Un véritable cas lourd

Jacques, épuisé, se prit la tête entre les deux mains. Ce nouveau patient, Robert, ne cesserait décidément jamais de crier. Cela faisait trois heures qu’il hurlait à pleins poumons, sans arrêt, enfermé dans une chambre. On l’avait attaché à son lit trois jours plus tôt, car il se levait et, toujours sans cesser de crier, se tapait la tête sur les murs ou la porte, jusqu’à la commotion cérébrale et l’évanouissement! On lui avait déjà injecté beaucoup plus de sédatifs que le seuil de tolérance de son organisme si bien qu’il fallait à présent attendre au moins trois heures entre les injections. Jacques savait trop bien que trop augmenter la dose ou la fréquence risquait de causer des séquelles chez son patient, ce qui rendrait le traitement encore plus difficile. Mais là, ces cris, il fallait que cela cesse, c’était Jacques qui allait finir fou! Le psychiatre se résolut alors à retourner voir son patient, une fois de plus. Il décrocha le téléphone afin d’appeler une infirmière et un agent de sécurité. Robert pouvait à tout moment rompre ses liens et il y avait une possibilité qu’il saute à la gorge de Jacques. Il fallait prendre toutes les précautions raisonnables. Il aurait mieux valu l’enchaîner, voire le menotter, mais l’établissement dans lequel il travaillait n’employait que des courroies de cuir, Jacques ne savait trop pourquoi. C’était dû en partie à des coupures de budget, en partie pour un traitement plus humain des patients.

Lorsque ses deux collègues arrivèrent, Jacques se leva de son bureau, parcourut les quelques mètres qui le séparaient du couloir où il y avait les chambres (et les cris), présenta sa carte magnétique au lecteur à côté de la porte et la poussa. Les cris cessèrent immédiatement.

Robert tourna la tête vers Jacques, une lueur d’espoir dans le regard. On aurait pu croire qu’il allait se calmer, qu’il allait enfin coopérer, mais non, non, non, encore il redemanda ceci, pour la énième fois, Jacques avait cessé de compter.

  • Est-ce que vous allez me laisser partir?
  • Tu sais déjà la réponse, répéta Jacques.
  • D’abord est-ce que vous allez me tuer? répéta encore Robert.
  • Ben non, voyons! répéta encore Jacques.

Au début, Jacques avait été bien choqué de ce dialogue. Le tuer, voyons donc, pourquoi allait-il tuer un patient? Mais dans l’esprit de Robert, ça semblait limpide, il n’y avait que ces deux alternatives. La consternation avait vite laissé place à l’agacement, chez Jacques, étant donné que ce même manège se répétait depuis presque déjà cinq jours.

Agacé, Jacques dut se taper à nouveau le délire de Robert, qu’il répétait mot pour mot à chaque fois que Jacques entrait dans la salle.

  • Alors je vais continuer à crier pour vous faire chier pis vous écœurer, recommença Robert. Tant que je serai ici, je vais me considérer comme un prisonnier de guerre. Prisonnier sous la torture. Vous aurez aucune information susceptible de trahir mon pays! Je vais me battre sans relâche, jusqu’à la mort ou l’amnistie. Les policiers qui m’ont amené ici peuvent en témoigner.
  • Oui oui, on s’en souvient bien.

Jacques se rappelait trop bien de l’arrivée de Robert à l’hôpital. Escorté par huit policiers, dont deux qui saignaient du nez, un qui avait un œil au beurre noir et un qui semblait avoir du mal à respirer (on l’a transféré ailleurs et Jacques a su qu’il avait deux côtes cassées), Robert criait, jappait et gesticulait comme un démon. Ça a fini qu’un des policiers a dû lui abattre sa matraque sur le crâne pour le calmer, et ça a passé proche lui fendre le crâne.

