Amour mortel

Le chevalier Jeff attacha sa monture à un arbre, près de la tour. Il s’avança vers le haut bâtiment, en franchit la porte et gravit les marches menant à la pièce du haut, là où s’installait habituellement le sorcier pour sa méditation et ses consultations. Aujourd’hui, Jeff avait grand besoin d’aide, car sa vie et celle d’une femme étaient en jeu.

– Grand sorcier Blackinn, commença-t-il. Je sollicite votre aide pour un problème difficile.
– Que se passe-t-il, jeune chevalier, répondit le sorcier.
– Mon cœur est brisé, répondit Jeff. Je suis face à un dilemme.
– Quel est ce dilemme que l’intelligence ne suffit pas à résoudre? demanda le sorcier.
– L’amour, grand sorcier, l’amour.
– Ah, tu as besoin d’un philtre pour conquérir une femme. Sache que ces potions ne sont pas très efficaces. Elles ne créent pas le vrai amour, seulement une illusion, tu sais.
– Non, je voudrais non pas un philtre d’amour mais plutôt l’inverse: faire cesser un amour qui n’a aucune chance.
– Tu sais, jeune chevalier, que faire pareille chose est contre nature. L’amour est sans doute la chose la plus belle qui puisse arriver à un être humain.
– Je sais, mais j’ai commencé à aimer Vanessa, qui vient d’être promise en mariage au prince Arthur. Le roi Georges s’en est aperçu quand je suis allé à la cour et j’ai regardé Arthur et Vanessa avec trop d’insistance. Il a menacé de nous couper la tête, à moi mais aussi à elle! Je ne veux pas le faire par simple égoïsme, je veux la sauver, lui épargner la mort.
– Pars, alors, jeune homme, pars loin, et ne reviens pas. C’est la façon la plus facile de la sauver.
– Mais, ô grand sorcier, je veux continuer à servir mon roi. Je ne peux partir comme ça, laissant tout derrière. Il doit bien exister une potion ou une incantation permettant de conjurer l’amour.
– Oui, il existe quelque chose, une cérémonie très ancienne mais peu connue. Mais si je te l’enseigne, tu risques par peur de l’utiliser sur toutes les prochaines femmes que tu commenceras à aimer, et tu pourrais alors rater celle qui est faite pour toi.
– Je suis prêt à prendre le risque, ô grand sorcier, pour elle et pour mon roi.
– C’est très noble de ta part, jeune chevalier, mais il te faudra plus que cette résolution pour parvenir à tes fins. Ce n’est pas une potion ou un sortilège qui te libérera mais plutôt processus lent et laborieux de méditation. Pour un combattant comme toi, ce sera très difficile, parce que tu vois toujours ta tâche comme une bataille. Tu penses à combattre l’amour, à supprimer de ton esprit les images de Vanessa, tu voudrais l’oublier.
– N’y aurait-il pas une potion pour me la faire oublier?
– Oui, mais elle détruira une partie de toi, et quand tu reverras Vanessa, elle recréera en toi exactement les mêmes souvenirs que tu auras voulu effacer. Si tu te fais effacer la mémoire de façon répétée, tu y laisseras ton intelligence, tu deviendras fou! La cérémonie que je te propose te fortifiera et si elle fonctionne, tu pourras de nouveau être exposé à Vanessa sans retomber en amour.
– Par quoi je dois commencer, alors?
– Réfléchir. Oublie le combat, jette ton épée, et fais-toi dresseur de dragons.
– Pourquoi?
– Le dresseur de dragons prend le temps de connaître sa bête, interagit avec elle, devient son ami intime ou presque, et c’est comme ça qu’il arrive progressivement à le contrôler puis à le chevaucher. C’est ça que tu devras faire avec ton amour: le comprendre, le faire tien, puis le chevaucher. Mais il te faudra franchir plusieurs étapes avant d’en arriver là.
– Je suis prêt, sorcier, répéta le chevalier.
– Je sais, répondit Blackinn. On verra combien de temps ta résolution tiendra. Sache que j’ai déjà appliqué cet art à quelques reprises. Pour avoir regardé une trop belle femme, j’en ai eu pour trois jours de rémission!
– Elle m’a touché l’épaule, avoua Jeff, et j’ai bien aimé ça. C’est là que le roi nous a surpris. Je ne sais pas pourquoi elle a fait ça, mais j’ai bien aimé ça, et j’y pense tout le temps.
– Il te faudra au moins une semaine, sinon plus, alors patience, ça va t’en prendre beaucoup. La première chose que tu dois faire est d’augmenter ton énergie. L’amour que tu combats t’en a sapé beaucoup. Je vois ton aura affaiblie en ce moment. Il faut que tu rétablisses ta connexion avec l’énergie universelle, le mana comme on appelle en sorcellerie, et que tu la maintiennes tout au long du processus.
– Comment dois-je faire?
– Par la respiration lente et profonde et la contemplation de la nature. Tu ne vas pas réussir dans l’immédiat et on ne pourra aller plus loin avant que tu aies réussi. Essaie, et reviens demain.

