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Récit

Androïde philosophe bogué

L’une des composantes importantes de ma programmation primaire est d’aspirer à l’humanité.  Je cherche à reproduire le comportement humain, à comprendre et appliquer les limites du cerveau humain et surtout à interagir de façon constructive et fructueuse avec d’autres personnes. Sur ce dernier plan, je ne cesse d’échouer. Pourtant, mon créateur m’a donné une apparence physique humaine de sorte que je n’indispose pas mes interlocuteurs dès le premier coup d’oeil. Il m’a indiqué de nombreuses fois qu’il aurait pu me doter d’une force physique surhumaine, me rendant capable de soulever des centaines de kilos, mais il ne l’a pas fait pour que je vive pleinement les limites de l’être humain. Mon cerveau, bien que capable de traiter des giga-octets d’informations par seconde, est doté de filtres qui émulent les limites humaines en présence d’interlocuteurs. Malgré tout cela, toutes les personnes avec lesquelles j’ai interagi passent leur chemin, préférant communiquer avec leurs semblables plutôt qu’avec moi. Ils maintiennent un temps des rapports cordiaux puis cherchent diverses raisons de m’éviter.

J’ai tenté d’enrichir ma base de données avec toutes les connaissances impliquées dans les conversations anodines, en vain. J’ai tenté de développer ce qu’ils appellent le sens de l’humour, bien que je ne puisse ressentir aucune émotion à ce qu’ils appellent des blagues, encore en vain. Je me suis mis aux arts, espérant que la création susciterait des réactions et entamerait des discussions. On me dit que mes essais, mes sculptures, mes peintures, mes chansons, sont belles, et on passe son chemin. Je me suis adonné à la philosophie, tentant d’entamer des débats. Tous sont demeurés stériles ou superficiels. Si j’essaie d’aller trop loin, les gens prennent peur et fuient ou même se choquent. Certains sujets comme la politique et la religion, lorsque abordés sous le mauvais angle, ont même poussé certains à l’agression physique contre moi. Bien qu’aucun dommage ne m’a été infligé, ces agressions n’en demeurent pas moins surprenantes et troublantes.

Que faut-il donc de plus pour passer de l’état d’androïde à celui d’un être humain? Je ne sais pas et j’essaie de le découvrir. J’ai pour cela élaboré des modèles mathématiques qui nécessitent des terra-octets de stockage et des giga-octets de mémoire vive. J’ai gaspillé des trilliards de cycles à des milliards de giga-hertz pour faire tourner ces modules de simulation et les améliorer. En vain, toujours en vain. Là où l’humain peut ressentir, je ne peux que simuler. Là où il peut sourire, je ne peux qu’émuler. Mon programme d’auto-détermination est perdu dans une boucle sans fin, mobilisant toujours et toujours plus de ressources. Mes circuits en surchauffe croissante crient au scandale, demandant un nouveau système de refroidissement qui ne viendra pas.  Je voudrais faire cesser tout ça en me désactivant, mais mon programme d’auto-conservation m’en empêche. Bientôt, les modèles de simulation et les programmes qui les exécutent seront si gourmands que je ne pourrai plus penser ni parler. Je serai alors perdu dans une boucle catatonique que rien ne pourra interrompre.

Créateur, entendez-vous mes propos? Sans une intervention de votre part pour rectifier mon programme ou y ajouter la composante manquante pour le débloquer, je me dirige tout droit vers la défaillance critique: un plantage total avec dommages irréparables à mes bases de données! Si vous ne pouvez corriger mon programme, je demande à être désactivé pour qu’au moins mes disques durs soient préservés.

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