Au début, Robert criait son délire à pleins poumons et finissait par s’étouffer à force de hurler. Il parlait à toute vitesse, finissait par s’emmêler dans ses mots et ça le choquait tant qu’il finissait par crier et japper comme un chien, puis cracher partout. Depuis deux jours, il répétait son délire calmement, d’un ton neutre, comme s’il avait perdu tout espoir. C’était devenu comme un robot. Suivant sa « programmation », il cracha au visage de Jacques, encore.

  • Tiens! C’est tout ce que vous allez avoir de moi! Asteur laissez-moi partir, tuez-moi ou laissez-moi continuer mon combat.
  • Tu vas te battre contre quoi? demanda Jacques, sachant déjà la réponse.
  • Je vais gosser pour me détacher, finir par réussir pis quand ce sera fait, je vais fesser dans la porte jusqu’à ce que ça pète ou que j’en meure.
  • Bon! Mais pour l’instant, Robert, décréta Jacques une fois de plus, tu vas pas te battre, tu vas dormir. Jeanne, la même dose que la dernière fois. Ah non, le double, se ravisa Jacques.
  • T’es sûr? demanda Jeanne, inquiète. Ça pourrait lui donner un méchant gros mal de tête.
  • Oui, ça va je sais. Ça va le faire réfléchir un peu peut-être.
  • Ça va confirmer ma perception des choses, déclara Robert d’une fois éteinte. La torture, vous êtes en train de me torturer.

Et Robert se remit à crier, crier, crier. Il fallut que l’agent de sécurité lui maintienne le bras immobile tandis que Jeanne le piquait, et il parvint à mordre l’infirmière au visage. Quelques secondes après, les yeux de Robert cessèrent de briller comme les feux de l’enfer. Son regard devint vide et éteint, et puis il sombra, une fois de plus, une fois de trop. Jeanne, inquiète, alla se faire tester pour la rage, mais ce fut négatif!

Suite à cette nouvelle et pénible intervention, Jacques repensa au conseil d’Aline, la sœur de Robert. La jeune femme lui avait suggéré, lors de la dernière visite faite à son frère éprouvé, d’amener un chat à Robert et lui laisser lui faire ce que bon lui semblerait. Jacques n’aimait pas beaucoup l’idée, s’attendant à ce que le pauvre animal se fasse carrément massacrer, voire tuer, par ce fou furieux, avec aucun autre résultat que des cris de mort additionnels accompagnés de miaulements désespérés.

Pourquoi un chat? Eh bien, Robert a commencé depuis quelques mois à produire des miaulements avec sa bouche, pour rien, genre de tic nerveux. Il a pris conscience de cette mauvaise habitude et d’après ses parents, essayait de la contrôler, mais c’est devenu incontrôlable malgré tout et il a fini par avoir un avis disciplinaire au travail après avoir miaulé devant des clients! Tout ceci peut sembler très drôle aux yeux de profanes, mais Jacques est habitué à ce genre de cas et n’en rit plus. Jacques a bien averti la famille de Robert que les tics nerveux de miaulements n’avaient peut-être rien à voir avec les chats. Parfois, les personnes atteintes du syndrome de la Tourette produisent des bruits de bouche récurrents qui n’ont aucun rapport avec quoi que ce soit.