Un peu déçu, Jeff repartit et passa le reste de la journée assis sur une roche à prendre de lentes et profondes inspirations. Il se perdit dans ses pensées, laissant son esprit galoper dans des contrées inexplorées. Il pensa beaucoup à Vanessa et se laissa bercer d’excitation. Il l’imagina lui flattant le visage, lui prenant le bras, s’essayant sur ses genoux. Il l’embrassa, elle lui retira son armure et ils s’enlacèrent dans l’herbe. Puis Jeff sursauta, s’efforçant de chasser toutes ces images qu’il ne voulait plus voir peupler son esprit.

Le lendemain, Jeff retourna voir le sorcier dans sa tour et lui fit part de sa tentative.

– Jeff, voyons, que t’ai-je dit de faire?
– Respirer profondément. Je l’ai fait, ça m’a fait du bien. Alors suis-je prêt?
– Non, malheureusement. Que devais-tu faire en plus de respirer profondément?
– Contempler la nature, se rappela Jeff. Je l’ai fait, je me suis installé sur une roche pour ma méditation.
– Et qu’as-tu fait sur cette roche?
– J’ai respiré… et j’ai pensé à elle. C’était plus fort que moi.
– Jeff, regarde cette boule de cristal. Fixe-la intensément.

Jeff s’exécuta et fixa la boule jusqu’à ce que le sorcier l’interrompe.

– As-tu pensé à Vanessa pendant ton exercice?
– Un peu, avoua Jeff, mais moins qu’hier.
– La boule est inerte. Elle demande une concentration de ton esprit pour être fixée comme ça. On va maintenant essayer avec autre chose: cet oiseau.

Blackinn se leva et prit une cage sur une étagère. Il la posa sur la table et demanda à Jeff d’examiner l’oiseau.

– Regarde-le bien, mais ne te concentre pas autant qu’avec la boule. Sois un observateur passif, laisse l’image de l’oiseau, son chant, ses mouvements, pénétrer ton esprit et remplacer tout ce qu’il contient.

Jeff s’exécuta, bien qu’il ne voyait pas trop où le sorcier voulait en venir. Il regarda l’oiseau pendant plusieurs minutes. Au début, il était tendu, mais il se relaxa progressivement.

– As-tu pensé à Vanessa pendant que tu contemplais l’oiseau?
– Presque pas! avoua Jeff, encouragé. C’est donc ça la solution, aussi simple que ça?
– Non, il va falloir aller un peu plus loin, à moins que tu aies envie de passer ta vie à contempler la nature. Ce que tu as fait avec l’oiseau, tu vas le refaire avec les arbres, la rivière, l’herbe, le ciel, et ce jusqu’à demain. Reviens, et puis on verra si tu es prêt.

Jeff repartit, retourna s’asseoir sur la roche et cette fois, il examina avec grande attention l’eau de la rivière. Il se perdit dans les reflets du ciel et du soleil sur l’eau, contempla les poissons qui passaient et finit par ressentir une profonde sérénité qui le poussa à inspirer profondément, et expirer plus profondément encore. Jeff finit par s’assoupir sur la roche et ne reprit conscience qu’à l’aube. Il retourna alors voir le sorcier.

