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Récit

Bon sang mais qu’est-ce qui s’est passé???

Louis venait de reprendre conscience après un sommeil sans rêve. Couché sur son lit, sans couverture, il avait un de ces maux de tête qu’on n’oublie jamais. Mon Dieu, se dit-il, combien de verres ai-je pris là? La dernière chose dont il se souvenait, c’est de l’arrivée de son ami Thomas et du verre de gin tonique qu’il avait partagé avec lui. Ensuite, c’était le trou noir.

Péniblement, Louis s’étira le bras. C’est alors que sa main heurta quelque chose d’inhabituel. Surpris, Louis sursauta: il y avait quelqu’un avec lui sur le lit!!! C’était Thomas, il dormait. On a couché ensemble, se dit Louis, mais bon sang qu’est-ce qui m’a pris là de laisser faire ça? Troublé, Louis se leva et sentit un lourd poids de fatigue sur ses épaules. Il sentit plusieurs muscles le supplier de ne pas se lever. Il avait mal dans le cou, dans les épaules, au thorax, comme si on lui avait brassé la cage bien comme il faut, voire sauté à pieds joints sur le ventre! Il se leva malgré tout et alla se caler plusieurs verres d’eau, qui soulagèrent à peine ses douleurs. Il avait mal au derrière, aussi, comme si on avait tenter de faire entrer de quoi de trop gros dans son rectum. On aurait dit que le simple observation de cette sensation désagréable activa des capteurs de douleur; ça se mit à lui faire mal un peu, puis de plus en plus.

C’est là, et seulement là, que Louis constata qu’il y avait pire: il était tout nu. Thomas aussi, dans le lit, était tout nu. Ah non, non, non, il l’a fait! Qu’avons-nous fait, tous nus dans le lit? Louis, perturbé, retrouva ses couvertures et sa douillette, jetées par terre. Il les remit sur son lit et s’enroula dans la douillette, pour au moins ne plus être tout nu. Il fit le tour de la pièce du regard pour trouver ses vêtements, en tas, par terre, non loin de ceux de Thomas. Il se releva, malgré les protestations insistantes de sa tête et de son cou, pour aller enfiler un pyjama. Coup donc, se dit-il, on dirait quasiment que je me suis fait étrangler, pendant cette nuit-là? Thomas, lui, semblait dormir comme un bébé.

Se doutant bien qu’il y avait peu que Louis pouvait faire en ce moment, il se recoucha, sur le dos, et tenta de se calmer un peu. Il ne parvint pas à dormir, trop troublé par ce qui s’était passé. Thomas en savait peut-être plus sur les événements. C’est là que Louis remarqua sur la table de chevet sa GoPro, posée là. Lui ou Thomas l’avaient installée, peut-être allumée, pour tout enregistrer. Mais jamais Louis n’aurait songé s’enregistrer tout nu dans un lit??? Peut-être, l’alcool et le pot aidant… Mais non, voyons! Louis, perplexe, ne comprenait pas. Il oscillait entre rester couché pour se reposer et laisser Thomas dormir, ou le réveiller pour lui demander ce qui se passait, ou allumer la caméra pour écouter les enregistrements. Couché sur le dos, ça lui faisait mal au derrière ou dans le bas du dos. Couché sur le côté, il avait mal à l’épaule. Couché sur le ventre, il avait mal au thorax ou dans le cou!

Il resta là, se tournant et se retournant, peut-être 45 minutes, jusqu’à n’en plus pouvoir. Il se leva plusieurs fois pour caler des verres d’eau, finit par prendre des Tylenol parce que le mal de tête était insupportable, reprit des verres d’eau, mangea une pomme, un bol de céréales, reprit des verres d’eau, retourna s’étendre un peu parce qu’il se sentait faible sur le point de tomber dans les pommes sur le plancher, somnola un peu, puis se réveilla en sursaut. Thomas, lui, n’avait pas bronché de tout ce temps-là.

Bon, il est midi, il est temps qu’il se lève lui là, il faut que je sache, se dit Louis. « Thomas! » Aucune réponse. Louis l’appela plusieurs fois, lui tapota gentiment la tête, l’épaule, rien. De plus en plus inquiet, Louis plaça sa main dans le cou de son ami, pour essayer de trouver son pouls. En vain. Après plusieurs essais, il dut se résoudre au pire: pas de pouls, Thomas était… mort! Affolé, Louis signala immédiatement le 911. Pendant qu’il expliquait ce qui s’était passé, la panique s’empara de lui et il se mit à crier, pour finir par fondre en larmes. « J’comprends pas ce qui se passe, se plaignit-il. J’me suis réveillé tout nu dans mon lit, lui aussi était tout nu, j’ai aucune idée de ce qu’on a fait, ce qui s’est passé. Et là, là, il est mort! »

On fit bien entendu venir les secours qui constatèrent le décès de Thomas. Oui oui, il était mort. Ces mots résonneraient dans la tête de Louis pour le reste de sa vie. Il n’y avait plus rien à faire avec lui pour le moment. En état de choc, il ne cessait de répéter qu’il était mort et ne comprenait pas. On dut le transporter à l’hôpital en ambulance.

On fit passer des prises de sang au pauvre Louis qui n’en menait pas large. On lui donna quelque chose pour soulager son terrible mal de tête et un somnifère léger pour l’aider à se calmer. Lorsqu’il se réveilla, le lendemain, il se sentait un peu mieux mais pas terrible. Ce que les médecins avaient à lui annoncer n’aiderait pas du tout à ce qu’il aille mieux, très loin de là. « Bon, Louis, lui annonça-t-on. On a trouvé une quantité importante d’alcool et de THC dans ton sang. Toi pis Thomas vous avez bu pis fumé pas mal? » Louis n’en était pas sûr. Il se souvenait avoir pris quelques puffs avant les premières gorgées de gin tonique, mais c’était tout. « On a aussi trouvé du GHB et de la MDMA. C’est pas mal dangereux mélanger tout ça tu sais. T’aurais pu mourir. Te souviens-tu avoir pris ça? » Surpris, Louis ne put répondre que par la négative. Thomas, lui aussi, était intoxiqué solide: alcool, beaucoup d’alcool, THC, lui aussi avait pris de la MDMA mais pas de GHB, on pense qu’il aurait pris du crack aussi et peut-être autres choses. Plusieurs pensent que Thomas s’était procuré du pot illégal qui a été coupé avec d’autres drogues. C’était une chance que Louis avait puisé dans ses propres réserves plutôt que partager des joints avec Thomas.

Apparemment, Thomas avait mis du GHB en douce dans le verre de Louis. Sous l’effet du GHB, Louis devenu tout mou et docile aurait certes pu accepter la pilule de MDMA offerte par son « ami » qui l’avait décidément trahi de la plus méchante des façons. Louis ne pensait jamais que Thomas aurait pu faire une chose pareille. Il ne comprenait pas ce qui lui avait pris. Thomas parlait souvent de sa rupture avec sa blonde, qui avait eu lieu pendant le confinement, le laissant seul avec lui-même pendant des mois. Il disait régulièrement qu’il aurait besoin de se soulager, mais il peinait à trouver quelqu’un d’autre. Mais de là à violer son ami!

On fit passer plusieurs tests à Louis, incluant des radiographies en raison des douleurs dans le cou, le dos et les épaules. Les médecins insistèrent pour lui faire passer une colonoscopie lorsqu’ils apprirent à propos des douleurs dans le derrière. « On sait jamais, lui dit-on. T’as pas idée de ce que les gens malades font entrer là-dedans. Yen a qui rentrent leur doigt mais d’autres c’est un stylo, un bout de bois, on a presque tout vu. » Ouille! Apeuré, Louis se soumit au test, qui ne révéla rien de dommageable, physiquement du moins.

Et comme si ce n’était pas assez, il y avait pire! L’autopsie de Thomas et l’examen médical complet de Louis révélèrent des traces de lutte. Apparemment, Louis et Thomas se seraient battus et Louis, on ne sait pas comment, aurait réussi à tuer Thomas!!! « Mais ça se peut pas, répétaient tous ceux qui consultèrent les rapports. Louis sous GHB et MDMA n’auraient pas pu se défendre. Si Thomas avait décidé de le tuer, peu importe pourquoi, Louis aurait eu aucune chance. » Mais pourtant…

Louis fut arrêté, emprisonné une nuit, jusqu’à ce qu’un juge établisse qu’on pouvait le libérer en attente de son procès; il ne représentait aucune menace pour la société. Le juge ordonna par contre qu’il subisse un bilan psychiatrique. Louis se soumit à l’ordonnance sans opposer de résistance, espérant que les psychiatres pourraient l’aider à recouvrer la mémoire. Eh non, tous s’accordaient sur une chance: on ne pouvait rien faire pour ça.

Louis demanda à consulter les enregistrements sur sa GoPro. Cela lui fut refusé pendant trois mois. On a même saisi sa caméra, toute la caméra, la considérant comme une pièce à conviction. Louis était bien choqué de ça. Il savait que tout ce dont ils avaient besoin, c’était la carte-mémoire dans la caméra. Il tenta quelques fois de récupérer la caméra, on lui répéta que ça n’avait aucune importance, il insista trop, finit par se quereller avec sa mère à ce sujet et sa mère et lui ne se parlèrent plus pendant deux semaines, à cause de ça, à cause de la caméra! On finit par lui rendre la caméra, mais il manquait le trépied qu’il ne récupéra jamais, et la carte-mémoire avait été formatée.

Louis finit, à force de rugissements et de colères qui lui valurent des contraventions pour non-respect envers des agents des forces de l’ordre, par récupérer les enregistrements. Figurez-vous qu’il a fallu près de cinq mois d’enquête pour établir qu’il n’y avait rien là-dessus!!! Le cadrage était super mauvais. Au début, on voyait dehors sur le balcon de Louis. Son ami et lui discutaient.

  • Hé tu vas pas filmer! reprocha Thomas.
  • Ben oui, insista Louis. C’est toi qui parles de faire un podcast depuis un bout. On va en faire un vrai, cette fois.
  • Ok, cool, tu vas le mettre sur YouTube après? demanda Thomas
  • Probablement pas, assura Louis, mais on verra, peut-être des bouts.

Louis semblait buzzé, bougeant la tête dans tous les sens. Thomas, lui, tout souriant, semblait réaliser un grand rêve.

  • Ça va? demanda Thomas.
  • Plus ou moins, admit Louis. J’me sens tout mou, ajouta-t-il, comme si quelque chose essayait de prendre le contrôle de moi.
  • Laisse-toi faire, suggéra Thomas, ça va être plus facile. Tiens prends ça, ça va t’aider. » Thomas tendit une pilule à Louis qui l’avala sans poser de question.
  • Pendant qu’la pilule fait effet, proposa Louis, j’vais renforcer ma connexion esprit-corps. J’vais essayer d’protéger une zone de mon cerveau contre l’effet de la chose qui essaie d’me paralyser. C’est probablement encore la fatigue, à cause du travail pis tout. Ça va passer, j’te reviens dans pas ben long. J’vais protéger mon lobe frontal, pour la logique pis tout, le reste peut se faire péter en supposant que ça va guérir après.
  • Tu devrais aller t’étendre, à la place, suggéra Thomas.
  • Oui, c’est une bonne idée, admit Louis, qui se leva, tituba et faillit s’effondre.

On voyait vaguement que Thomas tentait de soutenir Louis et le mena à l’intérieur, puis revint chercher la caméra qu’il laissa allumée et posa sur la table de chevet. On ne voyait presque rien, juste le plafond, le mur et le pied de lit. Louis pense que Thomas l’a mise là exprès, pour qu’on ne voie rien.