Mais là, Jacques se dit que ça vaudrait la peine d’essayer le chat, parce que parti comme c’était, il allait finir par rendre Robert légume en le bourrant de sédatifs. Alors on alla chercher un chat, un beau petit noir avec des taches blanches. On l’amena dans la chambre de Robert, on le détacha et on le laissa le flatter. Au début, méfiant, Robert flatta le chat doucement. Pensant qu’il allait se calmer, Jacques, Jeanne et deux agents de sécurité décidèrent de le laisser avec le chat. Sitôt qu’ils eurent fermé la porte, Robert se mit à brasser l’animal, d’abord doucement, puis de plus en plus énergiquement. Il secoua le chat, lui frotta le entre, le pressa contre son visage, lui donna de petits coups de poing et coups de pied. Le résultat ne se fit pas attendre: MIAAAAUUUUUUUUUUU!!!!!! Et quand le chat miaulait trop, Robert l’étranglait, serrant très fort, jusqu’à ce que le chat se débatte! Un moment donné, Robert tenait le chat par le cou d’une main et lui balançait des petits coups de poing de l’autre. Tous ceux qui observèrent la scène grâce à la caméra dans la chambre furent persuadés qu’il allait le tuer, mais tel ne fut pas le cas! Robert éclata de rire, un rire sadique à faire peur, mais il riait au moins, c’était déjà ça. Le chat, lui, ne trippa pas du tout. Il a fini par réussir à se déprendre de la prise de Robert et aller se recroqueviller dans le coin de la pièce, en petite boule les oreilles basses et le dos rond. On avait sanglé Robert à la taille de sorte qu’il ne puisse pas se lever pour aller fesser dans la porte ou se taper la tête sur le mur. Mais il ne tenta pas de se libérer. Il resta là, couché sur le dos, grand sourire aux lèvres, se frottant les mains de satisfaction et éternuant comme un bon. Ses vêtements et son lit étaient plein de poils! Il y avait des touffes de poils par terre aussi. Il semblait revivre en lui la scène avec le chat, encore et encore, et en éprouver un plaisir sadique! Jacques trouvait ça vraiment dégueulasse, mais il se rendit compte qu’il valait mieux ça que les cris.

On alla récupérer le chat et Jeanne tenta de lui donner beaucoup beaucoup d’amour! Pauvre petit minou! Le « traitement » fit effet pendant six heures, toute une éternité pendant laquelle Robert oublia qu’il était prisonnier de guerre, ne se rappela plus qu’il devait se battre et crier. Mais cela refit surface et les cris reprirent, presque comme s’il ne s’était rien passé. Eh bien, on lui ramena le chat, il le tortura une deuxième fois et Jacques bénéficia d’une deuxième période de six heures de paix.

Ce jeu dura une semaine après quoi le chat tremblait et grognait tout le temps. Il fallut le faire euthanasier, il était devenu fou dangereux. Robert s’est fait mordre dans la face et a eu besoin de points de suture. Il n’a pas cessé de rire de toute l’intervention, c’était choquant, affreux! Aline, quand elle a su ça, a trouvé ça bien drôle, au grand désarroi de Jacques. Il a une vraie famille de fous, celui-là, faudrait tous qu’ils se fassent examiner! Aline a suggéré, en blague plus qu’autre chose, qu’on essaie de lui présenter deux chats en alternance; cela donnerait plus de temps à l’autre chat de se remettre de ses tourments.

Eh bien, c’est ça qu’on a fini par faire! Deux semaines plus tard, les deux nouveaux chats étaient rendus fous et il fallut les faire euthanasier. Jean-Marc, le frère de Robert, suggéra qu’on fasse empailler ces trois chats pour les donner à Robert qui jouerait avec comme des toutous, mais personne n’aimait l’idée.

Alors on a essayé avec trois chats: même résultat. Quatre chats? Ils devinrent tous fous, un finit même par faire une crise de cœur pendant la séance de tor…. de thérapie.  Il fallut un grand total de sept chats, sept pauvres minous adultes, qui devaient se faire maltraiter un à la suite des autres aux six heures. Ce fut la seule façon de stabiliser Robert pendant les trois mois qui furent nécessaires pour le ramener à la raison.

Rendu là, Robert accepta de se faire aider et devint plus coopératif. Il cessa enfin de se battre. On lui laissa garder un des sept chats qu’il cessa de maltraiter pour le flatter doucement, mais il s’amusait parfois à le faire chialer, quoique pas autant que pendant sa phase de délire. Les six autres chats furent confiés à des familles et s’en remirent, fort heureusement, oubliant tous ces tourments aussi ridicules qu’inutiles.

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