– C’est bien, commenta Blackinn, c’est beaucoup mieux maintenant. Tu vas être prêt pour entendre la suite. Je te dis pas que tu sauras mettre en pratique ce que je t’enseignerai là. Beaucoup trouvent cet art abject, contre nature, et certains tueraient même pour le voir oublié.
– Alors que dois-je faire?
– De la même façon que tu as observé la nature, Jeff, tu dois maintenant observer l’image de ta bien-aimée.
– Quoi??? Je dois me rendre au palais et aller fixer Vanessa? Comment procéder pour que le roi ne me voie pas? Avec une potion d’invisibilité?
– Jeff, coupa Blackinn, t’ai-je dit d’observer Vanessa? Non! Je veux que tu examines l’image que Vanessa a projetée en toi! En d’autres mots, tu vas penser à elle, mais pas de n’importe quelle façon. Les fantasmes persistent parce que tu y tiens, Jeff. L’esprit crée une résistance pour t’empêcher de dompter l’illusion, pour qu’elle puisse revenir sans cesse. Il te faut aller au-delà de cette résistance. Pense à elle, et dis-moi ce que tu vois.
– Euh…
– C’est la résistance qui crée ce malaise. Exprimer ta pensée va te forcer à la préciser, et c’est crucial pour la suite du traitement.
– Je l’imagine qui me caresse les cheveux, lâcha Jeff, avant de se gratter la tête nerveusement.
– Bien, d’où vient cette image, Jeff? T’a-t-elle déjà caressé les cheveux une fois?
– Non, non! Sinon je serais probablement déjà mort!
– Alors qui, Jeff, qui t’a déjà caressé les cheveux?
– Euh… Ma mère, peut-être.
– Oui, ta mère. Tu as projeté une image de ta mère sur celle de Vanessa. Tu as utilisé une autre image pour compléter ton fantasme. Alors à chaque fois que tu imagineras Vanessa te caressant les cheveux, penses à ta mère qui le faisait quand tu étais petit.
– Ok, je vais essayer.
– Attends-toi à le faire plusieurs fois, et ça peut arriver que ça te fasse mal à certains moments. Essaie de rester calme, ne sois pas brusque. C’est un peu comme si tu essayais de soigner un dragon en lui retirant, une à une, des flèches qu’un archer fou lui a tirées. Le moindre mouvement brusque va affoler la bête et elle va se blesser davantage avec les flèches restantes, qui seront alors plus difficiles à extraire. Oublie pas la méditation, c’est elle qui te donnera l’énergie pour cette exploration.
– Une autre image me vient déjà à l’esprit. Je l’imagine…
– Non Jeff, non! Pas nécessaire de me communiquer toutes ces images. Ce sont des détails intimes de ton esprit qui, entre de mauvaises mains, peuvent faire beaucoup de mal. Tu le regretteras à vie si tu me les livres sans réfléchir, même si aujourd’hui tu me considères comme une personne de confiance. Avec suffisamment de ces images et un peu de magie noire, un sorcier habile peut prendre le contrôle total et permanent d’une personne! En plus, les images peuvent aussi perturber leurs créateurs. Vanessa serait plongée dans une indescriptible confusion si jamais elle apprenait la description de certaines de tes images.
– Désolé, s’excusa Jeff, penaud. Je pensais pas que c’était si dangereux.
– Ne t’en fais pas, Jeff, rassura Blackinn, les premières images sont de type superficiel. Tout le monde établit, plus ou moins consciemment, des analogies avec ses parents puisque c’est le premier point de contact avec le monde extérieur. Va maintenant.  Reviens dans quelques jours, lorsque l’image de Vanessa sera épurée de tout ce que ton esprit rebelle lui a greffé.

Jeff travailla plusieurs jours. Parfois, cela devint si dur qu’il en pleura et faillit en oublier la contemplation de la nature. Mais il arracha, une par une, les greffons à l’image mentale de sa bien-aimée. Il substitua des images de sa mère, des images de sa sœur, de son frère qui l’avait soutenu après une blessure, du roi, mais certaines composantes de l’image de Vanessa, uniques, ne se prêtaient pas à la substitution. Aucune femme, par exemple, n’avait exactement la même voix, et pourtant Jeff l’imaginait lui chuchotant des mots doux que personne ne lui avait dit auparavant.