On entendait Thomas respirer de plus en plus bruyamment, on voyait passer des vêtements devant la caméra, qui furent jetés par terre, puis Louis qui murmurait « non, non, non » et Thomas, apparemment en jubilation profonde, qui semblait se rassasier d’un plat d’une rare exquisité. « Ohhh miam miam miam! » Cela dura peut-être cinq minutes, après quoi Thomas lança « Comment ça tu bandes pas? » puis la caméra s’arrêta! Plus de batterie!

Louis était fou de rage. La maudite batterie, encore, avait lâché! La GoPro, qu’il avait eu du mal à récupérer, se fit démolir, ce jour-là. Louis la sortit de son boîtier et la lança à répétition contre un mur de briques, dehors, jusqu’à ce qu’elle casse en plusieurs morceaux, puis il cria et fondit en larmes. La police, appelée par les voisins, le ramena encore à l’hôpital où on lui fit passer des tests, et puis on lui prescrivit des calmants.

Louis écouta l’enregistrement plusieurs fois, à la recherche d’indices pouvant expliquer ce qui s’était passé. Pourquoi n’avait-il pas bandé? Il savait depuis des années qu’il était atteint de difficultés érectiles. Mais de là à ce que ça mène au meurtre, il ne comprenait pas. On pense que Thomas était tellement en manque que combiné à l’alcool et aux drogues qu’il avait pris, ça aurait pu le rendre violent. Il aurait tenté d’étrangler Louis, fou de rage de voir tous ses efforts pour avoir une relation sexuelle avec lui réduits à néant. Mais comment Louis avait-il pu se défendre? Cela demeurait flou et incompréhensible. Les voisins, interrogés par la police et par Louis (qui se retrouva avec une promesse de paix lui interdisant d’entrer en contact avec l’un d’eux, tellement il y était allé intense une fois), ne savaient rien. Ils avaient entendu des cris, durant la soirée, c’était tout.

Louis ne put jamais s’en remettre. Toutes ses économies passèrent dans la recherche de traitements pour recouvrer la mémoire. Il prit part pour cela à diverses études expérimentales, dans divers pays. Cela revenait à peu près toujours à combiner l’hypnose avec diverses drogues. On exigeait souvent que le volontaire n’ait pris aucun alcool ou drogue les mois précédant le test, mais Louis mentait pour se soumettre à de plus en plus de protocoles expérimentaux. Parfois, ils faisaient des tests préliminaires, détectaient des substances et refusaient de soumettre Louis au traitement (mais il avait payé le voyage et les tests), d’autres fois ils ne vérifiaient pas assez et y allaient à fond la caisse, soumettant le cerveau de Louis à des dommages potentiels. À chaque fois, le résultat était le même: rien.

Les voyages, les médicaments et tout, cela finit par lui coûter cher. Il avait aussi besoin de plus en plus de médicaments pour juste tenir debout: anxiolytiques, anti-dépresseurs, psychotropes. On tenta la psychothérapie, aussi, mais ça ne donnait que peu de résultats.

Puis Louis réussit à se procurer du GHB et en prit pour essayer de reproduire l’état dans lequel il a été plongé par Thomas. Il crut que ça lui aidait à récupérer des bribes de souvenirs, mais ce n’était qu’illusion. Il expérimenta à plusieurs reprises, augmentant la dose à chaque fois. Il finit par développer une dépendance et dut se résoudre à se prostituer pour se payer plus de drogue. Louis finit tué: règlement de compte en raison de dettes accumulées et non remboursées.

Louis a certes été acquitté pour le meurtre en raison de légitime défense, mais Thomas a finalement eu raison de lui. Louis est mort psychologiquement ce jour-là. Le reste de sa vie, il l’a gâchée à essayer de comprendre l’incompréhensible. Il n’aurait pas dû survivre, ce jour-là. Sous l’effet de la drogue, il n’aurait pas dû pouvoir se défendre. Que ce soit sa connexion esprit-corps qui a pu préserver une petite zone de son cerveau des effets du GHB et de la MDMA, un ange venu à son secours ou simplement une défaillance inespérée du corps de Thomas qui a flanché sous l’effet de toute la cochonnerie qu’il a ingérée avant de passer à l’acte, peu importe. Ça avait sauvé Louis, et il a gâché cette deuxième chance. Il a perdu son emploi, coupé les ponts avec toute sa famille et ses amis, pour chercher quelque chose qui n’y était pas. Les médecins le lui ont dit: le GHB a perturbé l’encodage des souvenirs dans sa mémoire. Il n’y avait rien à trouver, car rien de ce qui s’est passé n’a été stocké à long terme. Il n’y avait rien à faire. Ceux qui prétendaient le contraire étaient des charlatans qui cherchaient à se faire un peu d’argent facile.

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Récit

Un mystérieux, silencieux et indésirable visiteur

Cela faisait un certain temps que Jean n’avait pas invité son ami Rémi dans sa cour. Ça a été interdit pendant des mois à cause de la pandémie. Maintenant que c’était permis, ils se trouvaient diverses excuses pour ne pas le faire, mais par chance un moment donné les excuses manquèrent et ils se virent, dans la cour de Jean. Ils jasèrent de ce qui s’était passé ces derniers mois, prirent quelques bières et eurent du bon temps.

Tandis que Jean était parti aux toilettes, Rémi remarqua une chaise longue, d’apparence plus confortable que les deux chaises de patio sur lesquelles ils étaient assis. Ne croyant faire aucun tort, Rémi voulut s’asseoir un peu dans la chaise longue, quitte à revenir à son siège initial au retour de son ami. C’est alors que Jean poussa un cri presque de terreur, depuis la salle de bains. « RÉMI! ASSIEDS-TOI PAS LÀ!!!! » Surpris, Rémi retourna s’asseoir sur la chaise de patio, se demandant bien ce qu’il y avait de si mal à utiliser la chaise longue. Peut-être venait-il de la repeindre?

Jean, un peu mal à l’aise, revint des toilettes. « Désolé de t’avoir fait peur de même. Cette chaise longue est maudite, faut pas s’asseoir dedans. Faut juste pas. » Sous le regard perplexe de Rémi, Jean raconta l’histoire à l’origine de cette crainte.

Un jour, environ une semaine plus tôt, Jean était assis sur sa chaise longue préférée quand soudain, un homme dans la cinquantaine se pointa dans sa cour. Il était vêtu de culottes courtes carrotées rouges et d’un chandail vert lime, portait une barbe grise et des cheveux noirs courts. Jean voulut lui demander ce qu’il venait faire là, mais il constata qu’il n’arrivait plus à parler. Sa bouche pouvait s’ouvrir, mais plus aucun son n’en sortait.
Le monsieur mystérieur s’approchait de lui, semblait vouloir prendre place sur la chaise longue comme si Jean n’existait pas. Un peu outré, Jean fit mine de se lever, car le monsieur semblait bel et bien parti pour s’écraser de tout son poids sur lui! Eh bien Jean constata avec un début de panique qu’il n’arrivait plus à bouger du tout! Ses muscles ne lui répondaient plus. Il n’était pas coincé par une force surhumaine, entravé par une chaise visible ou pas, non; il ne pouvait pas même essayer de bouger!

Sans que Jean ne puisse y faire quoi que ce soit, le monsieur s’effoira sur lui, bien carré, c’en était presque étouffant. Le monsieur ne bougeait pas, ne disait rien, confortablement assis sur les genoux de Jean, le dos lourdement posé sur son torse. Jean avait un peu de mal à respirer et le poids du monsieur commençait à lui couper la circulation dans les jambes. Mais il ne pouvait rien dire, il ne pouvait rien faire. Il sembla s’écouler plusieurs heures comme ça. Le monsieur ne disait rien, ne faisait rien, il restait juste là, regardant droit devant lui!!! Jean ne comprenait pas, ne pouvait rien faire, rien dire, jamais il ne s’était senti aussi coincé et impuissant. Régulièrement, le monsieur lâchait des pets. Les gaz remontaient jusqu’aux narines de Jean. On aurait dit que plus ça allait plus il faisait chaud et plus ça puait! Et puis un moment donné, tandis qu’il faisait presque nuit, le monsieur se releva et partit. Un instant, Jean crut qu’il allait être laissé à son sort, coincé, paralysé, mais graduellement, il retrouva sa liberté de mouvement. Il se leva alors, tenta de rattraper l’homme pour lui demander ce qu’il avait bien voulu faire, mais le monsieur était monté dans une voiture et filait au moment où Jean arrivait à sa hauteur. Une vieille Honda Civic bleu turquoise, Jean n’eut pas la présence d’esprit de noter son numéro de plaque.

Le lendemain, le monsieur revint, habillé exactement de la même façon que la veille. Jean n’eut pas le temps de se lever de sa chaise longue. Dès que le monsieur est entré dans la cour, il était trop tard: paralysé, incapable de parler. Il dut donc subir le poids et les pets, encore! Cela dura plusieurs heures, comme la veille. En plus, la paralysie dura plus longtemps après le départ du bougre; Jean n’a pas pu noter le numéro de plaque de la voiture qui avait eu le temps de démarrer trois fois avant qu’il ne puisse commencer à lentement pouvoir bouger un membre!

Le troisième jour, Jean laissa vacante sa chaise longue et en prit une autre. Le monsieur revint. Jean était terrifié à l’idée de se faire paralyser à nouveau. Mais non, le monsieur alla s’effoirer dans la chaise longue vide et resta là, sans bouger. Jean tenta de lui demander ce qu’il voulait, ce qu’il venait faire ici. Le monsieur ne répondit rien. Jean insista, haussa le ton et puis ne put plus parler! Choqué, il tenta d’aggriper le monsieur pour le forcer à se relever. Jean se retrouva au sol, incapable de se relever et de parler. Cela dura des heures, au sol, au gros soleil tapant. Jean finit par avoir envie et ne pouvait ni se lever, ni demander d’aller aux toilettes. Cela finit qu’il dut le faire dans ses culottes. C’est seulement tard dans la nuit que le monsieur se leva enfin et Jean put se relever et parler.

Le jour suivant, Jean tenta de verrouiller la clôture. Il alla s’acheter une chaîne et un cadenas pour ça. Le monsieur vint, joua avec la porte, Jean crut qu’il n’allait pas insister et partir. Eh bien non: le monsieur entreprit de grimper après la clôture. Il réussit, sauta par terre et puis s’immobilisa. Jean constata encore une fois qu’il était paralysé et ne pouvait plus parler. Le monsieur se dirigea vers lui, sans aucune malice ni colère dans le regard, juste un regard vide de toute émotion mais aussi de sens. Sans que Jean ne puisse y faire quoi que ce soit, le monsieur lui fouilla les poches, récupéra la clé du cade nas et alla ouvrir la porte de la clôture pour jeter clé, chaîne et cadenas par terre et aller choir sur la chaise longue! Jean, exaspéré, constata qu’il allait encore devoir passer tout le temps de cogitation silencieuse du monsieur paralysé. C’est effectivement ça qui arriva.

« Alors c’est ça. On laisse la chaise libre et on espère qu’il va reprendre la même tout le temps. Moi je veux pas me faire paralyser encore. » Rémi suggéra d’attendre l’arrivée du monsieur, laisser s’asseoir et puis aller voir son numéro de plaque. « J’ai pas osé faire ça, admit Jean, j’avais trop la chienne. Mais c’est une bonne idée. »

Alors ils continuèrent de parler, et ce qui devait arriver arriva: le monsieur arriva dans la cour, localisa la chaise et s’y installa comme si c’était chez lui. Alors Jean sortit et tenta de repérer la voiture. Il la trouva et se rendit compte qu’il ne parvenait pas à lire le numéro de la plaque. Sa vision, mystérieusement, était devenue floue, et elle le resta même à son retour dans la cour. « Qu’est-ce qui s’passe? demanda Rémi, inquiet » « J’vois plus rien! se plaignit Jean » Bon, ce n’était pas tout à fait vrai. Jean pouvait toujours discerner les formes, même reconnaître le visage de son ami, mais il ne parvenait plus à lire quoi que ce soit!!! Paniqué, il ne pouvait plus rien faire.

