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Récit

Le désespoir de Donald

Découragé, Donald éteignit son téléviseur, exaspéré par ce nouveau bulletin de nouvelles. Encore 180 nouveaux cas de COVID-19 juste au Québec, la situation ne semblait pas près de s’arranger. Toujours dans la grande région de Montréal, possiblement en raison de rassemblements privés, mais certains restaurants étaient en cause aussi. Plusieurs établissements ne parvenaient pas à faire respecter la distanciation sociale et furent mis à l’amende. D’autres durent fermer temporairement, des cas de COVID-19 ayant été rapportés chez des clients ou des employés. On ferma des gyms temporairement, on ferma des bars, un salon de coiffure fut infecté, puis une clinique de physiothérapie.

Donald avait tout perdu à cause de cette pandémie. En raison du confinement de mars 2020, il a dû fermer le restaurant qu’il tenait depuis 25 ans au centre-ville de Montréal. La PCU lui vint certes en aide, mais son entreprise était trop petite pour bénéficier de la subvention gouvernementale. En fin avril, c’est avec une infinie tristesse que Donald dut abandonner son restaurant et déclarer faillite, comme bon nombre d’autres propriétaires.

Par chance, la faillite affectait uniquement l’entreprise de Donald. Ce dernier conservait quelques placements personnels qu’il comptait investir pour démarrer une nouvelle affaire lorsque ce serait possible. Mais tant que les cas augmentaient et qu’il y avait risque d’un nouveau confinement, Donald craignait devoir refaire faillite et là, il ne dispoerait plus d’aucun argent placé, aucun coussin financier, aucune échappatoire. Ses compétences étaient plutôt limitées si bien qu’il ne pourrait que se rabattre sur des emplois ennuyants et peu rémunérés. Ses connaissances informatiques étaient aussi limitées, rendant pour lui difficile de suivre des cours en ligne. Son seul espoir était donc un aplanissement de la courbe après quoi il pourrait tenter d’ouvrir un nouveau restaurant.

Malheureusement, les efforts collectifs demeuraient insuffisants. Chaque jour, de nouveaux cas étaient rapportés, autant sinon plus que la veille. Selon les actualités, la plupart des gens, excepté quelques récalcitrants isolés, portaient le masque dans les lieux publics intérieurs comme prescrit par la loi depuis le 18 juillet et respectaient la distanciation sociale. Malgré tout, on ne parvenait toujours pas à maîtriser la propagation de la maladie. Deux semaines après les vacances de la construction, le nombre de cas par jour a presque doublé, encore une fois dans la grande région de Montréal mais aussi dans plusieurs régions où des gens sont allés en vacances, notamment la Gaspésie, le Bas-Saint-Laurent, l’Estrie et même les Îles de la Madeleine qui ne disposaient pas d’une infrastructure médicale suffisante pour faire face à cette alarmante flambée.

En plus de l’incertitude constante par rapport à son avenir, Donald devait faire face à de multiples pannes chez lui. D’abord, son ordinateur qui lui a toujours causé des misères est devenu super lent. Donald pensait que sa machine avait été infectée par un virus, mais il ne parvenait pas à s’en débarrasser. Son lecteur blu-ray cessa de fonctionner complètement, du jour au lendemain. Son réfrigérateur fonctionnait moins bien qu’avant: on aurait dit qu’il n’arrêtait jamais et les articles étaient souvent tièdes, bien que le réglage de température soit au plus froid possible. Son grille-pain ne s’arrêtait plus automatiquement et souvent, les bagels restaient coincés dedans; ça n’arrivait pas avant. Un bon matin, c’est sa cafetière qui cessa subitement de fonctionner. Celle-là mit Donald dans une colère mémorable qui faillit bien lui valoir la visite de la police. Mais il tâcha de ne pas hurler, juste lancer le pot à bout de bras, cela cassa et il dut passer l’aspirateur, dont le boyau était soudain fendu!

Le 13 août 2020, ils en étaient à évoquer la possibilité d’un nouveau confinement comme en mars. Là, Donald éteignit le téléviseur, poussa un hurlement, fondit en larmes et décida que c’en était trop. À quoi bon continuer à espérer? Aussi bien arrêter et attendre que cette vie de merde finisse!

