ne se serait pas retrouvée à l’hôpital. Si l’infirmière, après avoir écouté l’histoire de Robert, avait gardé un ton neutre et fait preuve de compassion plutôt qu’immédiatement juger, peut-être Jeanne et lui n’en seraient pas venus à mentir à tous pour tenter de se protéger d’une menace qui n’existait même pas. Peut-être, au pire, si les cinq étaient allés se faire tester le lendemain de l’incident, même s’ils avaient eu à raconter toute l’histoire, ça aurait mieux passé qu’après plusieurs jours et ils ne seraient pas senti forcés de raconter une fausse histoire à la population. Mais peut-être aussi, après tout, ceci était inévitable.

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Récit

La peur de Ron

Soulagé, Ron entra dans son appartement et retira son masque. Il venait de faire son épicerie pour la première fois depuis le confinement en raison de la pandémie. Ça n’avait pas super bien été, car certains articles avaient changé de place et les gens à qui il a demandé de l’aide ne lui répondaient pas, probablement effrayés par la transmission de la COVID-19. Lui aussi avait bien peur de contracter le virus. Dès qu’ils avaient commencé à parler du confinement, Ron s’était procuré un masque et s’était juré de le mettre chaque fois qu’il sortait de chez lui.

Ron était aveugle de naissance. La distanciation sociale et les flèches sur les planchers d’épicerie, cela lui posait des maux de tête abominables. Avant le confinement, il allait souvent à l’épicerie avec son frère qui vivait non loin de chez lui. Cela ne fonctionnait plus en raison du confinement. Il s’était certes pratiqué quelques fois à faire ses commissions seul, mais ça ne fonctionnait pas toujours bien et il devait souvent demander de l’aide à des gens.

Le paiement aussi posait des problèmes. Habituellement, il tendait sa carte de débit et la caissière l’insérait dans la machine ou la passait devant, mais là, on lui demandait d’approcher lui-même la carte de la machine. Il a fallu beaucoup de moyens pour réussir: un peu à droite, non plus à gauche, non plus vers le haut, jusqu’à ce qu’un autre client agrippe sans avertissement le poignet de Ron, qui en fut déconcerté et apeuré, pour le guider vers le terminal qui se contenta de faire bip sans accepter la carte! Ron et son sauveur improvisé essayèrent trois fois, en vain. Il allait falloir entrer le code, mais Ron pour une raison inconnue était habitué de se coller sur le terminal pour entrer le code, même s’il ne voyait rien! Il le fit, se cogna durement la tête contre le plexiglas séparant le terminal de lui. Il se doutait qu’il y en avait un, en avait entendu parler, mais ne l’ayant pas vu, le plexiglas n’était pas intégré dans son modèle mental. Il le fut, à la dure! Choqué par ce coup, eh bien notre pauvre Ron n’arriva jamais à entrer son code! Cela finit qu’il dut DIRE son code NIP au client qui a voulu l’aider! Pire encore, après ça, cette âme charitable se fit un devoir de le tenir par le bras jusqu’à la sortie de l’épicerie. Le gars fit ça sans prévenir, comme si ça allait de soit, mais Ron n’avait pas besoin de se faire tenir le bras comme ça, surtout pas en temps de pandémie.

Ainsi, c’est stressé à mort que Ron arriva chez lui, et ce fut pour constater qu’il lui manquait des oeufs et du fromage. Il était persuadé de les avoir achetés et laissés sur le comptoir! Il ne pouvait pas vérifier sur sa facture, car elle était imprimée et non disponible en version électronique. Une application pour téléphone intelligent aurait peut-être pu aider pour ça, mais comment veux-tu que Ron trouve ça dans l’état où il était là? Dans tous les cas, il allait devoir se retaper tout ça dans quelques jours!

Découragé, il explora la possibilité de commander son épicerie en ligne. Ce fut si difficile qu’il en poussa des CRIS de rage!!! Le site web était super mal fait, presque incompatible avec son logiciel de synthèse vocale. Ron eut un peu plus de chance avec sa plage tactile, mais ce fut de haute lutte. La synthèse vocale fait en sorte que l’ordinateur lit à haute voix ce qui est affiché à l’écran, mais il y a beaucoup de sites web mal conçus sur lesquels les logiciels de revue d’écran se cassent les dents. Il faut que l’accessibilité soit prise en compte à la conception d’un site web, pas par après, sinon on se retrouve avec ces problèmes-là. La plage tactile, pour sa part, affiche une partie, très infime mais au moins une partie, de l’écran, sur un lecteur braille. Aucune des deux technologies n’est parfaite, mais l’utilisation combinée des deux et beaucoup beaucoup de patience permettent parfois de venir à bout de certains sites récalcitrants. Mais tout ça fut vain, car peu importe le nombre d’essais que Ron effectuait, le site web indiquait toujours et toujours qu’aucune plage de livraison n’était disponible.

Il a tenté de contacter la personne-ressource habituelle pour obtenir des services de réadaptation, mais il se heurta à une boîte vocale. Ils étaient en service réduit à cause du confinement et ne pouvaient effectuer que des interventions téléphoniques. C’est là que Ron a perdu espoir et a appelé son frère Rémi à l’aide. Ils ont discuté un peu puis ont décidé d’un commun accord que ce serait mieux que Ron emménage chez son frère le temps du confinement. Cela sembla une bonne idée à tous deux à ce moment-là. C’est seulement après le déménagement que la personne-ressources rappela. Ron aurait pu obtenir les services d’un bénévole qui serait allé faire son épicerie pour lui, mais maintenant, le problème était réglé.

Quand ils ont déclaré le confinement à la mi-mars 2020, c’était initialement pour une durée de deux semaines. Personne ne se serait attendu, à ce moment-là, à ce que ça dure trois mois! Et c’est pourtant cela qui est arrivé! Le plan initial était que Ron passe ces deux semaines chez Rémi, sortant à peu près pas, mais le confinement se prolongea de sorte que Ron dut choisir entre retourner seul chez lui ou rester chez son frère. Non désireux de revivre le cauchemar de l’épicerie, il demeura chez Rémi. Il faut dire que Rémi mit Ron en garde: si tu restes seul, tu as plus de chance de finir en dépression.