Rémi, désireux d’aider son ami, tenta d’aller parler au monsieur, le raisonner. Il resta calme et posé, mais malgré tout, après une minute d’argumentation en solitaire, il perdit la parole. Choqué, il alla à son tour voir la voiture et en prit des photos avec son téléphone. Puis il revint dans la cour, s’asseoir près de son ami. La soirée promettait d’être très longue…

Rémi écrivit alors à Jean, sur un bout de papier, que ne pouvant plus parler, il était aussi bien rentrer chez lui. Jean était bien d’accord avec lui, et bien entendu choqué par le fait que le monsieur ait à ce point gâché sa rencontre amicale.

Mais avant que Rémi ne puisse sortir de la cour, il s’effondra au sol et resta pris là. Jean, choqué encore plus, alla voir le monsieur et lui demanda pourquoi il avait ainsin paralysé son ami qui ne voulait le déranger en rien. Le monsieur ne répondit pas. Jean n’insista pas, sachant ce qui s’en venait.

La soirée passa, une partie de la nuit. Puis le monsieur se leva enfin, s’approcha de Jean, lui fouilla les poches, récupéra son téléphone, fit quelques manipulations, le jeta par terre et repartit, comme ça, comme si de rien n’était. Sitôt que sa voiture fut en mouvement, Jean recouvra la vue, et Rémi la parole et le mouvement. Choqué, il reprit son téléphone par terre et puis les deux amis, déçu de la tournure de la soirée, se saluèrent et se promirent de remettre ça.

Rémi constata avec colère que le monsieur lui avait complètement effacé les données de son téléphone. Au moins, se soulagerait-il plus tard, il n’aviat pas détruit l’appareil. Les photos de la plaque de la voiture auraient dû être perdues, mais le monsieur ne connaissait pas la technologie du cloud. Rémi avait configuré l’application Dropbox, sur le téléphone, pour téléverser toute photo prise avec l’appareil, et il avait ses données mobiles activées. Alors les photos étaient là, dans le cloud. Il alla les chercher et trouva le numéro de plaque. Il le signala à Jean et tous deux portèrent plainte à la police.

Eh bien on leur expliqua que plusieurs signalements du genre avaient été faits ces derniers mois, depuis le début d ela pandémie en fait, et que toute tentative pour arrêter l’homme avait été vaine. On ne comprenait pas comment il faisait, encore moins pourquoi. Si un policier tentait de l’interpeller plus de trois fois, il perdait la parole jusqu’à temps que le monsieur daigne bouger. Si un policier tentait de le faire bouger de force, il se retrouvait au sol, incapable de remuer le moindre membre, jusqu’à ce que le monsieur se lève et parte; ça pouvait durer des heures. On a essayé de lui tirer dessus. On a essayé de déplacer la chaise. Rien n’y fit. Certaines personnes ont réussi à faire cesser les visites impromptues en se débarrassant de la chaise sur laquelle le monsieur vient s’asseoir. C’était vraiment tout ce qu’on pouvait faire.

Alors Jean rangea sa chaise longue dans le cabanon en se disant que le monsieur ne l’y trouverait pas, repartirait et ne reviendrait plus. Le jour suivant, le monsieur revint, toujours habillé de la même façon, fit le tour de la cour du regard, ne trouva pas. Un instant, Jean crut qu’il allait choisir une autre chaise, sa chaise. Le monsieur se dirigea justement vers lui et Jean sentit qu’il commençait à avoir du mal à bouger. « Fais pas ça, supplia-t-il mentalement. » Le monsieur changea de cap, se dirigeant vers le cabanon où était la chaise longue. Il commença à jouer avec la porte, que Jean avait verrouillée. La porte refusant de s’ouvrir, le monsieur, toujours sans dire un mot, se dirigea à nouveau vers Jean qui ne pouvait plus bouger ni parler, encore. Il lui fouilla les poches, récupéra la clé, ouvrit le cabaon et ressortit la maudite chaise qu’il posa exactement là où elle était la dernière fois. La clé du cabaon, il la jeta par terre, sans regarder où elle allait; il s’en foutait. Puis il s’installa là et se mit à péter, plus souvent que la veille! Jean ne pouvait toujours plus bouger ni parler; il dut attendre des heures, que le monsieur reparte, pour enfin pouvoir bouger à nouveau!

Le lendemain, Jean démolit la maudite chaise à coups de marteau et en fit brûler le tissu. Le monsieur revint, regarda ça, puis repartit. Il ne revint plus. Jean s’est acheté une autre chaise longue semblable à la sienne et jamais le monsieur n’est revenu l’embêter.

On ne sait pas pourquoi cet homme agit ainsi. On ne sait pas ce qu’il fait le monsieur quand il est assis dans la cour des gens comme ça, mais personne n’a réussi à l’interroger ou l’empêcher de faire ce qu’il fait. Tous ceux qui ont essayé sont encore là pour en parler, car ils ont tous retrouvé la parole et la mobilité après le départ du monsieur. Aucun mal n’a jamais été fait. Même une vieille dame qui s’est retrouvée sous le monsieur pendant des heures, elle avait besoin de sa pompe pour l’asthme. C’est comme si son organisme était suspendu le temps que le monsieur restait là. Sitôt qu’elle a retrouvé sa mobilité, sa crise d’asthme en pause est repartie, elle a pu se pomper et survivre. Mais personne ne comprend, personne ne sait.

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Récit

L’écureuil

Lorsque Daniel revint de l’épicerie, il poussa un soupir d’exaspération. Encore une fois, il y avait plein de terre sur son balcon et cette fois, une couette de basilic était par terre. L’écureuil, le chat, le raton ou de quoi d’autre avaient encore frappé. Daniel savait qu’il n’aurait pas le choix de se débarrasser de ses fines herbes. Il avait été privé de déjà trop de choses en raison de la pandémie. Il n’accepterait pas que ça lui soit enlevé aussi.

Alors il décida de tenter de quoi, mettre son plan de dingue à exécution. Il savait au fond de lui que ce n’était pas une bonne idée, que ça risquait de juste ne pas fonctionner, mais il voulut le faire, pour au moins se défouler un peu. Alors il entreprit les recherches pour trouver les accessoires qu’il lui fallait. D’abord, la soie dentaire et le duct tape gris, oui tout était là. Il jugea bon de disposer de lunettes de sécurité pour se protéger les yeux d’éventuels coups de griffes. Mais les lunettes, il dut les chercher et les chercher pendant un long après-midi avant de finir par les retrouver. Il avait eu ça pour les cours de chimie au secondaire, c’était tout poussiéreux, mais encore utilisable. Il les lava pour pouvoir y voir un peu, et puis mit ça avec les autres accessoires.

Il lui fallait aussi quelque chose pour endormir l’animal, avant mais aussi après la capture. Il avait pensé à de l’ether ou du chloroforme. Le chloroforme lui semblait le plus approprié, car il pouvait en imbiber des tampons qu’il placerait dans les pots de fines herbes. L’animal nuisible mettrait les pattes là-dessus et finirait par en avoir dans la bouche ou en respirer assez pour tomber endormi. C’est ça qu’il espérait en tout cas. L’ether, gazeux, ce serait plus difficile à diffuser de façon à affecter juste l’animal.

Mais obtenir le chloroforme ne fut pas facile. Daniel dut tenter de s’en fabriquer et juste rassembler les ingrédients fut difficile. Mais il finit par trouver ce dont il avait besoin sur Internet. Il fallait que les bonnes proportions et la bonne température soient respectées pour garantir un résultat optimal. Une erreur et soit le produit ne ferait rien du tout, soit il tuerait l’animal. Le chloroforme prêt, Daniel mit ça dans ses fines herbes et attendit trois jours sans résultat. Soupçonnant le chloroforme inefficace, Daniel dut faire quelque chose d’absolument horrible: le tester sur lui-même!!! Il en respira un bon coup, ne ressentit aucun effet. Bon, c’est clair que ça ne fonctionnait pas.

Il révisa sa recette, tenta de se procurer une balance pour peser les ingrédients, un thermomètre plus précis, puis réessaya. Cette fois-ci, après avoir respiré une petite quantité du produit, il perdit connaissance et se réveilla une demi-heure plus tard. Ok, ça allait le faire. Il remit les tampons dans les pots de fines herbes.

S’amorça ensuite une longue surveillance qui dura trois jours, mais un après-midi ensoleillé, eh bien un écureuil était couché par terre sur son balcon, à côté du pot de fines herbes. AH AH!

Daniel, excité mais tâchant de rester calme le plus qu’il pouvait, sortit ses autres accessoires. Il posa et mit en marche une caméra, s’assurant qu’elle capterait bien ce qui se passait sur le balcon. Puis il s’approcha du petit écureuil, le tapota un peu, se retint de le serrer très fort et le secouer. Trop tôt, fallait l’attacher, avant! Et fallait mettre les lunettes, aussi! Il avait failli les oublier! L’écureuil, s’il se réveillait, pouvait virer fou et griffer partout, lui plantant une griffe dans un œil.

Alors Daniel entreprit de lui attacher les quatre pattes ensemble avec la soie dentaire. L’opération s’avéra plus difficile que prévu, car les pattes, un peu trop petites, semblaient fragiles et risquaient de se briser si on les approchait trop les une des autres. Daniel dut enrouler de la soie dentaire autour de chaque patte individuellement, ne pas trop serrer, car il sentait que ça pouvait couper la circulation sanguine, puis rapprocher le plus possible les pattes les une des autres pour les immobiliser sans rien casser.

Ensuite, il fallut que Daniel trouve un moyen de forcer l’animal à ouvrir la bouche. Il pensait que la bouche allait s’ouvrir assez pour qu’il puisse y faire entrer un mouchoir, ensuite de quoi il était pour mettre du ruban gris jusqu’à temps que ça semble pouvoir tenir. Mais la bouche restait fermée. Alors Daniel eut la brillante idée de pincer le museau de l’écureuil. La bouche s’ouvrit, il rentra le mouchoir là-dedans, puis commença à se dérouler du ruban adhésif. Mais l’animal, bien qu’endormir, recracha le mouchoir si bien que Daniel dut recommencer. Il dut s’y prendre à trois fois avant de pouvoir mettre le ruban gris. Mais le ruban ne collait pas sur le poil de l’animal. Il fallut qu’il lui en roule tout autour de la tête, plusieurs tours, pour que ça tienne enfin.

La chose faite, Daniel s’assit sur une chaise, se frottant les mains de satisfaction, et attendit que l’animal donne signe de se réveiller. Il ne bougea pas pendant près de quarante-cinq minutes, mettant Daniel à la torture. L’écureuil était-il mort? Daniel a fini par arrêter la caméra, mais il était trop tard: les piles étaient presque à plat. Il dut aller se chercher d’autres piles. Il enleva aussi ses lunettes de sécurité, car il avait trop chaud avec ça. Un moment donné, la tête se mit à bouger et un petit couinement étouffé se fit entendre.

« Hé hé! Tu t’es fait pogner. » annonça Daniel, avant d’éclater d’un rire plus sadique que prévu. On aurait dit un espèce de fou. Daniel prit l’écureuil et se mit à le palper, d’abord doucement puis de plus en plus rudement. L’écureuil essaya de se débattre, tenta de griffer, mais il ne put rien faire d’autre que couiner. Malgré les précautions prises par Daniel, il se fit coupailler un peu aux bras et au visage, mais rien de bien méchant. Ça aurait été mille fois pire si l’écureuil n’avait pas été attaché et bâillonné. Oh, il en avait oublié de remettre les lunettes et même de redémarrer la caméra! AH! Daniel corrigea vite ces lacunes, puis reprit l’agaçage.