D’abord, il alluma son téléphone et en supprima l’application Facebook. C’était sa soeur qui l’avait tanné sans fin pour qu’il installe ça et lui avait enseigné les bases de son utilisation lors de sa dernière visite qui datait de si loin que Donald ne se souvenait pas quand. Là-dessus aussi, on parlait de reconfinement et plusieurs de ses contacts quittaient la ville, les uns après les autres. Ça avait commencé en juillet, mais c’était pire depuis le début août. Donald n’avait pas de voiture, détestait conduire pour mourir et savait que s’acheter un véhicule pour aller s’établir en région où il y aurait hypothétiquement moins de cas lui ferait mal financièrement. En plus, il habitait un condo qu’il devrait vendre et craignait que ce soit difficile, vu la situation et l’état de son unité. Il y avait eu un dégât d’eau en février et à cause de la pandémie, les réparations n’étaient même pas terminées! Il restait encore des murs à refermer. Ainsi, cesser de recevoir ces répétitifs messages sur Facebook ne pourrait qu’aider Donald à améliorer son humeur.

Ensuite, Donald éteignit son téléphone, puis alla se coucher, sans regarder quelle heure il était. Le lendemain matin, il s’installa sur un fauteuil, devant la porte patio et regarda le ciel, s’efforçant de ne plus rien espérer. Il resta ainsi jusqu’à ce que la faim le tenaille, mangea un peu, puis revint s’asseoir et attendre. Il mangea quelques fois, puis lorsque le ciel devint noir, il alla se coucher, tout simplement. Il réussit à dormir un peu, retourna voir la porte patio, encore noir, il retourna se coucher. Il resta couché, somnola un peu, jusqu’à ce qu’il fasse clair, mangea un peu puis retourna à son fauteuil.

Après quelques temps, Donald avait réussi à oublier ses soucis. Il se contentait de regarder dehors, sans espérer la moindre amélioration. Il dut allumer son ordinateur pour commander de la nourriture, puis éteignit ça aussitôt, avant que le virus dedans ne vienne le tourmenter. Donald eut maintes fois envie de rallumer la TV ou son téléphone, espérant qu’une amélioration ait eu lieu, mais il se résolut à ne pas le faire, sachant bien que cet espoir vain serait suivi d’une amère déception. Chaque jour, la déception s’accroissait, et elle finirait, se doutait Donald, par le mener au suicide. Il s’en sentait proche.

Les parents de Donald étaient morts voilà trois ans dans un stupide accident de voiture qui, il en était persuadé, aurait pu être évité. Depuis trois ans, sa soeur vivait aux États-Unis, le pays désormais le plus durement touché par la pandémie. Donald ne pouvait pas aller la rejoindre et elle ne pouvait pas venir non plus puisque la frontière était bloquée. Le peu d’amis qu’il avait était parti en région (encore, encore, encore et encore) ou ne lui donnaient plus de nouvelles du tout depuis le début de la pandémie. Plusieurs avaient des enfants et à cause de ça, ne pouvaient plus rien faire d’autre qu’en prendre soin, délaissant tout le reste. Donald était ainsi complètement isolé.

Alors Donald demeura assis sur son fauteuil, luttant non plus contre le désespoir mais contre le vain espoir! Il se répéta qu’il n’allait pas rallumer la TV avant de voir de la neige dehors! Et il parvint à tenir bon! Cette première petite neige fut tardive cette année, à la mi-novembre! Mais malgré tout, Donald réussit à tenir le coup, tant bien que mal. Lorsqu’il la vit, il pleura presque de joie. Son nouvel espoir fut vite tué dans l’oeuf. En effet, au bulletin de nouvelles, on parlait encore de la pandémie: 50 nouveaux cas, ce jour-là. Donald se souvenait que c’était ainsi en juin, ça allait remonter. Alors exaspéré, il éteignit la TV, pleura et se résolut à attendre qu’il n’y ait plus de neige! Le lendemain, la petite neige était partie. Non, trop tôt. Ok, il ne faut plus de neige pendant 14 jours consécutifs.

Alors Donald continua à faire du fauteuil, jour après jour. Il mangeait peu, ce qui lui évita de prendre trop de poids, mais il en prit un peu malgré tout. Il ne buvait plus d’alcool depuis cet isolement volontaire, afin d’économiser son argent. Son plan était simple: tenir aussi longtemps que possible avec ce qu’il avait, écoutant à chaque printemps et chaque automne (en utilisant le début et la fin de la neige comme signe) si on parlait encore de la pandémie. S’il épuisait tous ses placmenets, il rallumerait la TV une dernière fois et en cas de nouvelles au sujet de la pandémie qui se poursuivrait, il mettrait fin à ses jours. Donald était prêt, son plan était bien défini, il l’avait mentalement répété, il était sûr qu’il ne flancherait pas. Il avait commencé à écrire un message pour sa soeur. Il le révisait parfois, y corrigeant quelques fautes, y ajoutant quelques phrases.

