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Récit

Nouvelle itération

C’est avec résignation que Donald franchit la porte de la tour une nouvelle fois, gravit l’escalier et frappa à la porte. Pourquoi ressentait-il toute cette fatigue? Son succès contre la démone bleue n’aurait-il pas dû lui fournir une énergie nouvelle? Donald ne savait plus que faire ni penser.

– Entrez mon cher ami, dit Blackinn derrière la porte.
– Bonjour, cher magicien, commença Donald. Je suis désolé de vous déranger encore une autre fois, mais j’ai toujours des difficultés d’ordre psychologique.
– Ah, cher Donald, chaque problème de l’esprit est une énigme pour moi du plus haut intérêt. Ne sois donc pas désolé. Assieds-toi et raconte-moi tout.
– Depuis que j’ai vaincu la démone, je me sens fatigué, presque chaque jour. Je me lève le matin et c’est avec grande peine que je pars pour le boulot. Et c’est seulement en fin de journée que je me sens un peu mieux. On dirait que je n’aime plus ce que je fais, mais ça n’a aucune logique. C’est ce que j’ai toujours voulu faire, depuis mon tout jeune âge.
– Ah, Donald, répondit Blackinn, l’esprit est quelque chose en perpétuel changement. Ce qui te plaisait hier peut te déplaire aujourd’hui. Il faut toujours être à l’affût, toujours réfléchir, pour trouver et retrouver sa voie. Mais aujourd’hui, j’ai quelque chose pour toi, une révélation qui va t’apporter un peu de réconfort. J’ai parlé avec mon ami de l’autre plan, par l’intermédiaire d’Anastase, et il a appliqué une technique très semblable à ce que je t’ai prescrit.
– Lui aussi a eu des problèmes avec des démons?
– En quelque sorte, mais ce sont des démons intérieurs, plus insidieux car invisibles. Le pauvre a des problèmes de vision et pas les moyens, dans son monde, de compenser avec le savoir des arcanes. Ce serait un sacré bon oracle, ce gars-là, ou au moins un excellent magicien, si je pouvais le ramener ici! Dommage.
– Et quel lien ça a avec mon problème? s’enquit Donald.
– Il était tenaillé par la tentation de prendre les gens qu’il connaissait par le bras, expliqua Blackinn, et devait résister, à chaque fois que faire se pouvait, pour ne pas perdre sa mobilité, pour ne pas devenir complètement dépendant de ce contact physique. Je ne suis pas certain moi-même que sa crainte soit justifiée, mais on ne sait jamais. Il a commencé à faire de la manipulation d’images mentales, comme tu as fait pour la démone bleue, transposant l’image de la personne qu’il le tentait avec une autre qui le tentait moins. Ça fonctionnait, mais ça prenait beaucoup trop d’énergie.
– Ah oui? fit Donald, intéressé. Ça ressemble à mon problème. Ah, si seulement je pouvais rencontrer ce gars-là.
– On ne le peut pas, malheureusement, mais ce qui est très intéressant, c’est que sans aucune connaissance des arcanes, sans aucun contact direct avec les dieux et même sans l’aide de ses semblables, il est arrivé à trouver une solution pas mal intéressante à son problème. Je crois qu’il a été inspiré par des forces divines. Il existe certains lieux loin des villes, dans son plan matériel, où des contacts partiels avec le plan astral sont possibles, même là-bas. C’est lors d’un séjour en ces lieux qu’il a trouvé.
– Ah oui? Et qu’a fait cet homme?
– Donald, commença Blackinn, pour appliquer la solution, tu devras apprendre une nouvelle technique: la conversion de processus. Tu sais l’esprit exécute en permanence plusieurs tâches. Chaque tâche est accomplie par une partie distincte du cerveau en parallèle avec les autres. On appelle chaque tâche un processus. Jusque-là, ça va?
– Oui, affirma Donald. Alors Blackinn, on peut modifier par magie ces processus-là, pour en quelque sorte reprogrammer le cerveau pour plus penser à certaines choses?