Les premiers temps, il travaillait à domicile. Il avait un emploi dans un centre d’appel téléphonique vendant des systèmes d’alarme. Malheureusement, les ventes diminuèrent en raison de la COVID-19 de sorte que Ron fut mis à pied en avril 2020. Rendu là, le pauvre homme découragé passait ses journées à écouter de la musique et à lire des livres en braille. Il était bien frustré d’avoir perdu son emploi, car on prétendait que l’importance des centres d’appel s’était accrue avec la COVID-19. Peu avant sa mise à pied, Ron avait assisté (par téléphone) à une réunion de tous les employés pendant laquelle les dirigeants avaient tenté de se faire rassurants, expliquant qu’ils allaient favoriser les réaffectations plutôt qu’effectuer des mises à pied. Pourtant, le lendemain, bang! Ron passa des jours, et malheureusement des nuits, à effectuer d’aussi inutiles que superficiels examens de conscience, jugeant chaque petit écart potentiel de comportement qui aurait pu avoir fait pencher la balance contre lui. A-t-il été trop impatient avec ce client avec un accent difficile à comprendre? Qu’en est-il de la vieille dame qui ne se décidait pas et ne cessait de poser des questions? Peut-être n’était-il pas assez persuasif et son rendement insuffisant lui a valu la pire des démotions? Il y aurait eu moyen de dénouer tout ça, en se rappelant qu’en cas de performance insuffisante, il aurait eu droit à une rencontre avec son gestionnaire qui lui aurait expliqué la chose et donné la chance de s’améliorer. Ron n’avait pas eu ce genre de rencontre, aucun avertissement. Ron ne savait pas, ne savait plus. Tout s’emmêla en lui, laissant place à une peur viscérale: se pouvait-il qu’il ne trouve plus jamais d’emploi même après la pandémie?

Ron allait de temps en temps prendre des marches avec son frère Rémi, mais plus souvent qu’autre chose, il laissait sa canne à la maison et lui tenait le bras. Le duo se faisait souvent interpeller pour non-respect du deux mètres, ce qui mit Ron mal à l’aise. Il en vint à ne plus vouloir prendre de marches. Même s’ils y allaient tôt le matin, la menace d’une interpellation était là, toujours présente. Souvent même, Ron faisait le saut, pensant que quelqu’un les avaient surpris. Il avait l’impression de commettre un crime parce qu’il marchait avec son frère, mais il ne pouvait pas marcher seul non plus, de peur de percuter quelqu’un circulant à sens inverse! L’utilisation de l’ouïe combinée à des balayages réguliers avec la canne blanche, ajoutée au fait que la personne circulant à sens inverse désire respecter la distanciation sociale, auraient pu venir à bout de ce problème, mais pris par la peur, Ron ne parvint jamais à effectuer les raisonnements logiques nécessaires pour aboutir à cela. Ron aurait pu passer devant, laissant son frère marcher derrière et lui dire de tourner à gauche ou à droite, mais encore une fois, la peur l’empêchant de déployer les efforts pour adopter pareille technique, plutôt difficile à faire quand on ne l’a jamais pratiquée auparavant. Rémi, bien que connaissant Ron, n’avait que peu de chance d’aboutir à la solution. Un spécialiste en orientation et mobilité aurait pu, mais il était non disponible en raison du damné confinement. Ron était seul, prisonnier de ses difficultés. Paralysé, Ron ne put que demeurer chez son frère, à tourner en rond et à lire jusqu’à ce que la fatigue l’en empêche. Et la fatigue venait de plus en plus vite, le moral diminuant jour après jour.

Malgré tout, Ron vécut chez Rémi de bons moments quand Rémi en avait fini avec sa journée de travail et n’était pas trop fatigué par cette dernière. Ils écoutèrent plusieurs films ensemble et Ron aimait bien se faire décrire les scènes qu’il ne voyait pas. Ils jouèrent aux cartes grâce à un jeu en braille que Ron avait trouvé voilà un certain temps, burent de la bière et rirent beaucoup. Mais le lendemain, tandis que Rémi retournait au travail (à domicile), Ron retournait à sa lecture et son ennui.

Même en juin, aller faire des commissions n’était plus pareil qu’avant la pandémie. Il y avait toujours la distanciation sociale et, surtout, ces horribles pastilles et flèches que Ron ne voyaient même pas! Les plexiglas étaient toujours là, prêts à lui percuter la tête bien solide s’il ne faisait pas attention, et toute personne pouvait à tout moment lui saisir le poignet ou le bras, le mettant à risque de contaminer ou se faire contaminer par son guide. S’ajouta à cela le port du masque obligatoire qui n’était pas une grosse contrainte pour Ron, qui avait déjà décidé de porter le masque par précaution, depuis le début. Il le mettait même quand il marchait avec son frère dehors.

En juillet 2020, il fallut se rendre à l’évidence: Ron ne pourrait pas rester chez son frère jusqu’à ce que tout soit réglé. Il allait devoir s’adapter à cette nouvelle société en pandémie. Il tenta donc progressivement de sortir de chez Rémi, pour prendre de petites marches seul. Chaque fois qu’il tentait de le faire, il en revenait effrayé. Il se rendit vite compte que cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas servi de sa canne blanche qu’il était rouillé et désormais malhabile à l’utiliser. Il vint à bout de piler dessus, perdre l’équilibre et tomber face contre terre. Il faillit donner un coup à quelqu’un circulant à sens inverse. Puis enfin, il vint à bout de la casser complètement en la coinçant dans une plaque d’égoût. Par chance, Rémi le suivait derrière et put le ramener chez lui. Ron aurait pu mieux s’en tirer si, au minimum, il avait mentalement révisé les techniques régulièrement pendant le confinement. Il aurait aussi pu prendre la canne quand il allait marcher, mais la paresse l’emportait quand Rémi lui offrait de lui prendre le bras. La peur empêcha Ron de mettre en opposition le plaisir ressenti à tenir le bras de Rémi avec la joie plus grande éprouvée à marcher seul, une joie qu’il aurait pu reproduire sans dépendre de quelqu’un contrairement au plaisir initial. S’il avait pu établir ce contraste, peut-être par renforcement positif serait-il parvenu à se défaire de cette tentation de toujours prendre le bras de Rémi, mais la peur lui sifflant trop d’énergie, et Ron n’ayant jamais effectué de travail d’introspection auparavant, il n’eut aucune chance de surmonter cet obstacle intérieur.