L’expérience était un peu décevante. Le poil de l’écureuil était rugueux, pas doux. Daniel n’éprouvant aucun plaisir avec ça, il décida d’aller se chercher des gants pour se protéger les mains, en cas de griffures. Quand il revint avec ça, l’écureuil avait réussi à se déplacer un peu et était presque sur le point d’atteindre les marches, pour se sauver. « Ben non, là! Tu vas pas partir attaché pis la bouche collée, quand même. On va s’amuser encore un p’tit peu, là! »

Mais un petit peu, cela voulait dire quarante-cinq minutes de picossage pour Daniel! Oui oui, pendant quarante-cinq minutes, Daniel a agacé cet écureuil-là, ça n’avait pas de bon sens, et ce sans presque jamais cesser de rire, parfois aux larmes. Il n’y a presque pas une partie de son corps qu’il n’a pas frottée. Il y avait du poil partout sur le balcon après ça. Daniel a aussi secoué l’animal tellement rudement qu’on l’entendait haleter sous son bâillon. L’écureuil a trembloté à quelques reprises, surtout quand Daniel l’a mis au-dessus du vide et l’a secoué là, menaçant de le lâcher et le faire choir trois étages plus bas. Il a pensé le faire, voir si l’animal allait retomber sur ses pattes comme un chat, mais il n’a pas osé.

Puis il lui restait une torture à faire: la chaudière d’eau! Il alla la chercher. Il la remplit d’eau et puis revint avec ça. L’écureuil, sentant qu’il allait passer un sale quart d’heure, se mit immédiatement à trembler quand il vit ça. Daniel le prit, le secoua encore un peu, puis le plongea dans la chaudière. Puis il le ressortit. « Je te baptise! Au nom du père! » Plouch, encore dans l’eau. Il laissa l’écureuil là cinq secondes, le remonta, attendit qu’il ait finit d’haleter et cracher de l’eau par les narines, puis « et du fils » plouch! L’écureuil resta dans l’eau dix secondes. Il fallut un peu plus de temps pour que l’animal éprouvé cesse de cracher de l’eau par les narines. « Et du saint! » L’écureuil resta dans l’eau quinze secondes. Daniel se demanda s’il n’allait pas finir par le tuer tellement ce fut long avant qu’il se remette de ça. Mais il voulait finir son « baptème ». « Esprit! Amen! » L’écureuil resta dans l’eau vingt secondes. Il se fit tellement aller la queue que cela finit par faire bouger la chaudière. Ensuite, tandis que l’écureuil se remettait de cette aussi dure qu’inutile épreuve, Daniel éclata d’un rire si sadique qu’on aurait dit un fou.

Lorsque l’animal redevint silencieux, Daniel prit la chaudière et en garocha tout son contenu en pleine poire de l’écureuil. Il songea à peut-être le faire sécher sur le BBQ, mais il se dit que non, ce serait trop, là. Alors Daniel entreprit de libérer son prisonnier. Pour cela, il prit un nouveau tampon imbibé de chloroforme et força l’écureuil à en respirer. Cinq secondes plus tard, l’animal ne bougeait plus.

Daniel commença par couper les fils de soie dentaire qui liaient les quatre pattes ensemble. Il dégagea d’abord une patte, puis il entreprit ensuite de lui ôter la soie dentaire enroulée autour, ce qui était plus difficile que prévu parce qu’il y avait moyen de blesser l’animal avec les ciseaux. Daniel s’y prit mal, prit trop de temps, si bien que l’écureuil reprit conscience! L’animal fou se mit à se débattre et lacéra le visage, les bras et le torse de Daniel qui ne put que pousser un cri de douleur avant de tout lâcher ce qu’il avait dans les mains.

Il courut à la salle de bain pour examiner, nettoyer et panser ses nombreuses lacérations tandis que l’écureuil, partiellement détaché, réussissait à se détaper la bouche un peu et se se mettait à CRIER. QUIIIICCCKKKK! QUAK! QUAK! QUAK! QUAK! QUIIIIIIIIIIKCCCKKKKK!! QUAK! QUAK! QUAK! QUIIIIIIIIICCCCCKKKK!!! « Oh mon Dieu NON! » Affolé, Daniel bondit dehors, oubliant ses coupures et le sang qui revola partout sur le plancher. Il se saisit d’un autre tampon de chloroforme, prêt. L’écureuil n’était plus sur le balcon. Partiellement détaché, avec plein de ruban gris autour de la tête, il était rendu sur le balcon du voisin en bas. Daniel, choqué par la douleur et sa perte de contrôle de la situation, poussa plusieurs jurons avant de descendre aller récupérer sa prise. Il l’assomma avec le chloroforme, puis remonta avec l’écureuil.

Cette fois-ci, il eut en masse le temps de lui détacher les quatre pattes et lui enlever le ruban gris. Le mouchoir dans la gueule de l’écureuil était si dégueu que Daniel décida de le jeter. Mais le pelage sous le ruban demeurait toujours collant. Il essaya un peu, puis se dit qu’au pire l’animal pourrait repartir ainsi. Il retourna donc à la salle de bain finir de nettoyer et panser ses lacérations qui chauffaient un peu. Il dut en venir à prendre une douche pour tout nettoyer ça, puis se posa de longs pansements en juxtaposant plusieurs petits bandages adhésifs. Il se demanda s’il ne vaudrait pas mieux faire poser des points de suture, mais il n’avait pas super envie d’aller à la clinique en temps de pandémie pour ça, alors il se dit que ça allait guérir si c’était bien nettoyé et ça avait arrêté de saigner. Ça ne saignait plus, au moins. Il dut frotter plusieurs taches de sang ensuite de ça, et peu importe ses efforts, il lui semblait en rester toujours. Il y avait un sillon de sang allant de la salle de bain au balcon et autour, plusieurs spots isolés. Il allait falloir passer la vadrouille à grandeur, dans les jours qui suivraient.

Comme l’écureuil ne bougeait toujours pas, Daniel tenta d’améliorer son travail et lui nettoyer la tête jusqu’à ce que ça cesse de coller. En vain. Ne sachant plus que faire, Daniel dut se résoudre à appeler son père pour lui demander conseil. Son père lui dit que ça ne servait à rien de torturer ça, cet écureuil-là, qu’il allait revenir dans les plantes quand même, comme si de rien n’était. Roger, le père de Daniel, n’avait qu’une solution à proposer: nettoyer l’écureuil avec de l’essence. Oui oui, du gaz! Pour un écureuil! Ouf! Daniel n’avait pas de voiture, donc pas d’essence à sa disposition, et se sentait un peu gêné d’aller se pointer dans un garage pour acheter une cannisse. Et le temps qu’il fasse ça, l’écureuil aurait le temps de se réveiller 3 ou 4 fois et partir.

Alors Daniel tenta de frotter ça avec de l’eau savonneuse, de l’alcool à friction, d’autres produits qu’il avait, en vain. Ça restait toujours collant un peu. Puis il se rendit compte qu’il faisait noir. Il avait passé plusieurs heures à cette tâche et, pire encore, l’écureuil ne bougeait toujours pas. Il était probablement mort.

Chaque fois que Daniel retournait à l’intérieur pour chercher un autre produit, il trouvait par terre une nouvelle tache de sang qu’il tentait de nettoyer. On aurait presque dit que les taches revenaient d’elles-mêmes. Mais Daniel ne saignait plus, il avait vérifié plusieurs fois.

Alors Daniel affolé rappela son père pour lui faire part de la situation. Roger tenta de le rassurer, Daniel continua à insister avec sa crainte croissante de finir en prison. « Là Daniel, lui dit Roger sur un ton presque autoritaire. Tu vas prendre l’écureuil, tu vas l’mettre dans un sac, pis tu vas mettre ça au congélateur. Quand ça va être le jour des poubelles, tu vas le jeter. » Hiiiiiii… N’est-ce pas interdit par la ville de jeter un animal mort? Probablement. Mais c’était ça ou… la prison! Oui oui, on en était là.

Alors Daniel prit l’écureuil, l’amena à l’intérieur, grogna en apercevant une autre tache de sang sur le plancher dans la cuisine, et le mit dans un sac. Il ferma le sac avec un nœud et plaça le tout au congélateur. Puis il nettoya la nouvelle tache, puis une autre et une autre, et essaya de se détendre un peu en prenant une bière et en écoutant un épisode de sa série télé favorite. C’est pendant qu’il se brossait les dents qu’il entendit gratter dans le congélateur. L’écureuil, il était encore en vie! Daniel ouvrit la porte, d’abord doucement, puis complètement. L’écureuil lui sauta dessus, le lacérant avec ses griffes et le mordant à plusieurs reprises! Daniel ne put rien faire, à part fermer les yeux pour au moins essayer de sauver ça, cela se fit très vite. Lorsque l’écureuil eut complètement défiguré Daniel en à peine cinq secondes, il partit à course et alla se cacher sous son lit!

Daniel tenta de panser tant bien que mal ses nouvelles blessures, puis essaya d’attirer l’écureuil dehors, en vain. L’animal restait sous le lit, mordant si on approchait trop. Daniel réussit à le faire sortir en le titillant avec un bâton, mais l’écureuil alla se cacher sous sa table de cuisine, puis sous le divan, puis encore sous le lit. La porte patio et la porte d’entrée étaient grandes ouvertes, l’écureuil pouvait se sauver, mais il restait à l’intérieur. Daniel en était à lui donner des coups avec le bâton. Tout ce que cela fit, c’est encore des griffures et des morsures! Et les cris, oh là là les cris, autant de Daniel que de l’écureuil devenu fou!

Au moment où Daniel y était presque, ayant réussi à agripper l’animal avec une pince à barbecue, il sentit une main lui taper sur l’épaule. « Monsieur, c’est Annie de la SPCA, on va s’en occuper. » Daniel, mal à l’aise, ne put que reculer et laisser faire les professionnels. Annie agrippa l’écureuil avec une pince spéciale et le mit dans une cage. Elle demanda à Daniel de lui expliquer ce qu’il avait fait. Il dut raconter avec un peu de honte toutes les tortures qu’il avait infligées à l’animal.

« Tu sais qu’il se vend des cages pour recouvrir les plantes, pour pas que les écureuils viennent? Ça servait à rien de faire tout ça, il serait revenu malgré tout. Mais là au moins, celui-là, il ne reviendra pas. Si on réussit à le sauver, et ça se pourrait qu’on soit obligé de l’euthanasier, on va le relâcher dans un parc-nature d’où il reviendra pas de sitôt. » Annie repartit avec l’écureuil qui n’arrêtait plus de crier, ce fut fait, ce fut finit.

Les voisins qui entendaient crier avaient appelé le 911. Outre la SPCA, les services ambulanciers étaient sur place et prirent Daniel en charge, le conduisant à l’hôpital. Il dut y attendre la nuit. Quand un médecin le reçut enfin, toutes ses plaies chauffaient et avaient enflé. Il y avait plein de pus qui sortait de là; ça avait tout infecté. Il a fallu que Daniel prenne une médication par voie orale pendant plusieurs jours, reçoive le vaccin contre la rage au cas où et applique une crème sur toutes les blessures, plusieurs fois par jour, avant de se refaire des pansements. En plus, à cause du vaccin contre la rage, cela retarda de deux mois sa deuxième dose de vaccin contre la COVID!