Après quelques jours, Jeff retourna voir le sorcier, en panne d’inspiration.

– Maître Blackinn, commença-t-il. J’ai fait ce que vous avez dit. J’ai enlevé de l’image de Vanessa tout ce que j’avais ajouté à partir d’autres personnes.
– Très bien, commenta Blackinn. Si tu reviens, j’imagine qu’elle est encore là, n’est-ce pas?
– Oui, et on aurait dit plus forte que jamais! Est-ce que ça pourrait arriver que ça ne fonctionne pas sur certaines personnes? Et si c’était un vrai amour, si elle était vraiment faite pour moi?
– Ça ne fonctionne pas, jeune fou, parce que tu n’es pas encore arrivé au terme!
– Que dois-je donc faire?
– Traiter les images mentales qui ne se prêtent pas à la substitution, répondit Blackinn. La classique est la personne qui te chuchote « Je t’aime » à l’oreille.
– Oui, je pense tout le temps à celle-là! s’exclama Jeff. As-tu dans mes pensées?
– Non pas du tout, c’est ce qui arrive toujours. Alors pour traiter ça, tu vas te poser la question suivante: « Est-ce que Vanessa m’a dit ce mots? »
– Non, elle m’a presque jamais parlé, avoua Jeff.
– Voilà! Ton esprit a créé ces images de toutes pièces. Il faut arracher ces créations de l’image de Vanessa. Mais reconnaître les greffons n’est qu’une première étape. Tu peux pas purement et simplement arracher des morceaux d’une image mentale et les jeter; il faut les connecter quelque part et c’est cela que la substitution permet de faire facilement.
– Que dois-je faire alors? s’enquit Jeff.
– Réduire l’importance de ces greffons est l’idéal. As-tu besoin, réellement, qu’on te dise que tu es beau, que ta peau est douce et tout? Non! Alors pourquoi attends-tu que Vanessa le fasse? Si tu prends conscience de cela, tu sauras éliminer certains greffons. Mais d’autres resteront, parce que tu voudrais que Vanessa comble ton besoin d’affection. Il faut alors transformer l’image mentale pour pouvoir l’associer à une, idéalement plusieurs, autres personnes. Tu as besoin d’être complimenté? Le roi ou ton ami ne peuvent-il pas le faire pour toi, dans des mots différents bien évidemment que ceux que tu prêtes à Vanessa? Tu as besoin d’être aimé? Ton ami peut te procurer de l’affection, mais il ne va sûrement pas t’embrasser. En général non, quoiqu’il y a des exceptions.
– Je ferai cela, maître.
– Parfait, approuva Blackinn. Il te faudra probablement du temps pour réussir, alors patience, et n’oublie pas la méditation.

Jeff repartit et fit ce que Blackinn lui avait prescrit. Il y passa de longues journées et y déploya tant d’efforts que parfois, il était aussi fatigué qu’après une rude journée de combat! Mais l’image mentale de Vanessa survivait, malgré tout ce travail. Jeff semblait tourner en boucle, contraint de toujours revenir en arrière et traiter, toujours et toujours, les mêmes images, appliquer les mêmes substitutions, les mêmes transformations, encore et encore, apparemment sans résultat autre que l’épuiser et le décourager. Il retourna donc voir Blackinn.

– Maître, je dois faire quelque chose de travers, expliqua Jeff, parce que ça ne fonctionne pas.
– Non, c’est très bien. Tu es simplement arrivé à une nouvelle étape du processus.
– Alors que dois-je faire? s’enquit Jeff.
– La prochaine étape est le relâchement, mon cher Jeff. En travaillant activement sur l’image mentale de Vanessa comme tu l’as fait, tu as créé en toi un processus qui se réfère à elle. Tant que ce processus existe, elle existe. Il faut que tu arrêtes toute tentative de cesser de penser à elle. Consacre-toi à la méditation et à d’autres occupations. Prends soin de ton cheval, par exemple. Tu l’as délaissé ces derniers jours et je l’entends d’ici crier sa désapprobation. Va voir le forgeron avec ton épée, aussi, elle aurait grand besoin d’être affûtée. Regarde comment il procède, ça va te changer les idées ça aussi.
– Je vais faire ainsi, grand sorcier. Je vous remercie de votre patience et de votre bienveillance.