Ron tenta de contacter sa personne-ressources pour du soutien. Il put certes obtenir une nouvelle canne pour remplacer celle qu’il avait cassée, mais les services d’orientation et mobilité étaient encore et toujours au ralenti et aucune consultation en personne n’était effectuée. S’il avait vu un peu, on aurait pu tenter un appel vidéo, mais là, il fallait attendre, espérer que dans un mois ou deux, ce serait réglé. Août arriva sans solution, sans progrès. Rémi essaya plusieurs fois de l’aider à réapprendre le maniement de la canne, cela faillit réussir, mais Ron finit par prendre une plonge dans les escaliers au métro. Pourquoi avoir commencé avec les escaliers plutôt qu’une ligne droite? Personne ne le sait. Il aurait fallu que Ron révise mentalement les techniques, y réfléchisse, pour remettre les morceaux en place. Pas nécessaire d’être sur le terrain pour « pratiquer » mentalement. Mais la peur occupant ses pensées, Ron ne put consacrer suffisamment de cycles mentaux à sa réadaptation.

Personne ne sut jamais ce qui s’était passé. On pensa que Ron avait perdu toute volonté de continuer. Il ne tenta pas plus d’obtenir de l’aide, non pas par manque de volonté mais par peur qu’encore et encore, ça ne fonctionne pas. Ron demeura chez Rémi pendant les années qui suivirent, jusqu’à ce que Rémi n’en puisse plus de voir son frère amorphe. Ils se disputaient de plus en plus souvent. Rémi reprochait à Ron de ne pas aider dans la maison. Ron reprochait à Rémi de toujours le rabaisser. Cela finit que Ron se retrouva en CHSLD. Il y resta deux semaines, après quoi il perdit toute volonté de vivre et se jeta du haut de la fenêtre de sa chambre.

Rémi était abasourdi quand il a appris la nouvelle. Il ne comprenait pas pourquoi Ron avait fait ça et lui en voulut beaucoup. Rémi était persuadé que Ron aurait pu réussir à s’en sortir s’il avait demandé de l’aide et c’est cela qu’il répéta inlassablement à tous ceux qu’il connaissait, sans doute plus pour s’en convaincre lui-même qu’autre chose. Pourtant, Ron a demandé de l’aide plusieurs fois, en vain. Mais Rémi a choisi de l’oublier afin de pouvoir rabaisser Ron, pour se sentir supérieur, mieux que lui. Il le fit sans le savoir, sans le vouloir, car c’était inscrit dans sa programmation génétique. C’est comme ça que l’être humain fonctionne, héritage de survie du cerveau reptilien.

Ce n’était pas à cause de la pandémie. Ce ne l’était plus. Ils avaient trouvé un vaccin efficace en début 2021 de sorte qu’au mois de mars, ils ont enfin pu abolir le port du masque et la distanciation sociale. Pourquoi Ron avait-il continué de vivre chez son frère? Avait-il peur de contracter la maladie malgré le vaccin? Selon Rémi, Ron aurait dû pouvoir reprendre une vie normale. Il ne l’avait pas fait parce qu’il ne voulait pas le faire.

Comme le désespoir, la peur peut devenir aussi virulente que la COVID-19 si on la laisse s’incruster et guider tous nos choix. Parce qu’elle n’est pas contagieuse, on ne s’en préoccupe pas. On se contente de dire qu’on est désolé, d’exhorter à garder courage et encore, encore et encore envoyer la victime ailleurs, se faire aider par un professionnel. Ses problèmes sont bénins, il devrait pouvoir les surmonter, les miens sont bien plus grands et importants, je ne comprends pas pourquoi il a peur comme ça! Il doit avoir besoin d’aide professionnelle, sans doute qu’il est malade. Oui, ça me rassure qu’il soit malade, c’est mieux pour moi. Parce qu’il n’y a pas de test de dépistage, on ne peut pas détecter la peur de façon fiable, mais elle est là telle un cancer qui pourrit tout. Et comme on ne peut élaborer un vaccin contre la peur, elle restera toujours là, tapie dans l’ombre, tuant des gens même après la pandémie.

Plutôt que chercher à l’extérieur, la victime de la peur ou du désespoir devrait se tourner vers l’intérieur, observer ce qui se passe en elle, avec calme, patience et absence de jugement. Seule cette observation permettra d’identifier l’origine du mal, s’en détacher et comprendre que nous ne sommes pas la peur, pas le désespoir, que ce sont des éléments passagers qui peuvent repartir, nous laissant libres de choisir notre avenir.

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Récit

Le désespoir de Donald

Découragé, Donald éteignit son téléviseur, exaspéré par ce nouveau bulletin de nouvelles. Encore 180 nouveaux cas de COVID-19 juste au Québec, la situation ne semblait pas près de s’arranger. Toujours dans la grande région de Montréal, possiblement en raison de rassemblements privés, mais certains restaurants étaient en cause aussi. Plusieurs établissements ne parvenaient pas à faire respecter la distanciation sociale et furent mis à l’amende. D’autres durent fermer temporairement, des cas de COVID-19 ayant été rapportés chez des clients ou des employés. On ferma des gyms temporairement, on ferma des bars, un salon de coiffure fut infecté, puis une clinique de physiothérapie.

Donald avait tout perdu à cause de cette pandémie. En raison du confinement de mars 2020, il a dû fermer le restaurant qu’il tenait depuis 25 ans au centre-ville de Montréal. La PCU lui vint certes en aide, mais son entreprise était trop petite pour bénéficier de la subvention gouvernementale. En fin avril, c’est avec une infinie tristesse que Donald dut abandonner son restaurant et déclarer faillite, comme bon nombre d’autres propriétaires.

Par chance, la faillite affectait uniquement l’entreprise de Donald. Ce dernier conservait quelques placements personnels qu’il comptait investir pour démarrer une nouvelle affaire lorsque ce serait possible. Mais tant que les cas augmentaient et qu’il y avait risque d’un nouveau confinement, Donald craignait devoir refaire faillite et là, il ne dispoerait plus d’aucun argent placé, aucun coussin financier, aucune échappatoire. Ses compétences étaient plutôt limitées si bien qu’il ne pourrait que se rabattre sur des emplois ennuyants et peu rémunérés. Ses connaissances informatiques étaient aussi limitées, rendant pour lui difficile de suivre des cours en ligne. Son seul espoir était donc un aplanissement de la courbe après quoi il pourrait tenter d’ouvrir un nouveau restaurant.