Trois jours plus tard, Daniel avait une sommation à comparaître en septembre, au palais de justice. Il était accusé de cruauté envers les animaux, passible de prison. Selon son avocat qu’il trouva, il pourrait peut-être s’en tirer à condition de faire un très généreux don à la SPCA et s’acquitter de travaux communautaires, mais c’était loin d’être gagné. En plus, on a dû euthanasier l’écureuil, car Daniel l’avait tellement brassé qu’il y avait des trucs cassés dedans; l’animal aurait eu besoin de plusieurs chirurgies et aurait malgré tout souffert toute sa vie. Ces nouvelles circonstances aggravantes rendaient presque impossible une absolution conditionnelle. Daniel aurait de la prison à faire, une vingtaine de jours probablement, une affaire de rien selon son avocat qui essayait de le rassurer, mais le dossier criminel, lui, resterait, à vie. Son employeur, sans poser de questions, sans chercher plus loin, le congédia dès qu’il apprit la chose. L’entreprise pour laquelle Daniel travaillait ne voulait juste rien avoir à faire avec ça.

Daniel se débarrassa de ses fines herbes. Ça lui avait causé trop de trouble. Il décida finalement de déménager, car ses voisins, qui avaient tout entendu, lui faisaient des regards de travers chaque fois qu’ils le croisaient. À cause de ses lacérations, il dut porter un masque bien après la fin de la pandémie, et il dut subir plusieurs chirurgies esthétiques.

Vraiment, ça n’a pas valu la peine tout ça. En plus, la caméra n’a rien capté d’intéressant. On entendait l’écureuil geindre et on ne voyait presque rien. Il aurait fallu un complice pour orienter la caméra pendant la torture pour que ça vaille un peu la peine. Et même là. Daniel écouta une fois la vidéo et en pleura. Il regrettait ce qu’il avait fait là.

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Récit

Cet ordre qui détruit tout

Il avait soigneusement préparé le rituel. Les runes étaient tracées sur les pierres. Le sort éliminerait les ronces et la racaille de tous les royaumes. Le filtre était parfait, ça ne pouvait que fonctionner. Puis sans plus attendre, il termina le rituel. Rien ne se passa. Alors le magicien perdit patience, donna un coup de pied et cela déplaça une pierre sans qu’il ne s’en rende compte. Il tenta de déclencher le rituel une seconde fois sans attendre.

Tout se figea. Le rituel ne devait pas mettre autant de temps à agir. La végétation devrait commencer à s’améliorer autour de la chapelle de laquelle il avait invoqué les dieux pour lui permettre de nettoyer les royaumes de toute cette vermine. Les mauvaises herbes seraient éliminées, les gens malhonnêtes disparaîtraient et la paix serait ainsi restaurée. Il subsisterait, après le rituel, de grands espaces cultivables, et toutes ces casernes militaires improvisées pourraient à nouveau redevenir des écoles, des églises et même des épiceries. Oui oui, on avait tout reconditionné, tout défiguré, pour faire la guerre, au détriment des générations de demain, et on en avait oublié qui étaient nos ennemis, au début.

Le magicien alla voir dehors et constata qu’absolument rien ne se passait. Agacé, il retourna à l’intérieur vérifier son rituel et poussa un cri de fureur. Il avait commis une très grossière erreur: le rituel allait tout détruire! Il tenta de déplacer une pierre pour interrompre le flux d’énergie runique, en vain. Il songea tenter de détruire la pierre maîtresse, mais cela risquait de fausser davantage le sort et provoquer une déchirure dans le tissu magique qui pouvait être encore plus dommageable que l’acte initial de destruction. Alors, le magicien désemparé ne put que regarder la fin de son monde.

Autour de lui, la capitale dans laquelle se trouvait la chapelle d’où il avait opéré était en proie à une pluie de graviers, de grêlons et d’huile brûlante qui enflammait tout sur son passage. Tout était pulvérisé. Toute personne dehors était tuée quasi instantanément. Ceux qui étaient à l’intérieur étaient tués aussi.

À l’est de là, on pouvait apercevoir le royaume des bardes, propagateurs du chant et de la musique réparatrice de l’âme. Une gigantesque vague s’était formée et balayait tout. Les gens furent jetés au sol si violemment qu’ils en moururent. Les bâtiments s’écroulèrent, les parcs s’envolèrent, il ne resterait plus rien bientôt. Tous ces chants, tous ces poèmes musicaux, toutes ces symphonies, ne pourraient jamais plus être entendus.

À l’ouest, le village réservé aux artistes du théâtre fut frappé des plus violentes bourrasques qui soient. Il y avait là de grands spectacles qui se préparaient en permanence, parfois des reproductions d’anciennes œuvres, et parfois des nouvelles. Des mises en scène avec des effets de plus en plus sophistiqués essayaient de reproduire la réalité avec parfois une grande fidélité, parfois entachée d’un flou artistique contrôle (ou pas). Non pas seulement ces gens furent-ils détruits, mais toutes leurs œuvres avec eux. Voir cela avait de quoi mettre les armes aux yeux, mais ce n’était que la moitié du carnage!

Au nord, les scribes, gardiens du savoir et des histoires, disparurent, avec leurs œuvres toutes entière! Les flammes d’un brasier infernal dévorèrent tout. Le feu bleu, impossible à éteindre, fit fondre le plus résistant des métaux et le brûla, ne laissant aucune trace.

Au sud, il y a eu la purge de ces rebuts divers. Il y avait là ces gens qui ne voulaient pas travailler, qu’on laissa vaquer à leurs occupations pour cesser de les entendre chialer. Qu’ils se lancent des flèches, qu’ils se donnent des coups selon des règles enfantines comprises d’eux seuls, qu’ils mettent le feu où bon leur semble, qu’ils noient leur prochain, animal ou humain ou pas, dans un chaudron d’eau bouillante, pourvu qu’ils ne sortent pas de leur périmètre qui s’agrandissait à l’insu de l’empereur, ses proches et tous les autres qui de toute façon n’ont rien à dire sur les décisions impériales. Pour ces oisifs, le sol s’ouvrit et les engouffra, eux et leurs bâtiments, leurs flèches, leurs tablettes de règles absurdes, tout.

Le grand cataclysme ne laissa rien, à part un grand cri de désespoir et de rage qui ne trouva même pas écho. Le désastre était si grand, l’erreur était si énorme, la destruction si bête, qu’elle en perturba les lois de la physique. Ces ondes supposées faire vibrer l’air ne le firent pas, ou le firent d’une autre manière, et rien ne se passa pour l’oreille humaine.

Le magicien ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Quelques sorts de protection simples mais longs à appliquer auraient pu permettre de sauvegarder l’essence de ce qu’il y avait, permettant de reconstruire plus facilement ce qui avait été dévasté. Mais là, il était trop tard et il ne restait plus que la rage. Il n’y avait même plus sur lequel se taper la tête, alors le magicien ne put que pleurer et crier jusqu’à en mourir de faim et de soif. Oui oui, cela alla jusque-là!

Tout ceci à cause d’une simple commande. L’idée était bêtement de supprimer un répertoire du disque dur, avec cette commande maintes fois utilisée: rm -rf /media/nas/Multimedia/OBS. La commande échoua en raison de permissions insuffisantes, l’utilisateur s’impatienta et sans regarder ce qui clochait, la préfixa de sudo.

Oh mais ce foutu clavier avait ajouté un espace là où il ne fallait pas. La commande initiale était faussée, mais le système avait su se protéger et bloqué l’ordre: permission non accordée. Mais en préfixant sa commande de sudo, l’utilisateur avait demandé à Dieu de lui accorder le pouvoir d’outre-passer le verrou et BANG!

sudo rm -rf / media/nas/Multimedia/OBS

Cette commande supprime le répertoire racine, donc tout le système de fichiers, et puis tente de supprimer le répertoire media/nas/Multimedia/OBS qui n’existe pas; il n’y a même pas de répertoire media dans le répertoire courant.

Cette commande bien simple va tout effacer, tout ce qui se trouve sur tous les disques du système: les fichiers de musique (le royaume de bardes), les vidéos (les artistes de la scène), les documents écrits (le travail de nos scribes) et tout le reste (jeux et logiciels qui prennent plein d’espace inutilement, le pays des oisifs). Faire des sauvegardes, c’est la seule façon de réduire les conséquences d’une pareille stupidité, qui peut arriver n’importe quand!

N’est-il pas fascinant de savoir qu’on peut détruire un royaume si facilement? Se pourrait-il que notre propre univers soit aussi régi par la présence de fichiers sur un disque dur? Une simple erreur d’utilisation et tout ce beau trésor de galaxies, constellations, étoiles peuplés par toutes sortes de choses qu’on ne peut même pas concevoir avec nos esprits étroits, disparaît, sans laisser de trace, si faire souffrir qui que ce soit. Pouf, sudo rm -rf /. Adios!

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En orbite ou en avant?

Hier soir, j’ai fait la rencontre de Josh, un ancien toxicomane. Il a failli y laisser sa peau, l’abus d’alcool ayant passé proche avoir raison de son foie. Ce qui l’a sauvé, c’est le troublant constat que boire ne lui procurait aucun bien. Il le faisait parce que l’effet obtenu était pour lui prévisible. Il est plus facile de reproduire ce qu’on connaît déjà, même si c’est nocif pour nous, que penser, chercher à améliorer son sort.

Aujourd’hui, je me demande si la situation de Josh est si unique que ça, si d’autres toxicomanes ne sont pas comme lui, à rechercher la prévisibilité au détriment de l’innovation, à favoriser le pilote automatique au détriment de la conscience, le statu quo même si la santé en pâtit. Et ce n’est pas que l’alcool et les drogues, non, possiblement tout peut devenir sujet à la toxicomanie! Combien de bureaucrates ont-il protesté contre l’automatisation bousculant leurs façons de faire archaïques mais prévisibles et ne demandant pas de penser? Combien de médecins ont-il résisté presque comme si leur vie était en péril contre le remplacement de la télécopie par le courrier électronique? Combien de membres du clergé ont-ils protesté contre l’avortement, le mariage des prêtes, l’homosexualité, parce que ce n’est pas comme ça que ça fonctionnait avant? Il est si facile de s’accrocher et continuer à miser, toujours et toujours, en se disant que cette fois, ce sera la bonne, que nous allons gagner. Pourquoi cette fois serait-elle la bonne et pas la précédente? Qui nous dit que ce serait cette fois, la bonne, ou s’il ne faudra pas 50 autres essais additionnels? S’il en fallait 500, des essais, 5000 même, disposerais-tu des ressources (argent, temps, énergie) pour effectuer tous ces essais? Penser, réfléchir à une meilleure façon d’utiliser les ressources, ce n’est pas simple, c’est plus difficile que prendre la bouteille, l’ouvrir et boire jusqu’à l’oubli, ou jeter sur cette table de poker qu’on est si habitué de regarder tout ce pour quoi nous avons travaillé toute notre vie. Mais à quoi bon?

Il faut cesser de graviter sans fin autour de ce trou noir, même si dans le même système solaire il y a cette petite étoile naine dispensatrice d’une douce chaleur, pas assez pour vibrer mais juste assez pour survivre, soleil blafard connu et confortable. Il est tentant de croire que si cette étoile était la vôtre, séparée de son trou noir, elle brillerait plus, elle brillerait mieux, mais tous vos essais pour la faire vôtre ont été vains, sans réaction. Pourquoi cette fois-ci ce serait la bonne? Combien d’énergie vas-tu gaspiller à essayer de séparer cette étoile-là du trou noir? Et si un jour, tu réussissais, pour constater que l’étoile avait besoin de son trou noir pour se réguler et va, entre tes mains non expertes, exploser? Ne pouvons-nous pas enclencher les propulseurs et nous éloigner de ce statu quo, afin que le trou noir adjacent à la petite étoile douce cesse de nous aspirer toute cette énergie qu’on pourrait utiliser mieux que la jeter dans ce puits sans fond?