– Pas tout à fait, corrigea Blackinn. On n’a pas besoin de magie pour faire de la conversion de processus, seulement rassembler suffisamment d’énergie pour former une série d’images mentales d’auto-suggestion. Il faut aussi tenir compte de trois lois fondamentales: la conservation, le parallélisme et la localité.
– Tout ça n’a pas l’air très simple, fit Donald, un peu inquiet.
– Ce n’est pas si compliqué, et tu n’auras pas besoin de maîtriser les lois parfaitement, juste les comprendre et les méditer un peu. On va définir l’auto-suggestion dont tu auras besoin ensemble, mais tu pourras, avec les lois, en construire des variantes.
– Ok, fit Donald, à la fois rassuré et intéressé.
– Alors la loi la plus simple est le parallélisme. Chaque processus accomplit sa tâche en parallèle. Il faut garder ça à l’esprit, parce que des tâches s’exécutent en arrière-plan sans que tu le saches. Utiliser la conversion de processus de façon abusive pour faire tout et n’importe quoi risque de créer une surcharge. L’esprit exécute en arrière-plan toutes sortes de tâches, jusqu’à ce que la marmite explose un jour, après quoi il se produit une remise à zéro et toutes les conversions les plus récentes sont annulées.
– Ok. Et qu’est-ce qui se passe en cas de surcharge? demanda Donald, inquiet. Ça fait mal?
– Je ne l’ai jamais vécue personnellement, expliqua Blackinn, mais c’est arrivé à quelques reprises à mon ami. Ça se traduit souvent par une fatigue excessive, de l’irritabilité, des épisodes d’intense faim même peu de temps après un repas, puis un incident qui vient tout perturber: une grande frustration qui cause des conflits avec des gens ou la crainte de conséquences insupportables, ou une maladie qui n’en finit plus. On devrait pouvoir t’éviter ça, il faut juste y aller lentement, par raffinement successif, pas essayer de convertir plusieurs processus.
– Ok, fit Donald, quelque peu rassuré.
– La deuxième loi est la conservation. Tu ne peux pas purement et simplement désactiver une tâche; il faut la remplacer par une autre. Et pas n’importe laquelle, il faut que ce soit une tâche semblable. C’est le principe de localité.
– Ok, jusque-là ça va, affirma Donald.
– Alors on va partir du cas de mon ami, et dériver le tien. Mon ami a découvert qu’un processus s’était créé en lui pour chercher un moyen de réduire ou supprimer sa tentation de tenir les gens par le bras. Avec l’énergie récupérée, il s’est dit qu’il pourrait créer un processus capable de restaurer et améliorer son système d’orientation. Il s’est rendu compte pendant une nuit d’insomnie que si son système était plus fluide, sa tentation de s’accrocher aux autres diminuerait, voire disparaîtrait. Son système se serait brisé et ralenti la première fois qu’il a cédé à la tentation et ça s’est dégradé à cause de stress. Les gens de son plan s’entêtent avec des machines qui fonctionneraient bien mieux avec un peu de magie qu’ils n’ont pas. C’est triste.
– Ok, alors jusqu’à date, réfléchit Donald, on a travaillé sur ma tentation de céder aux démons et de me laisser porter par eux. Au lieu de faire ça, il faut que j’améliore ma dextérité et que je développe mes aptitude de navigation, pour me sentir plus en confiance et ne plus être tenté. Et comment on forme les images mentales pour faire une conversion de processus dans ce sens-là.
– C’est à peu près ça, approuva Blackinn. Et tu viens déjà d’élaborer la phrase de base. Tu vas sans doute la modifier un peu, mais puisque c’est toi qui l’as construite, elle va plus facilement se traduire en images mentales. Il faut simplement que tu l’énonces mentalement, pas même besoin de la dire à voix haute, et que tu te concentres sur chaque mot, et le sens que chaque mot a pour toi. Bon, si ça fonctionne pas, tu peux toujours essayer à voix haute, mais ne la crie pas, ça ne lui donnera pas plus de force de la crier que la murmurer.