Malheureusement, les efforts collectifs demeuraient insuffisants. Chaque jour, de nouveaux cas étaient rapportés, autant sinon plus que la veille. Selon les actualités, la plupart des gens, excepté quelques récalcitrants isolés, portaient le masque dans les lieux publics intérieurs comme prescrit par la loi depuis le 18 juillet et respectaient la distanciation sociale. Malgré tout, on ne parvenait toujours pas à maîtriser la propagation de la maladie. Deux semaines après les vacances de la construction, le nombre de cas par jour a presque doublé, encore une fois dans la grande région de Montréal mais aussi dans plusieurs régions où des gens sont allés en vacances, notamment la Gaspésie, le Bas-Saint-Laurent, l’Estrie et même les Îles de la Madeleine qui ne disposaient pas d’une infrastructure médicale suffisante pour faire face à cette alarmante flambée.

En plus de l’incertitude constante par rapport à son avenir, Donald devait faire face à de multiples pannes chez lui. D’abord, son ordinateur qui lui a toujours causé des misères est devenu super lent. Donald pensait que sa machine avait été infectée par un virus, mais il ne parvenait pas à s’en débarrasser. Son lecteur blu-ray cessa de fonctionner complètement, du jour au lendemain. Son réfrigérateur fonctionnait moins bien qu’avant: on aurait dit qu’il n’arrêtait jamais et les articles étaient souvent tièdes, bien que le réglage de température soit au plus froid possible. Son grille-pain ne s’arrêtait plus automatiquement et souvent, les bagels restaient coincés dedans; ça n’arrivait pas avant. Un bon matin, c’est sa cafetière qui cessa subitement de fonctionner. Celle-là mit Donald dans une colère mémorable qui faillit bien lui valoir la visite de la police. Mais il tâcha de ne pas hurler, juste lancer le pot à bout de bras, cela cassa et il dut passer l’aspirateur, dont le boyau était soudain fendu!

Le 13 août 2020, ils en étaient à évoquer la possibilité d’un nouveau confinement comme en mars. Là, Donald éteignit le téléviseur, poussa un hurlement, fondit en larmes et décida que c’en était trop. À quoi bon continuer à espérer? Aussi bien arrêter et attendre que cette vie de merde finisse!

D’abord, il alluma son téléphone et en supprima l’application Facebook. C’était sa soeur qui l’avait tanné sans fin pour qu’il installe ça et lui avait enseigné les bases de son utilisation lors de sa dernière visite qui datait de si loin que Donald ne se souvenait pas quand. Là-dessus aussi, on parlait de reconfinement et plusieurs de ses contacts quittaient la ville, les uns après les autres. Ça avait commencé en juillet, mais c’était pire depuis le début août. Donald n’avait pas de voiture, détestait conduire pour mourir et savait que s’acheter un véhicule pour aller s’établir en région où il y aurait hypothétiquement moins de cas lui ferait mal financièrement. En plus, il habitait un condo qu’il devrait vendre et craignait que ce soit difficile, vu la situation et l’état de son unité. Il y avait eu un dégât d’eau en février et à cause de la pandémie, les réparations n’étaient même pas terminées! Il restait encore des murs à refermer. Ainsi, cesser de recevoir ces répétitifs messages sur Facebook ne pourrait qu’aider Donald à améliorer son humeur.

Ensuite, Donald éteignit son téléphone, puis alla se coucher, sans regarder quelle heure il était. Le lendemain matin, il s’installa sur un fauteuil, devant la porte patio et regarda le ciel, s’efforçant de ne plus rien espérer. Il resta ainsi jusqu’à ce que la faim le tenaille, mangea un peu, puis revint s’asseoir et attendre. Il mangea quelques fois, puis lorsque le ciel devint noir, il alla se coucher, tout simplement. Il réussit à dormir un peu, retourna voir la porte patio, encore noir, il retourna se coucher. Il resta couché, somnola un peu, jusqu’à ce qu’il fasse clair, mangea un peu puis retourna à son fauteuil.

Après quelques temps, Donald avait réussi à oublier ses soucis. Il se contentait de regarder dehors, sans espérer la moindre amélioration. Il dut allumer son ordinateur pour commander de la nourriture, puis éteignit ça aussitôt, avant que le virus dedans ne vienne le tourmenter. Donald eut maintes fois envie de rallumer la TV ou son téléphone, espérant qu’une amélioration ait eu lieu, mais il se résolut à ne pas le faire, sachant bien que cet espoir vain serait suivi d’une amère déception. Chaque jour, la déception s’accroissait, et elle finirait, se doutait Donald, par le mener au suicide. Il s’en sentait proche.

Les parents de Donald étaient morts voilà trois ans dans un stupide accident de voiture qui, il en était persuadé, aurait pu être évité. Depuis trois ans, sa soeur vivait aux États-Unis, le pays désormais le plus durement touché par la pandémie. Donald ne pouvait pas aller la rejoindre et elle ne pouvait pas venir non plus puisque la frontière était bloquée. Le peu d’amis qu’il avait était parti en région (encore, encore, encore et encore) ou ne lui donnaient plus de nouvelles du tout depuis le début de la pandémie. Plusieurs avaient des enfants et à cause de ça, ne pouvaient plus rien faire d’autre qu’en prendre soin, délaissant tout le reste. Donald était ainsi complètement isolé.

Alors Donald demeura assis sur son fauteuil, luttant non plus contre le désespoir mais contre le vain espoir! Il se répéta qu’il n’allait pas rallumer la TV avant de voir de la neige dehors! Et il parvint à tenir bon! Cette première petite neige fut tardive cette année, à la mi-novembre! Mais malgré tout, Donald réussit à tenir le coup, tant bien que mal. Lorsqu’il la vit, il pleura presque de joie. Son nouvel espoir fut vite tué dans l’oeuf. En effet, au bulletin de nouvelles, on parlait encore de la pandémie: 50 nouveaux cas, ce jour-là. Donald se souvenait que c’était ainsi en juin, ça allait remonter. Alors exaspéré, il éteignit la TV, pleura et se résolut à attendre qu’il n’y ait plus de neige! Le lendemain, la petite neige était partie. Non, trop tôt. Ok, il ne faut plus de neige pendant 14 jours consécutifs.