Ne pourrions-nous pas enfin ouvrir les rideaux de cette chambre toujours noire et là, surprise, voir le soleil qui était là depuis toujours et qui éclaire bien mieux que ces petites bougies? Ne pourrions-nous une bonne fois pour toutes pousser la porte de ce petit salon de bronzage miteux où nous avons passé toute notre vie, pour embrasser la vastitude de la plage qu’il y a juste à côté, et enfin sauter dans la mer, pas juste se bombarder la peau d’UV cancérigènes?

Moi je dis qu’il est temps de prendre les armes, déclarer la guerre au statu quo, laisser les trous noirs derrière pour explorer le firmament, laisser le salon de bronzage derrière pour sauter dans la mer et crier de joie sous l’effet de ses vagues purificatrices.

Un problème subsiste. L’énergie qui permet de s’extirper de l’attraction d’un trou noir, elle est également assez forte pour nous y ramener. Un noyau d’hyper-exponentielle sait nous propulser vers un autre système solaire, aux confins de l’espace, mais il peut aussi, si on le veut, nous ramener à notre point de départ, peu importe ce qu’il est. Si on ne trouve pas quelque chose à aller chercher là-bas, au loin, je crois qu’on reviendra à notre point de départ, retombant dans les mécanismes du passé. C’est seulement avec un objectif que nous pourrons cesser d’orbiter et enfin aller en ligne droite.

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Récit

L’irrationalité de pi

Lorsque Albert perdit son emploi pour des raisons qui lui échappaient, on aurait pu s’attendre à ce qu’il vire fou. Il aurait pu se replier sur lui-même, rongé par le remords, se demandant sans cesse ce qu’il avait fait pour mériter ce triste sort. Lors de la dernière réunion des employés (virtuelle en raison de la pandémie), le PDG avait tenté de se faire rassurant, que tous les emplois seraient conservés, mais voilà qu’Albert faisait parti des « chanceux » qui ne faisaient pas parti du « tout ». Une image mentale de sa mère aurait pu lui faire passer un interrogatoire intérieur incessant dans le but d’essayer de savoir ce qu’il aurait bien pu dire, faire, ne pas dire, ne pas faire, pour que ça en arrive là. Une autre personne aurait pu mentalement lui faire des reproches par rapport à son attitude, son comportement, le fait qu’il n’a pas fait assez d’heures, qu’il aurait dû anticiper les besoins de son employeur plus que ça. Ça aurait bien pu ne jamais finir tout ça, cette torture intérieure.

Il aurait aussi pu exploser de rage, déchaîner sa colère sur son employeur, le traiter de menteur et de traître, l’abreuver d’insultes aussi inutiles qu’insignifiantes, jusqu’au point de ne tellement plus savoir quoi dire qu’il en serait réduit à crier des borborygmes inintelligibles! Ou bien il aurait pu jeter cette colère, accumulée depuis des mois en raison de déceptions continuelles, sur des objets, au grand désespoir de ses voisins qui auraient été obligé d’entendre tout ça, surtout s’il était sorti sur son balcon pour crier et se taper la tête sur un mur qu’il y avait là, comme il a pensé le faire bien des fois.

Non, Albert resta là, prostré de rage, incapable de s’effondrer, incapable de crier. C’était juste trop. Cette absence de logique, de rationalité, ce chaos incessant, ça ne pouvait plus durer. Un peu plus et il aurait tenté vainement de noyer ça dans l’alcool et le pot. Alors Albert se dit que la solution au chaos serait encore plus de chaos. Il décida alors de remplacer son ordinateur personnel, qu’il avait depuis près de dix ans, mais il se mit en tête que sa nouvelle machine allait lui coûter 3141,59$, pas plus pas moins. Oui oui, les décimales de pi!

Alors pendant des jours, même des semaines, il chercha des pièces. Il laissa de côté tout critère de qualité, performance, connectique, compatibilité avec ses applications, esthétique, etc. Le prix des pièces a sensiblement baissé depuis vingt ans. Albert se rendit compte que franchir la barre du 800$ n’était pas si simple que ça. Pour franchir le cap du 1600$, Albert dut se résoudre à l’extravagance. Un moment donné, il se retrouva avec 128Go de mémoire, 4 disques durs de plus de 10To, 2 SSD NVMe de 2To, mais il était rendu à 4500$. La stratégie qui fonctionnait le mieux semblait d’opter pour un boîtier full tower (pas mid tower, on ne peut pas mettre assez de disques dedans), le processeur, carte mère et mémoire le plus puissants possibles. Ensuite, la carte graphique permettait d’approcher du montant cible, puis on raffinait en faisant varier les disques durs et SSD. Ajouter ou enlever un disque permettait d’approcher par dizaines, jouer entre les marques de disques permettait de faire varier les unités. Il a fallu beaucoup de temps, mais Albert parvint à son objectif.

Ce fut un choix regrettable. La machine, trop grosse, n’entrait même pas sous son meuble de travail. Quand il est venu pour assembler tout ça, il a découvert qu’il lui manquait plusieurs câbles SATA pour brancher les disques, le processeur n’était pas compatible avec la carte mère, la carte ne pouvait pas accueillir toute la mémoire (maximum 64Go) et le système demeura instable. Albert dut échanger le processeur, deux fois le bloc d’alimentation et opter pour un modèle à plus de 900W pour qu’enfin cela soit stable. Il dut ajouter tellement de ventilateurs là-dedans que cette cambuse produisait carrément, à un certain moment donné, un bruit de séchoir à cheveux!!! Albert envisagea le refroidissement à eau, mais il trouvait ça compliqué à installer et craignit que le liquide de refroidissement ne fuie sur les composantes, si son assemblage était mal scellé. En plus, le refroidissement à eau ne fait que déplacer la chaleur; il faut malgré tout des ventilateurs pour refroidir le radiateur où la chaleur s’accumule!

Ce qui est très choquant, c’est que ce boîtier haut de gamme qu’il a choisi ne fournissait AUCUN port USB de type C! La carte mère, pour sa part, en comportait trois, mais sous la forme de connecteurs internes destinés à être raccordés à un boîtier! Ah non! Albert trouva certes des baies d’extension pouvant fournir ces ports, mais non, la tour, elle ne comportait aucun baie externe, 3.5″ ou 5.25″. Il y avait tellement de câbles se promenant partout là-dedans que le panneau latéral transparent, finalement, c’était une mauvaise idée; ça faisait bric à brac pas mal. Albert aurait besoin de beaucoup de patience et plusieurs câbles plus longs et extensions pour faire passer les câbles dans les couloirs qui semblaient aménagés par ça dans le boîtier.

Mais ce qui a mis Albert en furie, c’est de découvrir que son système ne pouvait exécuter Linux, en tout cas pas avec le son! Il faudra qu’il attende entre six mois et un an pour que peut-être enfin un pilote soit disponible pour cette puce audio.

C’est ainsi qu’Albert a explosé, à retardement mais a explosé et c’était spectaculaire. Il y a eu tellement de dégâts qu’il faudra des semaines pour réparer et repeindre sa pièce de travail! On pense tous que c’est à cause de son emploi. Certains prétendent dans son dos que s’il avait eu une conjointe, ça ne serait pas arrivé. D’autres disent qu’il aurait dû délaisser l’ordinateur pour s’adonner à la sculpture et au tricot. On ne saura jamais ce qui, exactement, a fait disjoncter la machine, mais le résultat est là. Albert est maintenant interné, on a décidé d’attendre après la pandémie pour envisager son transfert dans un appartement supervisé; il ne pourra plus rester seul sans supervision avant plusieurs années.

Au fond, Albert a mis toute son énergie sur un seul nombre irrationnel. Si on veut maîtriser le chaos, on doit l’examiner sous toutes ses formes. Pas seulement pi, mais aussi e, et aussi toute fonction de pi et de e, et les autres nombres irrationnels qu’on peut ou pas imaginer. Si tout ce chaos a une importance, rien de ses parties n’en a alors tout s’annule dans un tourbillon indéfini d’éther sans fin. Mais on en revient encore à cette même question: à quoi bon tout ça, pourquoi?

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Récit

C’est la machine à pain qui gagne

Il y a eu ce vendredi, 12 mars 2021, une épique bataille entre Rémi et sa machine à pain. Pour la énième fois, le pain resta collé dans le moule. Rémi, agacé, dut se résigner à se battre avec ça. Il sortit un couteau et tentant de le passer entre le pain cuit et le moule pour le décoller. Puis il vira le moule à l’envers et le secoua; le pain ne bougea pas. Il essaya encore avec le couteau, en vain, s’impatienta, essaya encore, cela coupa des bouts du pain plutôt que juste le détacher du moule. Il savait aussi que l’un des bras pétrisseurs pouvait rester coincé dans le pain après le démoulage, demandant parfois près de cinq minutes d’essais pour venir à bout de l’en sortir.

Mais cette fois, le pain resta coincé dans le moule. Après plus de quinze minutes d’essais avec le couteau et même avec une pince pour tenter de tirer le pain vers le haut, Rémi en était à pousser des cris de rage. Il lança le moule à bout de bras, le repris, le fracassa sur le comptoir avec une violence aussi inutile que démesurée. Les poques qui en résultèrent signeraient l’arrêt de mort de son comptoir de cuisine qui allait devoir être remplacé, en pleine pandémie, avec les mesures sanitaires, juste ça faisait chier, mais ce n’était que le début.

Avec la pince, Rémi vint à bout de sortir le pain du moule.. en plusieurs morceaux. Cette miche serait inutilisable pour faire des tranches! Il n’y aurait que des retailles, inutilisables pour faire des rôties, sandwiches et tout. Il allait devoir les beurrer et les manger comme ça. Rémi avait dans l’idée de se faire un sandwich ce midi-là. Il avait acheté de la viande pour ça. Et là, à cause de cette maudite machine à pain, qui en plus faisait des bruits de vieille carlingue depuis trois mois et le moule avait commencé à couler, eh bien là il devait se trouver un autre repas. En plus, plein de morceaux de pain étaient encore collés dans le moule. Rémi allait devoir gratter, frotter, frotter, gratter. Il y avait des morceaux de pain par terre et des graines, oh là là des graines, il y en avait tellement que ça en faisait pleurer.

C’en fut trop. Là, il vira fou. Il sortit sur son balcon, machine à pain en main et poussa d’horribles cris avant de lancer le moule plein de morceaux de pain collés à la ronde. Le moule virevolta jusqu’en bas et alla fracasser la vitre d’une voiture. N’est-ce pas terrible? N’est-ce pas pire que tuer quelqu’un, endommager cette chose si importante pour bien des gens? Qui n’a pas déjà dit une fois, au moins une, que sans sa voiture, il n’aurait pas de vie? Alors la logique rendue boiteuse par le surmenage ou la furie permet facilement d’en venir à penser, l’espace d’un instant, qu’endommager une voiture est comme faire du mal physiquement à son propriétaire! Rémi sentait qu’il méritait la prison pour avoir fait ça, mais il ne voulait pas aller en prison, alors ce dilemme intérieur le poussa à une colère irrationnelle. L’espace d’un instant, il était persuadé que c’était à cause de cette machine à pain qu’il irait finalement en prison, après avoir gaspillé des années à essayer d’éviter de se ramasser là-dedans! Alors là, il retourna à l’intérieur, sortit un tabouret, « posa » ça par terre (le fait que cela fit un gros TAOC qui résonna pas mal, peut-on encore parler de poser?), plaça la machine sur le tabouret, revint avec un bâton et fessa là-dessus comme un malade, sans jamais cesser de crier!

Le résultat ne se fit pas attendre. La police débarqua, demanda à Rémi de se calmer, il réussit un peu, mais on lui demanda de venir avec eux. Rémi eut le malheur de protester, juste dire « non »; on lui passa les menottes. Il tomba sous la loi P38, car il avait les mains en sang, à force d’avoir gossé avec la machine à pain et donné des coups de bâton. Les policiers pensèrent qu’il était pour se faire du mal ou en faire à d’autres.