Lorsque le printemps vint enfin, Donald n’avait même plus le coeur à allumer la TV. Il se sentait relativement bien ainsi. Sans l’espoir, il était libéré du désespoir et risquait moins de piquer une crise et finir par en arriver au suicide. Il se doutait que cette pandémie pouvait durer des générations; il pouvait bien ne pas en voir la fin de son vivant. Alors Donald resta là, assis sur son fauteuil attendant le soir, couché dans son lit attendant le matin, assis dans son fauteuil attendant le soir, attendant la première neige, attendant qu’il n’y ait plus de neige pour 14 jours, puis se rappelant qu’il le faisait en vain, parce que ça ne valait plus la peine de rallumer la TV.

Le site web de l’épicerie où il commandait ses aliments continua de fonctionner. La pandémie était devenue si ancrée en tous qu’on ne jugeait plus nécessaire de mentionner qu’en raison de la COVID-19, le service pouvait être ralenti. Donald avait cessé de consulter Facebook, cessé de regarder ses emails tanné de toujours voir ces agaçants messages à propos d’événements virtuels sans intérêt. Coupé de tous et de tout, résigné, il continua d’attendre quelque chose qui, même si ça venait, ne lui parviendrait pas!

Sa laveuse flancha: Donald dut laver ses vêtements à la main. Son lave-vaisselle lâcha: Donald dut laver sa vaisselle à la main. Ses vêtements trouèrent, il disposait de moins en moins de chandails et pantalons non troués. Il finit par devoir porter des vêtements troués pour ne pas avoir à laver tous les jours.

Le jour vint où il avait épuisé tout son argent placé. Sans se choquer, prêt, il se fit couler un bain, envoya le message d’adieu a sa soeur, prit le fil électrique du téléviseur sectionné depuis des mois, voire un an, le brancha et entra dans l’eau tout en tenant l’extrémité dénudée. Il fit cela en sifflotant, soulagé que cela prenne enfin fin. Ce ne fut pas très long…

Annie fut boulerversée lorsqu’elle reçut le message de son frère Donald. Ce dernier n’avait donné aucune nouvelle depuis près de trois ans, elle ne comprenait pas pourquoi. Elle pensait qu’il était occupé avec une nouvelle affaire de restaurant et elle, occupée par son travail, ses deux enfants et son nouveau bébé arrivé pendant la pandémie, ne prit pas le temps de s’arrêter, réfléchir, tenter de le contacter, etc. Le temps fila, les contacts humains furent délaissés au profit d’une vie effreinée sans le mondre sens. Avoir des enfants est devenu si compliqué qu’on ne peut plus rien faire d’autre quand on en a. Aux tâches parentales habituelles s’ajoutent de plus en plus d’allers-retours vers des activités parascolaires de plus en plus nombreuses et distancées. Les enfants ne cessent d’insister pour faire ci, faire ça, encore faire ci et ça, et les parents doivent se taper crises après crises ou abdiquer et faire le taxi sans cesse. C’est fou dingue! C’est seulement à la mort de Donald, on aurait dit, qu’Annie se rappela enfin qu’elle avait un frère.

Ce n’était pas à cause de la pandémie. Ce ne l’était plus. Ils avaient trouvé un vaccin efficace en début 2021 de sorte qu’au mois de mars, ils ont enfin pu abolir le port du masque et la distanciation sociale. Pourquoi Donald avait-il continué de s’isoler? Avait-il peur de contracter la maladie malgré le vaccin? Annie, plutôt que prendre le temps de lire le message de son frère, le survola vite vite et se fit sa propre idée. Donald était un lâche, il avait abandonné. Il aurait dû demander de l’aide plutôt que s’enlever la vie. Elle lui en voulut de ne pas avoir demandé d’aide et cela occulta tout le reste. Plutôt que tenter de comprendre la situation de son frère, elle ne put que le dénigrer, le rabaisser auprès de ses amis, inventant toutes sortes de choses qu’il aurait pu faire pour aller mieux, comme se trouver une amie ou déménager aux États-Unis.

Comme la peur, le désespoir peut devenir aussi virulent que la COVID-19 si on le laisse s’incruster et guider tous nos choix. Parce qu’il n’est pas contagieux, on ne s’en préoccupe pas. On se contente de dire qu’on est désolé, d’exhorter à garder courage et encore, encore et encore envoyer la victime ailleurs, se faire aider par un professionnel. Ses problèmes sont bénins, il devrait pouvoir les surmonter, les miens sont bien plus grands et importants, je ne comprends pourquoi il perd espoir comme ça! Il doit avoir besoin d’aide professionnelle, sans doute qu’il est malade. Oui, ça me rassure qu’il soit malade, c’est mieux pour moi. Parce qu’il n’y a pas de test de dépistage, on ne peut pas détecter le désespoir de façon fiable, mais il est là tel un cancer qui pourrit tout. Et comme on ne peut élaborer un vaccin contre le désespoir, il restera toujours là, tapi dans l’ombre, tuant des gens même après la pandémie.