Alors Donald continua à faire du fauteuil, jour après jour. Il mangeait peu, ce qui lui évita de prendre trop de poids, mais il en prit un peu malgré tout. Il ne buvait plus d’alcool depuis cet isolement volontaire, afin d’économiser son argent. Son plan était simple: tenir aussi longtemps que possible avec ce qu’il avait, écoutant à chaque printemps et chaque automne (en utilisant le début et la fin de la neige comme signe) si on parlait encore de la pandémie. S’il épuisait tous ses placmenets, il rallumerait la TV une dernière fois et en cas de nouvelles au sujet de la pandémie qui se poursuivrait, il mettrait fin à ses jours. Donald était prêt, son plan était bien défini, il l’avait mentalement répété, il était sûr qu’il ne flancherait pas. Il avait commencé à écrire un message pour sa soeur. Il le révisait parfois, y corrigeant quelques fautes, y ajoutant quelques phrases.

Lorsque le printemps vint enfin, Donald n’avait même plus le coeur à allumer la TV. Il se sentait relativement bien ainsi. Sans l’espoir, il était libéré du désespoir et risquait moins de piquer une crise et finir par en arriver au suicide. Il se doutait que cette pandémie pouvait durer des générations; il pouvait bien ne pas en voir la fin de son vivant. Alors Donald resta là, assis sur son fauteuil attendant le soir, couché dans son lit attendant le matin, assis dans son fauteuil attendant le soir, attendant la première neige, attendant qu’il n’y ait plus de neige pour 14 jours, puis se rappelant qu’il le faisait en vain, parce que ça ne valait plus la peine de rallumer la TV.

Le site web de l’épicerie où il commandait ses aliments continua de fonctionner. La pandémie était devenue si ancrée en tous qu’on ne jugeait plus nécessaire de mentionner qu’en raison de la COVID-19, le service pouvait être ralenti. Donald avait cessé de consulter Facebook, cessé de regarder ses emails tanné de toujours voir ces agaçants messages à propos d’événements virtuels sans intérêt. Coupé de tous et de tout, résigné, il continua d’attendre quelque chose qui, même si ça venait, ne lui parviendrait pas!

Sa laveuse flancha: Donald dut laver ses vêtements à la main. Son lave-vaisselle lâcha: Donald dut laver sa vaisselle à la main. Ses vêtements trouèrent, il disposait de moins en moins de chandails et pantalons non troués. Il finit par devoir porter des vêtements troués pour ne pas avoir à laver tous les jours.

Le jour vint où il avait épuisé tout son argent placé. Sans se choquer, prêt, il se fit couler un bain, envoya le message d’adieu a sa soeur, prit le fil électrique du téléviseur sectionné depuis des mois, voire un an, le brancha et entra dans l’eau tout en tenant l’extrémité dénudée. Il fit cela en sifflotant, soulagé que cela prenne enfin fin. Ce ne fut pas très long…

Annie fut boulerversée lorsqu’elle reçut le message de son frère Donald. Ce dernier n’avait donné aucune nouvelle depuis près de trois ans, elle ne comprenait pas pourquoi. Elle pensait qu’il était occupé avec une nouvelle affaire de restaurant et elle, occupée par son travail, ses deux enfants et son nouveau bébé arrivé pendant la pandémie, ne prit pas le temps de s’arrêter, réfléchir, tenter de le contacter, etc. Le temps fila, les contacts humains furent délaissés au profit d’une vie effreinée sans le mondre sens. Avoir des enfants est devenu si compliqué qu’on ne peut plus rien faire d’autre quand on en a. Aux tâches parentales habituelles s’ajoutent de plus en plus d’allers-retours vers des activités parascolaires de plus en plus nombreuses et distancées. Les enfants ne cessent d’insister pour faire ci, faire ça, encore faire ci et ça, et les parents doivent se taper crises après crises ou abdiquer et faire le taxi sans cesse. C’est fou dingue! C’est seulement à la mort de Donald, on aurait dit, qu’Annie se rappela enfin qu’elle avait un frère.

Ce n’était pas à cause de la pandémie. Ce ne l’était plus. Ils avaient trouvé un vaccin efficace en début 2021 de sorte qu’au mois de mars, ils ont enfin pu abolir le port du masque et la distanciation sociale. Pourquoi Donald avait-il continué de s’isoler? Avait-il peur de contracter la maladie malgré le vaccin? Annie, plutôt que prendre le temps de lire le message de son frère, le survola vite vite et se fit sa propre idée. Donald était un lâche, il avait abandonné. Il aurait dû demander de l’aide plutôt que s’enlever la vie. Elle lui en voulut de ne pas avoir demandé d’aide et cela occulta tout le reste. Plutôt que tenter de comprendre la situation de son frère, elle ne put que le dénigrer, le rabaisser auprès de ses amis, inventant toutes sortes de choses qu’il aurait pu faire pour aller mieux, comme se trouver une amie ou déménager aux États-Unis.

Comme la peur, le désespoir peut devenir aussi virulent que la COVID-19 si on le laisse s’incruster et guider tous nos choix. Parce qu’il n’est pas contagieux, on ne s’en préoccupe pas. On se contente de dire qu’on est désolé, d’exhorter à garder courage et encore, encore et encore envoyer la victime ailleurs, se faire aider par un professionnel. Ses problèmes sont bénins, il devrait pouvoir les surmonter, les miens sont bien plus grands et importants, je ne comprends pourquoi il perd espoir comme ça! Il doit avoir besoin d’aide professionnelle, sans doute qu’il est malade. Oui, ça me rassure qu’il soit malade, c’est mieux pour moi. Parce qu’il n’y a pas de test de dépistage, on ne peut pas détecter le désespoir de façon fiable, mais il est là tel un cancer qui pourrit tout. Et comme on ne peut élaborer un vaccin contre le désespoir, il restera toujours là, tapi dans l’ombre, tuant des gens même après la pandémie.