« Et si un passant avait été sur le trottoir quand tu as lancé ton cossin de ton balcon? Ou quelqu’un dans l’auto? As-tu regardé où tu pitchais ça? » Rémi ne put que pleurnicher que non, pris de regrets. Il était allé trop loin cette fois. En plus, il se pouvait qu’il soit accusé de menaces, à cause du bâton. Ce serait un juge qui déciderais si Rémi avait l’intention ou pas de retourner son bâton qu’il avait encore en main contre les policiers! Oui oui, on pouvait l’accuser de ça aussi.

Rémi passa une dizaine de jours à l’hôpital où il subit une évaluation psychiatrique, puis on le laissa sortir, avec ordonnance de congé maladie. C’est ainsi que Rémi perdit la bataille contre la machine à pain. La machine, bien qu’endommagée par le temps, fonctionnait encore après l’intervention de Rémi. On retrouva le moule dans l’auto à la vitre cassée et le frère de Rémi récupéra moule et machine, testa la machine et trouvait qu’elle fonctionnait #1. Fallait juste mettre du PAN, beaucoup beaucoup de graisse, sur le moule, et enlever les bras pétrisseurs juste avant que la cuisson ne commence; il y avait une application iPhone (mais pas Android, jamais Android, faut toujours forcer les gens à migrer vers iPhone pour éventuellement les forcer à revenir à Android puis les pousser à revenir à iPhone) pour rappeler à l’utilisateur d’enlever les bras pétrisseurs exactement au bon moment.

Rémi, pour sa part, était maintenant en arrêt de travail, devait prendre des médicaments et risquait un casier judiciaire pour méfait sur une voiture, entrave au travail des policiers et peut-être même menace de voix de fait avec un objet contondant. On ne peut pas dire, avec quelque argument logique que ce soit, qu’il s’en sortait vainqueur, loin de là.

C’est comme ça que la machine peut vaincre l’homme. Ne la laissons pas nous terrasser tous, un après l’autre. Ne laissons pas les machines nous rendre fous.

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Récit

Je vous écris à nouveau de ma cage

Température: à quoi bon, c’est la même qu’hier et probablement la même que demain

Hier, je crois hier soir, j’ai regardé le plafond. Ça a été bien long. Mes geôliers ne m’ont toujours rien dit, aucune raison justifiant cette captivité. Ils m’apportent à boire et à manger, puis repartent.

La pièce est essentiellement vide, mais elle contient quelques objets incohérents. Il y a là une petite table mais pas de chaise. Sur la table, on trouve une lampe de lecture, mais le câble électrique a été sectionné. Un bon jour, j’ai voulu brancher la partie du câble allant dans la prise. J’ai brièvement ressenti l’envie d’essayer de m’électrocuter avec le câble, pour faire finir tout ça. Mais avant que je ne m’y résigne, ils sont venus, ont pris le câble allant dans le mur, ont laissé la lampe là avec le bout de câble inutilisable et sont repartis, sans rien dire.

Il y avait un cube rubique sur la table. J’ai commencé à jouer avec. J’ai fini par réussir à le résoudre. Ils sont venus, ont pris le cube et sont repartis. Je ne comprends pas pourquoi.

Il y avait un casse-tête sur la table. Si j’essaie de l’assembler, la table se met à vibrer et le casse-tête se défait complètement. J’ai tenté de l’assembler par terre. Ils sont venus, ont pris les morceaux, sont repartis. Mais pourquoi?

Il y a une Bible dans un tiroir, mais chaque page, chaque ligne, a été couverte d’encre noire. C’est un peu comme le liquide correcteur mais noir. On peut le gratter avec les ongles ou avec une pièce de monnaie. J’ai essayé de gratter une page; ils sont venus, ont pris la Bible et m’en ont rapporté une autre, toute noire. Mais pourquoi?

Il y a un lit sans couverture, une porte sans poignée, une fenêtre bouchée par un panneau de bois et protégée par un grillage, des stylos qui n’écrivent plus et une barre de fer fixée au mur.

Le silence commence à peser et des images tactiles de plus en plus fortes émergent dans mon esprit. Seul dans une pièce silencieuse, tous les bruits semblent amplifiés. Je crois qu’il en va de même avec les sensations tactiles. De plus en plus souvent, je dois agripper ce poteau de fer qu’il y a là dans la pièce, pour cesser d’imaginer la chaleur d’une autre main dans la mienne. Je voudrais cesser de penser à elle parce que ça me rend trop triste, mais ça ne fonctionne pas, ça ne fonctionne plus. J’ai lu à propos d’une méthode pour ça, consistant essentiellement à se concentrer sur le moment présent et à réajuster son troisième œil, je ne sais plus, je ne me souviens plus de tout. Peut-être la méthode ne fonctionne pas dans une pièce fermée? Peut-être cela nécessite le soleil? Ou la lune? Je ne sais pas, je ne sais plus. Parfois, pendant de brefs moments de lucidité de plus en plus épars, j’en viens brièvement à penser que le moment présent vide ne permet pas de supplanter le fantasme progressivement hallucinatoire. Bientôt, je vais pouvoir la toucher, la voir, l’entendre, et ce sera le début de la fin. Peut-être est-ce elle qui a su que je pensais à elle et a décidé de me faire enfermer ici, je ne sais pas comment ni pourquoi. Je ne sais plus.

Mon stylo va me lâcher. C’est le seul qui fonctionne; je les ai tous essayés. Après, j’imagine que je ne pourrai même plus écrire. Je m’attendais à ce qu’ils prennent le cahier pour l’étudier, et m’en amènent un autre, ou pas. Mais non, rien. Ils l’ont laissé là. Ça n’a pas de sens, ça n’a pas de logique! C’est vraiment frustrant toute cette histoire!

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Récit

La maudite TV

Inspiré d’un fait qui pourrait avoir été ou pourrait potentiellement être vécu.

Mercredi, 13 janvier 2021, ce qui devait arriver arriva. Quand Raymond alluma la TV pour écouter le bulletin de nouvelles du soir, l’écran demeura noir. L’appareil semblait s’allumer d’après le son qu’il émettait, mais aucune image ne s’affichait. Raymond, ne pouvait accepter que son téléviseur le lâchait en pleine période de confinement à cause de la pandémie, devint comme fou et s’acharna. Il tenta pendant près de 45 minutes d’éteindre et rallumer l’appareil, le débrancha, remit le courant, essaya encore. Puis il fit des recherches sur Google, trouva des posts de forums où des gens rapportaient le même problème sans que jamais personne ne propose jamais de solutions. Raymond finit par perdre les pédales et répondit que lui aussi il éprouvait ce problème, demanda pourquoi personne ne répondait, prétexta que c’était parce que les gens avaient finalement décidé de délaisser Internet pour des trucs qui pour lui étaient sans importance, puis constata qu’il était allé trop loin, le regretta et éteignit tout ça.

Il n’y avait rien à faire, il allait falloir que Raymond remplace sa TV ou annule le service de télévision. Il décida d’essayer d’acheter un nouveau téléviseur. Il trouva par chance plusieurs magasins encore ouverts pour des commandes en ligne. Il dut se heurter à un mur, car plusieurs offraient comme option par défaut la cueillette sans contact, qui nécessitait encore une voiture. Raymond regrettait de plus en plus de ne pas avoir obtenu son permis de conduire pendant qu’il le pouvait, avant cette maudite pandémie. Par chance, Raymond put trouver un magasin offrant encore la livraison. Par contre, ils ne pouvaient plus amener l’appareil à l’intérieur, même pas le monter jusqu’à la porte. C’était écrit noir sur blanc, ils allaient déposer l’appareil sur le trottoir en face de tout immeuble de trois étages ou plus, peu importe où se trouvait l’appartement du client! N’importe quoi!

Raymond songea demander à un voisin, mais comment allait-on faire pour rester à deux mètres tandis que nous allions forcer à deux après ça? Au minimum, se dit Raymond, il faudra qu’on mette un masque nous deux. Ouin, dehors, ça pourrait être OK. Puis il se mit à penser que peut-être il serait possible de monter cette TV-là en utilisant une corde. Il se dit au début que ça n’avait pas de bon sens, mais plus cela allait, plus il voulait tenter ça, par défi. Oui, se dit-il, je vais montrer que ça se fait et ce sera unique comme expérience. J’ai réussi à monter ma TV en respectant la consigne sanitaire de distanciation sociale, c’est cool! Cette TV-là va être un symbole d’inventivité!

Mais il était passé 20h45 quand Raymond en eut fini avec ces investigations et ce magasinage imprévus. Il n’avait pas trop envie de se faire à souper. Alors perturbé par tout ça, oubliant aussi bien son masque que le couvre-feu, il partit dans l’idée d’aller se chercher de quoi au restaurant. Pointes de pizza, ça va être pas pire ça. Il ne se ravisa pas à temps: il arriva face à face avec un policier qui l’interpella. Raymond dut expliquer son cas et ça ne passa pas: constat d’infraction! Exaspéré, il rentra chez lui penaud, et tenta de se faire livrer un truc. Cela fonctionna, mais il dut attendre près de 45 minutes et pendant ce temps, nerveux, il grignota tellement qu’il n’avait presque plus faim.

Le lendemain, Raymond partit pour la quincaillerie et tenta d’y trouver une corde. Ils n’en avait pas. Il essaya ailleurs, on lui dit qu’ils n’en vendaient pas parce que ce n’était pas un objet essentiel. Il revint chez lui, chercha sur le site du gouvernement, constata que rien n’était spécifié à propos des cordes, retourna expliquer ça au vendeur qui ne put qu’être désolé. Il essaya ailleurs, put avoir la corde, mais elle était trop courte. Il dut donc s’acheter trois cordes et les nouer ensemble.

Ensuite, il enroula la corde autour de sa vieille TV, le plus solidement possible, et emmena ça dehors. Son idée était de faire un essai, voir s’il pourrait faire descendre et remonter le vieux téléviseur, sans qu’il ne choie au sol. En cas d’échec, Raymond savait qu’il n’avait aucune chance de monter le nouvel appareil sans le casser, pas de cette façon hasardeuse en tout cas.

S’inspirant de techniques pour assurer les escaladeurs, qu’il avait plus ou moins bien comprises et maîtrisées, Raymond plaça un pied sur la corde pour qu’elle soit bien ancrée, puis hissa tant bien que mal son vieux téléviseur par-dessus le garde-fou de son balcon. Bon, voilà, l’appareil pendait dans le vide. Raymond plaça son autre pied sur la corde, se rendit compte que ça ne fonctionnait pas du tout, continua à essayer et finit par trouver un moyen de faire descendre, lentement, la TV, en gardant toujours au moins un pied sur la corde. Bon, ok, ça a l’air de fonctionner. Non désireux de se rendre jusqu’en bas pour rien, Raymond remonta le téléviseur et retourna à l’intérieur. Oui, ça avait ses chances.

Le jour de la livraison, Raymond était prêt. Il était au sol, corde en main, l’autre extrémité attachée au garde-fou de son balcon, attendant le livreur qui ne venait pas. Il était si fébrile à l’idée de ce défi inattendu qu’il n’avait plus le cœur à rien faire. Il en est même venu au point de prendre une journée de vacances, à son travail, pour attendre dans la rue, avec sa corde.

Le camion vint, quelqu’un en descendit, demanda si c’était bien Raymond, et sans vérification supplémentaire, ouvrit la boîte de son camion, en sortit une grosse boîte, posa ça devant Raymond, lui souhaita bonne journée et repartit. C’était fait, c’était simple, c’était réglé… pour le conducteur du camion…

Bon, la boîte, oh pas de chance, pas de poignée pour la soulever. Ah oui, oui, il y a une poignée. Suivant son plan, Raymond enroula sa corde autour de la poignée, plusieurs tours, et fit un nœud le plus solide qu’il put. Il essaya de faire un nœud coulant comme il s’était pratiqué à faire plusieurs fois sans savoir s’il réussissait vraiment. Il ne savait pas plus, aujourd’hui, si son nœud tiendrait ou pas. Mais c’était tout ce qu’il avait.