– Intéressant. Et ça va prendre combien de traitements? demanda Donald.
– Autant qu’il en faudra, répondit Blackinn. L’esprit humain est capricieux. Il n’obéit pas toujours aux ordres, même venant de ses propres composantes. C’est mieux comme ça, crois-moi. Malheureusement, mon ami a trouvé une faille. Il m’en a parlé ce matin et on ne sait pas encore comment la combler. Les capacités humaines sont limitées. Mon ami ne peut pas acquérir des capacités de se diriger égales à celles des autres voyants, en tout cas pas sans magie à laquelle ses semblables et lui n’ont pas accès. Les tiennes aussi le sont. Tu pourras développer tes capacités mais jusqu’à un certain point. Le processus, lui, va continuer à essayer, sans cesse, et prendre de l’énergie. Il faut qu’on trouve un moyen de limiter le processus.
– On ne pourrait pas, suggéra Donald, laisser le processus fonctionner un bout puis l’arrêter quand le traitement aura fait effet?
– Pas tout à fait, Donald, corrigea Blackinn, à cause du principe de conservation. Il faudra transformer ce processus en autre chose, peut-être quelque chose qui développe une autre capacité. Mais ma crainte est que la tentation ne revienne. Il faudrait idéalement corriger le processus pour qu’il prenne moins d’énergie. Il faudrait qu’il s’active au besoin, quand le système s’est fait affaiblir par du stress ou un échec, et s’arrête quand tout est au mieux qu’on peut atteindre raisonnablement. Possible que simplement réfléchir dans ce sens va automatiquement amender le processus, peut-être pas.
– Alors je serais aussi bien attendre qu’on trouve la bonne façon? demanda Donald.
– Non, mon ami m’a dit que le traitement actuel aide un peu, affirma Blackinn. Il est moins fatigué et a l’impression d’avoir une meilleure prise sur sa tentation. Il sent qu’elle diminue vraiment. Le traitement actuel, c’est comme si on essayait de dompter un dragon en le mettant dans une cage et en lui criant, jour après jour, de cesser de grogner et en l’arrosant s’il cherche à cracher du feu. Dès que la contrainte s’en va, dès qu’on ouvre la cage, l’animal redevient sauvage; c’est presque comme si on n’avait rien fait. Le nouveau traitement, par analogie, permet de dompter le dragon sans l’enfermer. Cela donne un résultat durable, au-delà de la contrainte de captivité.
– Parfait, fit Donald. Je vais essayer ça, dans ce cas.
– Très bien, approuva Blackinn. Et reviens me voir dans une semaine. C’est possible que mon ami ou moi trouvions quelque chose qui va améliorer le traitement.

Donald repartit, appliqua le traitement et n’eut aucun effet. Il se rendit compte qu’il avait perdu quelque peu confiance en lui et dut renouer son lien avec l’énergie universelle et réfléchir aux trois principes de la conversion de processus. Pour que les images mentales auto-suggestives se forment correctement, il faut énoncer l’ordre de conversion avec force et faire en sorte que les mots occupent tout l’esprit, pas seulement une partie. Il faut aussi y croire, et comprendre un peu ce que l’on fait. C’est pour cela que Blackinn a expliqué à Donald les trois principes.

Quelques jours plus tard, Donald se sentait mieux. Il avait une meilleure prise sur sa tentation et put passer plusieurs jours sans être accablé de fatigue. Par contre, la fatigue revenait périodiquement. Donald réfléchit et ne trouva aucun moyen d’améliorer le traitement. On espère tous trouver, un jour, mais peut-être n’y a-t-il aucun moyen.