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Une ampoule qui ne visse plus bien

Fin décembre 2019, j’ai constaté que l’une des lumières suspendues au-dessus de mon comptoir s’était éteinte. J’ai d’abord cru que c’était l’ampoule qui avait brûlé, j’ai vérifié que j’en avais d’autres, mais au moment où j’étais prêt à la remplacer, elle s’est rallumée. Je constatai plus tard qu’elle s’éteignait souvent et se rallumait si je brassais l’abat-jour. J’ai pu répéter ça plusieurs fois, mais l’ampoule s’éteignait de plus en plus souvent. Peut-être s’est-elle dévissée, pensai-je. J’essayai de la revisser, cela sembla aider, mais elle continua à s’éteindre.

Vendredi, 20 décembre 2019, j’essayai enfin de la dévisser complètement, mais ce fut pour constater que le culot aussi semblait tourner avec l’ampoule. Quelque chose bougeait, j’avais du mal à dévisser l’ampoule. Ah non, dis-moi pas que c’est toute la lumière qui va devoir être remplacée. Je n’étais pas certain d’en trouver une pareille que les deux autres.

J’ai fini par dévisser l’ampoule, je tentai de la remettre en place, mais j’eus encore du mal, et elle s’éteignait tout le temps. J’ai fini par la dévisser à nouveau pour essayer de trouver pourquoi elle bougeait, mais ce fut pour constater que quelque chose était resté coincé dans le culot.

Quelque chose de coincé dans le culot de la lampe suspendue

Coup donc, est-elle cassée cette ampoule-là? Ben oui!

L’ampoule cassée

Je crois qu’elle était sur le bord de casser et je l’ai achevée en jouant avec. Je me souviens avoir accroché cette lumière-là un moment donné, avec je ne sais plus quoi. Ça l’avait fait valser un peu sur son fil. Mais ne pas avoir tenté de l’arranger, l’ampoule aurait fini par tomber, casser et ça aurait fait des morceaux de verre partout.

En utilisant une pince (évidemment j’ai éteint l’interrupteur avant!), j’ai pu agripper le bout cassé dans le culot et le faire tourner.

Le culot libéré du morceau d’ampoule
Le bout pris dans le culot

Après avoir réussi à extraire ça, j’ai vissé une nouvelle ampoule et tenté d’allumer.

La lumière de comptoir réparée

La lampe fonctionna #1. Youhou!

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L’esprit en déconfiture

Vendredi après-midi, 12 juillet 2019, je suis parti pour les Jardineries. Il y avait là, à 17h30, un événement Complètement Cirque de quartier. Il devait y avoir un spectacle et peut-être des structures dans lesquelles on pouvait grimper. J’avais aussi espoir, un mince espoir, que le four à pizza soit ouvert. Eh bien, ce fut une des soirées les plus décevantes depuis que je suis à Montréal.

Quand je rentrai là, il y avait déjà pas mal de gens et de la musique jouait. Ne sachant trop que faire, je me suis dirigé vers le bar, premier endroit que je connais. Je constatai en premier lieu que le stand à bouffe était fermé: pas de pizza sur feu de bois pour ce soir. Je m’y attendais un peu; ça ira à l’ouverture officielle des Jardineries prévue le vendredi suivant.

Je me promenai un peu et trouvai une zone clôturée où des enfants s’amusaient autour d’un mât. Ils s’accrochaient à une corde et courait, parfois ils se faisaient soulever dans les airs par la force centrifuge. J’aperçus aussi ue bascule et une poutre pour marcher en équilibre. Ces jeux étaient apparemment réservés aux enfants; je ne vis pas d’adultes dedans.

Je suis allé au bar me prendre une biere. Quelqu’un m’a offert de m’asseoir à côté d’elle, apparemment une femme âgée d’après sa voix. Je suis resté là à regarder et constaté que tout ce que je pourrais faire, c’est attendre. Les seuls qui eurent vraiment du plaisir ce soir-là, ce furent les enfants, et leurs parents à les regarder. C’est vraiment plate. Il y eut des spectacles embulants qui duraient trente secondes; je n’avais pas le temps de localiser c’était où que c’était fini. Il y eut un spectacle de cerceau sur la scène centrale. Celui-là c’était bien. Le gars, Bob, se tenait dans le cerceau et y dansait, parfois en équilibre lié au sol juste par l’anneau. Mais ça dura cinq minutes, puis encore une demi-heure d’attente pour le spectacle principal des soeurs Kif-Kif, qui avait lieu à 19h.

Ce spectacle-là, Côté Confiture, a été tellement mauvais que j’étais démoli, après, vraiment tanné. Ils ont commencé par souffler des ballons qu’ils lançaient au loin. La madame à côté de moi m’a dit que c’étaient des ballons en forme de gants, mais ils m’apparurent ronds pour moi. Peut-être il y avait un gant dessiné dessus.. On les entendait constamment respirer dans le micro, comme si elles étaient essoufflées. Elles ont ensuite dit qu’elles devaient couper des patates, de la musique est partie et elles ont fait je ne sais pas quoi pendant cinq minutes, et de temps en temps les gens applaudissaient, sans que je ne parvienne à savoir pourquoi. Puis il fallait ramasser les frites, et des enfants se sont avancés sur la scène. Comment ces enfants-là savaient-ils quoi faire? Devine, ou bien ils étaient dans le coup, mais c’était niaiseux, absolument rien à voir, juste la petite musique plate qui repart, pendant cinq minutes encore.

Après ça, les gens se sont mis à taper des mains pour rien. Ça a fini que la moitié de la foule tapait des mains et l’autre moitié. Sans que’elles aient dit quoi que ce soit, tout le monde sauf moi comprenait quand il fallait taper des mains et quand pas. La deuxième fois, bien entendu, je le savais et l’ai fait, mais je trouvais ça ridicule.

Elles ont fait d’autres niaiseries, ou bien rien du tout, je ne sais vraiment pas, j’étais juste tanné d’être toujours à la traîne, toujours derrière les autres. Les gens tapaient des mains, pour rien. J’ai fini par arrêter de taper des mains, tanné. Ça me faisait quasiment penser quand on applaudissait chaque fois que ma nièce prenait une bouchée, quand elle était petite. Déjà c’était lassant après la cinquième bouchée, mais là, c’était pire, car il n’y avait rien à applaudir. Je me demande si elles ne faisaient juste pas signe aux gens d’applaudir, pour rien. Je ne comprends pas pourquoi les gens embarquaient.