Bon, la GoPro ou pas? On la met où? Le mieux serait au sol, captant du bas vers le haut? Oui, faudrait qu’on puisse me voir hisser la boîte, se dit-il, mais le seul endroit où ça fonctionne, Raymond avait fait plusieurs essais, c’était sur un pot de fleur l’autre côté de la rue! Il y avait un risque significatif de se faire voler la caméra, mais Raymond décida d’essayer quand même.

L’appareil installé, batterie chargée à bloc, enregistrement en marche, Raymond retourna à sa boîte. Il vérifia une dernière fois la corde, puis il gravit les marches jusqu’à son étage, pour ensuite atteindre le balcon.

Raymond détacha la corde du garde-fou, pour se rendre compte qu’elle n’était pas tout à fait assez longue. Il ne pouvait pas mettre un pied dessus avant d’avoir mis un peu de tension dedans. Alors il tira et, dès que la corde put toucher terre, il la bloqua avec son pied droit. Il tenta de tirer la corde, avec précaution, pour ne pas donner trop de coups, ce qui risquait de défaire son nœud en bas ou briser la poignée de la boîte. Lorsqu’il put, Raymond plaça son autre pied sur la corde, puis vint à bout, alternant un pied et l’autre, de tirer la boîte vers le haut, en gardant toujours un pied sur la corde pour la maintenir bien en place. Ce fut une bonne idée, car rendu au première étage, la boîte flottant dans les airs suspendue par la seule corde, Raymond était fatigué, en sueur, et dut se reposer un peu, comptant sur son pied pour maintenir la boîte en place. S’il lâchait, là, il risquait d’endommager son nouveau téléviseur.

Jusque-là, tout allait bien, mais entre le premier et le deuxième étage, le vent se leva et se mit à souffler sur la boîte, la faisant se balancer dangereusement. La corde, mise à l’épreuve, semblait craquer, et Raymond avait plus de misère à tirer la boîte, on aurait dit de plus en plus lourde, vers le haut. Le vent soufflait, on aurait dit, dans toutes les directions, ballottant la boîte dans tous les sens. Puis ce qui devait arriver arriva: la boîte percuta le mur de briques, une fois, deux fois, trois fois puis à répétition.

Paniqué, Raymond ne savait que faire et finit par en crier de désespoir. « FAIS PAS ÇA! hurla-t-il, au vent. ARRÊTE!!!!! » Évidemment, le vent n’obéit pas. On aurait même dit qu’il soufflait encore plus fort en réponse à l’ordre ridicule de Raymond.

Raymond tenta de redoubler d’efforts, pour tirer la boîte plus vite vers le haut. Il se dit que plus il y avait de corde entre lui et la boîte, plus ça allait se balancer et taper partout. Le vent finit par cesser de s’acharner à frapper la boîte contre le mur de briques, pour plutôt se rabattre sur l’arbre non loin de là. La boîte avec le téléviseur finit par se coincer dans l’arbre. Raymond eut beau tirer, tirer, tout essayer, la boîte ne bougeait plus. Il en cria de rage et finit même par en pleurer! NON! NON! NON!

Il se rendit ensuite compte qu’il pouvait peut-être, de là où il était, atteindre la boîte. Il s’étira le bras, gardant un pied sur la corde. Il y toucha presque mais pas assez. Alors, oubliant la corde, oubliant son pied, il s’étira davantage. La corde avec plus de mou permit à la boîte de bouger. Le téléviseur bascula, d’abord lentement, puis se dégagea de l’arbre. Affolé, Raymond poussa un cri de panique avant de carrément abattre son pied sur la corde! Le téléviseur n’atteignit pas le sol, mais il était de retour au premier étage.

Alors Raymond força encore et dut à nouveau être confronté au vent qui ballotta le téléviseur dans tous les sens. Un moment donné, la boîte tournoyait comme une toupie et la corde craquait. On entendait la poignée de la boîte, elle aussi mise à rude épreuve, craquer, menaçant de céder d’un instant à l’autre. Raymond était en sueur, il crut qu’il allait mourir! TANG! Encore dans le mur de briques. BANG! Dans la fenêtre, cette fois! Affolé à l’idée que ça ait craqué la vitre et que ça puisse finir par la casser, Raymond poussa un nouveau cri et tira encore sur la corde. « Si ça casse je vire fou, » pensa Raymond.

Rendu au niveau du deuxième étage, eh bien la boîte se coinça encore dans l’arbre. Là, Raymond a tellement crié qu’il a fini par en avoir mal à la gorge. Il a suffi qu’il donne un peu de mou pour que la boîte bascule un peu et se dégage de l’arbre, sans retomber au premier étage cette fois. Raymond tira alors encore, dut dégager la boîte au moins deux autres fois de l’arbre, mais un moment donné, oui un moment donné, il put toucher la boîte et la hisser de peine et de misère sur le pallier où il se trouvait.

Il se traîna, lui et sa maudite boîte, jusqu’à la porte, la poussa, fit entrer la boîte de peine et de misère et poussa un soupir de soulagement. Au moment où il s’apprêtait à fermer la porte, le voisin d’en face ouvrit et lui demanda: « As-tu besoin d’aide? » « Plus maintenant, répondit Raymond. Merci. » Comme la police dans les films à suspens, cette âme charitable arrivait trop tard, quand tout était fini.

Lorsque Raymond eut fermé la porte, il s’effondra par terre, à bout de souffle. Il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre ses moyens, après quoi il entreprit de sortir cette foutue TV de sa boîte et déterminer si, contre toute évidence, malgré tous ces mauvais traitements par monsieur le vent, si cet écran allait ne serait-ce qu’allumer. Raymond avait quasiment peur de l’essayer. Il songea attendre le lendemain, mais se dit que bon, autant le savoir là.

En déballant l’appareil et en l’installant sur son meuble à la place de l’ancien, Raymond constata que le nouveau téléviseur était pas mal plus léger que l’ancien. Il estime qu’il aurait pu le soulever et le monter sans avoir besoin de la corde et tout. Probablement il aurait été obligé de prendre des pauses à chaque pallier, mais ça aurait mille fois mieux valu que cette affaire de corde qui risquait d’avoir brisé l’arbre, rayé une vitre et, encore pire, endommagé le nouveau téléviseur.

L’appareil avait quelques grafignes sur le boîtier, à cause des chocs, mais c’était en arrière. Le plus important, c’était que, par chance inouïe, il allumait encore!!! Raymond prit soin de tester toutes les entrées de l’appareil, qui fonctionnaient correctement.

Par contre, quand il en eut fini avec tout ça, il constata avec un pincement au cœur qu’il avait oublié sa GoPro dehors et qu’il faisait maintenant noir! Sans se soucier de l’heure qu’il était, il pouvait être passé 20h et il ne le savait pas, il sortit pour aller la chercher. Eh bien il eut beau chercher, chercher, chercher, il ne put jamais retrouver sa GoPro. En plus, un policier passa sur sa rue et l’interpella pour violation du couvre-feu, une deuxième fois. Il dut expliquer qu’il cherchait sa caméra qu’il avait oubliée et qu’il était juste à côté de chez lui. Le policier n’avait pas l’air super content, mais il ne lui donna pas de constat d’infraction. Au moins ça…

Raymond avait certes réussi à résoudre son problème de téléviseur, mais à quel prix? Il en avait perdu sa GoPro, avait eu tellement chaud qu’il a dû mettre son manteau au lavage et en plus, le lendemain matin, quand il retourna chercher pour la GoPro (il ne la retrouva jamais), il remarqua une épouvantable rayure sur la vitre qu’avait percutée sa maudite boîte. Il dut dédommager son voisin pour ça, en plus de tout ça. En bref, ce n’était pas une super bonne idée, la corde.

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Récit

Le filtre de la perception

L’homme apparemment perturbé, refusant de suivre les policiers, se trouvait sur un petit balcon, cerné. Il n’y avait aucun autre accès à ce balcon que la porte-patio par laquelle il était sorti. Les policiers ayant pour tâche de l’emmener de gré ou de force à l’hôpital pour une évaluation songèrent d’abord s’avancer, lui passer les menottes et le forcer à les suivre, mais ils remarquèrent vite un objet suspect à la ceinture de l’homme perturbé.

  • Messieurs, commença l’homme, avant d’appuyer sur un bouton sur le boîtier, ce qui enclencha un bourdonnement. Pensez avant de faire n’importe quoi. Sherlock Holmes a dit ceci: éliminez l’impossible et ce qui reste, aussi improbable soit-il, est la vérité.
  • Monsieur, protesta le policier, d’un ton autoritaire, arrêtez de niaiser, là. Vous êtes pas en état d’arrestation, mais si vous continuez, on pourrait vous arrêter pour menaces. Arrêtez c’que vous portez à la ceinture avant d’faire du mal avec pis r’venez à l’intérieur.
  • J’peux pas r’venir en-d’dans, continua l’homme perturbé mais imperturbable, parce que vous allez m’emmener pis j’veux pas, j’vous l’ai dit, vous comprenez pas, pis là j’en ai plus rien à foutre. J’peux pas partir par en arrière, ya l’garde. Sur les côtés, même chose. J’pourrais toujours sauter en bas, mais comme j’vous l’ai dit, j’ai aucune intention de m’suicider. Mais ça non plus, vous comprenez pas, vous êtes su l’pilote automatique, robots, pis vous dites ah, ya besoin d’aide professionnelle y va s’suicider parce que j’ai fait l’erreur de garocher le mot-clé balle dans la tête tantôt, faut l’emmener. Alors, là, c’est quoi qui reste?
  • Tu t’envoles pas, là, défia le deuxième policier, d’un ton montrant qu’il était 100% certain que ça n’arriverait pas. On croit même qu’il dut fournir un effort non négligeable pour ne pas éclater de rire tant ça semblait ridicule et improbable.
  • Lâche ton bidule, avertit le premier policier, si tu nous fais du mal on va devoir t’arrêter.
  • Lâche ton cossin, répéta l’autre policier.

Au lieu de faire ainsi, l’homme sauta… et ne retomba pas sur ses pattes. Avant que les policiers n’aient eu le temps de réagir, l’homme s’était envolé! Eh oui! Apparemment, son petit bidule était un émetteur de gravitons, permettant de contrebalancer l’effet de la gravité et, effectivement, de voler. Ça ne se pouvait pas qu’un fou suicidaire ait construit ça, c’était impossible. Et pourtant.. L’homme demeura en vol stationnaire devant les policiers, inatteignable, une seconde de trop.

L’un des policiers, machinalement, obéissant à un conditionnement bien ancré, sortit son arme, visa et tira. Le boîtier anti-gravité vola en éclats, l’homme tomba de trois étages et se rompit les os. Voilà, il n’était plus une menace pour personne, y compris lui-même. C’était une réussite, c’était fait, check. De retour chez lui, le policier pourrait relater cette histoire à se conjointe et ils pourraient à loisir parler dans le dos de ce pauvre homme, dire qu’ils étaient désolés, que c’était vraiment dommage pour lui et tout.

On pourrait croire qu’on assiste ici à l’incompétence du service de police ou la fin d’un jeune homme perturbé qui aurait dû recevoir de l’aide. En fait, ce qu’on peut observer là, c’est la répétition incessante et inappropriée de mécanismes ataviques conditionnés par non pas seulement les événements antérieurs mais la biologie animale des personnes impliquées. Seule la pleine conscience aurait peut-être pu permettre à ces pauvres personnages de se libérer des filtres de leurs perceptions et trouver une meilleure issue à la situation.