Puis elles ont dit qu’il leur fallait de la musique. Ah non, repartez pas la musique plate des frites! Mais non, au lieu de ça, elles jouaient un bout de tune avec je ne sais pas quel instrument et la foule complétait en tapant des mains. Rendu là, je ne tapais plus de mains, tanné, trouvant que ça n’avait juste aucun sens.

Un moment donné, elles ont fini par la faire, la danse de l’alaitement à laquelle elles ont fait allusion quelques fois au début, une danse supposément dangereuse. Elles ont gonflé, avec une pompe, de gros ballons, assez gros qu’ils flottaient doucement quand on les lançait. Sur chaque ballon, un rond était peint, ce qui évoquait pour moi vaguement un sein avec le mamelon. Elles ont joué avec les ballons, chacune un. Elles les lancèrent dans la foule, des gens le rattrapèrent et les relancèrent. Un moment donné, on aurait dit qu’elles étaient dans la baloune, enveloppées de caouchouc, et elles gonflèrent les ballons encore plus, puis ressortirent de là. Et ce fut tout.

Après ça, des artiste déguisés en gars de la construction se promenèrent et firent je ne sais pas quoi. Cela dura un certain temps, puis ils répétèrent le numéro du cerceau. Enfin, ils firent tirer des billets pour des spectacles de la Tohue et il y eut une parade finale. Dans un manque profond de lucidité, j’eus la brillante idée de mettre mon nom pour le tirage. Je fus soulagé de ne pas gagner, car je ne savais pas du tout où était la Tohue et m’attendais à encore devoi dépendre de quelqu’un avec une voitture pour l’atteindre. Fiou, un problème bénin d’évité!

J’ai fini par manger là-bas, on pouvait acheter des wraps aux légumes grillés. C’était pas mauvais. Puis je suis reparti, fatigué.

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Un spectacle bien arrosé

Jeudi, 11 juillet 2019, 17h, il était temps pour moi de partir pour le show de ruelle de Mononcl’ Serge, sur la rue Gaboury près de Sainte-Catherine. À cause de l’annonce d’orages, les Jardineries ont reporté leur soirée d’ouverture, prévue ce même jour, au vendredi suivant. Ma première idée était d’aller aux Jardineries pour 17h, y manger tranquille une bonne pizza sur feu de bois, puis partir pour le show de Mononcl’ Serge à 18h30, et peut-être revenir chiller un peu aux Jardineries. Eh non! Mais la SDC Hochelaga maintint le show de ruelle malgré l’avertissement de gros orage. Et pour les approuver, le Soleil brilla de mille feux en milieu et fin d’après-midi. Il n’a mouillé qu’en avant-midi.

Je me dis que si je partais tôt, j’arriverais avant qu’il ne se forme une grande file d’attente pour la bouffe. Eh non, il n’en fut rien. Il n’y avait certes pas de file à mon arrivée, vers peut-être 17h30, mais il n’y avait aussi personne pour prendre les commandes et servir la bouffe. Je me suis pris une bière et je suis allé dans le parc, parce que personne n’était dans la ruelle en plus.

J’ai rencontré des gens assis à une table à pique nique qui m’ont offert de m’asseoir avec eux, ce que j’ai fait. Ils venaient de Rosemont. Il a fallu attendre près de 17h50 pour la bouffe à moins d’aller à la tente de la Taqueria je ne savais pas où (ils ont vu la tente). Mais un taco, ça va tout se défaire et revoler partout je n’avais pas envie de manger ça dehors avec comme support juste une napkin, probablement pas d’assiette pour récupérer tout le stock qui va tomber.

Eh bien cette fois, pour la bouffe, c’est allé tellement mal que j’envisage ne plus jamais retourner à ces shows de ruelle. Je n’y arrive pas s’il me faut manger chez moi avant de partir. Déjà en vacances, c’est difficile d’être prêt à partir, fini de souper, pour 18h, question d’arriver au show à 18h30. Quand j’aurai recommencé à travailler, ce sera pire.

D’abord, le gars en avant de moi a dû attendre plus de cinq minutes pour pouvoir payer. Celle qui prenait les commandes s’en allait, revenait, s’en allait encore, vérifiait de quoi sur son téléphone, s’en allait encore, puis elle a finalement passé le téléphone au gars pour qu’il y entre de quoi, ça s’est éteint, elle a dû faire de quoi. Ah dis-moi pas qu’ils essaient de payer avec une application iPhone ou Android au lieu de l’habituelle machine à débit Interac? Et comment ça fonctionne? On ne peut pas scanner la carte de débit ou de crédit avec ça! Ah, il doit falloir transcrire le numéro de la carte de crédit à la main, parce que ce n’est supposément pas si long que ça. Voyons, franchement! Après ça, j’ai pu donner ma commande et payer. Soulagé, j’avais de l’argent comptant; pas envie de me battre avec le téléphone et tout moi aussi! Probablement que les caractères sur l’écran auraient été super petits et le soleil, qui brillait encore à ce moment-là, m’aurait causé d’infinies misères! Ce qui me sauve avec le terminal Interac, c’est le clavier physique; ça fonctionne même au gros soleil quoique pour voir l’écran, pas idéal.

Après ça, il me fallut attendre plus de 15 minutes pour avoir mon truc. Ils ont fini par avoir mon hot dog mais pas la frite. 3 ou 4 minutes plus tard, ils donnaient le hot dog sans la frite à qulqu’un d’autre et continuaient à servir des hamburgers et des hot dogs/hamburgers. Là, tanné, je suis parti tenter de jeter ma cannette de bière vide que j’avais dans ma poche depuis tout ce temps. Je n’ai jamais pu trouver la poubelle cette fois; elle était là la dernière fois! Faut encore demander à quelqu’un qui va aller la jeter je ne sais pas où, sans me dire où, ou bien la mettre dans son sac à dos ou à main pour l’amener ailleurs, c’est juste con! J’ai fini par trouver une poubelle mais de l’autre côté de la clôture qui séparait la ruelle Gaboury du parc Morgan; j’ai dû glisser ma main entre les barreaux, pogner le couvercle et mettre la cannette là-dedans. Puis je me suis acheté une autre bière. Je n’ai pas ouvert tout de suite la cannette, décidé d’attendre d’avoir ma bouffe ou au moins d’être revenu dans le parc. Quelqu’un m’a dit que mon hot dog était prêt, ils l’avaient mis de côté. Mais le gars ne me vit pas, fallut qu’un autre lui dise « Excuse-moi » et tout. Bref, ça va super mal. Ce n’était pas compliqué de même l’année passée. Je pouvais obtenir mon snack sans que quelqu’un m’aide. Le spectacle précédent aussi, ça avait été très long pour la nourriture, mais ça s’était mieux passé. Et ce n’était que le début.

La pluie s’y mit, une petite pluie d’abord, mais je savais que ça pouvait empirer. Je m’en allai dans le parc Morgan, veillant à ne pas tout échapper mon stock par terre en chemin. J’ai pu retrouver ma table, m’y asseoir, manger et puis ouvrir ma cannette.

La pluie s’intensifia. Malgré tout, ils débutèrent le show. Mais il se pouvait qu’ils l’interrompent abruptement, ce qui se produisit effectivement après une tune et demi. La tune et demi était super, j’ai bien aimé. Sous la pluie, j’avais presque envie d’enlever mon chandail et danser torse nu, mais je n’osai pas. Il y avait plein de monde que je ne connais pas et des enfants, là-bas, valait mieux pas faire le zouinzouin pensai-je.

La pluie s’intensifia, plusieurs partirent dont mes compagnons qui m’offrirent de me ramener chez moi en auto. Plutôt que faire ainsi, je voulus rester pour aller voir le show acoustique que Serge voulait tenter de donner dans un gazebo pas loin. Et en plus j’avais ma cannette de bière à finir. J’ai suivi les gens qui s’y en allaient. La pluie devint plus forte encore et le vent s’y mit. Mon parapluie que j’avais emmené et sorti de ma poche faillit y passer. Mais j’arrivai au gazebo. Eh là là, quel chaos! Les gens s’y étaient massés, tentant d’entendre de quoi, mais on n’entendait que la pluie et les gens plus proches de l’artiste qui le huaient. Il me fallut quelques minutes pour me rendre à l’évidence qu’en restant là, tout ce que je pourrais faire, c’est me faire tremper encore plus et entendre les gens huer, pas de Mononcl’ Serge.

Ma canne, est où ma canne bon sang???? Un instant, je crus que je l’avais laissée sur la table de pique nique ou pire, échappée par terre en chemin! Dans le second cas, je ne réussirais probablement pas à la retrouver! Mais par chance, elle était encore là, bien sagement dans ma poche. Troublé par toute cette pluie, j’avais oublié de la sortir pour me rendre de la table à pique-nique au gazebo.

Soulagé de ne pas avoir perdu ma canne, je tentai de rejoindre la rue Sainte-Catherine. Eh bien, je n’y arrivais plus. Il y avait tellement de pluie que j’avais du mal à y voir et là, en plus, se profila un obstacle majeur: des marches. Ah mais pourquoi???? Je n’ai pas eu à monter de marches pour aboutir là! Tandis que je m’acharnais à descendre ça, quelqu’un m’offrit de m’aider. J’étais rendu en bas quand il arriva à ma hauteur. Nous avons marché ensemble jusqu’à la rue. Mon parapluie a encore failli y passer, à cause du vent. En chemin, je suis parvenu de justesse à trouver une poubelle où jeter ma cannette vide. On a fini par aboutir sous un toit devant un bar, à l’intersection de Sainte-Catherine et Letourneux, pour y attendre que la pluie cesse. Un couple présent au show vint se réfugier là aussi et entra dans le bar pour aller y souper. Le gars avec qui j’étais resta un peu avec moi puis remonta, il habitait en haut du bar. Rendu là, la pluie avait diminué d’intensité si bien que j’y allai. Je pilai dans bon nombre de flaques d’eau qui trempèrent mes sandales à fond.

Quand j’arrivai chez moi, c’est là que je constatai à quel poin
j’étais trempé. Je n’arrive pas à me souvenir quand j’ai été trempé de même, soit à mon retour du Ancient Future Festival (le soir où j’ai crochi mes lunettes en fonçant dans un ARBRE!) ou mon retour du Fort Chambly après un souper chez Fourquet Fourchette avec mes collègues du labo de recherche à l’Université de Montréal. Cette fois-là, mon chandail et mes culottes courtes étaient toutes mouillées. Mon mouchoir en tissu était trempé, imbibé, et mon porte-clés et mon portefeuilles aussi étaient mouillés. Ce fut avec soulagement que je constatai que mon téléphone avait survécu à tout ça. J’ai bien cru qu’il allait avoir son coup de mort! Puis après avoir retiré tout ça pour me changer au grand complet, je constatai que mes sous-vêtements aussi étaient mouillés. Quelle mémorable tempête!

J’étais plutôt déçu de cette sortie, non pas juste à cause du show interrompu et de cette pluie de dingue, mais aussi ces difficultés à obtenir mon repas. Mononcl’ Serge était le seul artiste que je voulais vraiment voir à ces shows de ruelle; les autres me laissaient froid et indifférent. Et voilà que son show tombait à l’eau, au sens propre du terme. Triste. Après ça, cela ne me surprendrait pas qu’il aille se produire à Alma, Val d’or, Saguenay, tous des endroits qui me sont inaccessibles, et qu’il ne revienne pas à Montréal avant un sacré bon bout de temps.

Pour me consoler un peu, j’avais toujours Minecraft. J’y retournai et progressai dans Evilcraft, jusqu’à ce que tout s’éteigne d’un coup sec. À 20h, panne de courant! Ah là j’étais en maudit. En plus de potentiellement corrompre ma map à cause de la fermeture abrupte du jeu et de l’ordinateur, la panne affecte mon NAS qui après ça veut effectuer un scan du sytème de fichiers qui rend ensuite l’accès par NFS impossible à moins de redémarrer le NAS, puis le HTPC.

J’étais tellement à bout que je songeai prendre ma douche et aller me coucher, sachant que le courant ne reviendrait pas avant plusieurs heures. Mais plutôt que faire ainsi, j’ai lu un peu, et le courant est revenu tandis que je lisais. J’ai attendu un peu, au cas où ça reparte tout de suite, et j’ai rallumé mon ordinateur et Minecraft; ma map était intacte. Fiou! Au moins ça!