Jeff repartit donc et fit ce que Blackinn lui avait indiqué. Il brossa sa monture, l’amena au maréchal pour qu’il lui réajuste ses sabots et observa soigneusement comme il procédait. Il prit le temps d’admirer le talent de l’homme. Il alla voir le forgeron avec son épée, la fit affûter et passa quelques heures à se pratiquer au combat. Le soir venu, Jeff se sentait mieux que jamais. Il croyait bien avoir réussi.

Trois jours passèrent pendant lesquels Jeff se sentait bien. Il croyait avoir réussi à vaincre son fantasme. Mais au fil des jours, une inexplicable fatigue s’empara de lui et il se remit à penser à elle, au début de façon fugace, puis de façon de plus en plus insistante. Après une semaine, n’y tenant plus, il retourna voir le sorcier.

– Maître Blackinn, ça ne fonctionne toujours pas. J’ai réussi pendant des jours à vaquer à mes occupations. Je pensais presque plus à elle. Mais ces derniers jours, elle est revenue, et je me sens toujours fatigué.
– C’est normal, jeune chevalier. Ton esprit veut recréer l’illusion qu’il a chérie, et il y consacre beaucoup d’énergie, d’où la fatigue et peut-être même de l’irritabilité.
– Que dois-je donc faire pour enfin me débarrasser de ça?
– Commence par rétablir ta connexion à l’énergie universelle. Ensuite, penses à elle, encore une fois.
– Encore?
– Oui, encore.

Un peu confus, Jeff repartit, mais malgré son scepticisme, il exécuta les instructions du sorcier à la lettre. Il se remit à la méditation, puis repensa à Vanessa, observa son image mentale et puis un moment donné, constata que l’image se fragmentait, devenait imprécise. Il ne pouvait plus évoquer avec toute la précision d’avant le visage de Vanessa, sa voix, il ne pouvait plus la faire chanter ou danser pour lui. Pourquoi? Parce que toutes ces actions avaient été empruntées à d’autres images, Jeff en avait pris conscience et son esprit ne pouvait plus employer ces artifices pour bâtir l’image de Vanessa. Privée de détails, l’image ne pouvait que se tapir dans son inconscient et absorber de l’énergie pour rester en vie. La dernière évocation la mit au jour, la révélant dans toute sa fragilité.

Une pensée seule, aussi forte soit-elle, n’est qu’un objet statique. Celui qui la contemple suffisamment longtemps, sans la juger, sans y résister, en devient maître et peut alors la remiser dans un tiroir de sa mémoire. C’est cela que Jeff vit avec Vanessa. Il ressentirait certes une certaine affection lorsqu’il la verrait, mais elle serait régulée et ne s’emballerait plus comme un cheval fou. Jeff avait réussi dans sa quête et il en était bien fier. Il avait sauvé non seulement sa vie et celle de celle qu’il pensait aimer, mais il avait aussi grandi dans cette expérience. Ce qu’il avait appris, il en était sûr, allait peut-être un jour l’aider dans un autre combat.

Plusieurs jours passèrent, mais un jour, un incident vint briser le soulagement et le sentiment de victoire de Jeff, si profondément qu’il dut retourner voir le sorcier.

– Sorcier Blackinn, ô grand enchanteur, j’implore votre patience et surtout votre clémence.
– Qu’y a-t-il, Jeff, tu sembles dans tous tes états.
– Je suis désolé, mais je dois défaire ce que j’ai fait.
– Pourquoi?
– Le roi, le roi, balbutia Jeff, il m’a offert Vanessa en mariage pour mes bons et loyaux services. Il a vu que je la dévorais des yeux l’autre jour, avant ma rémission, et veut me l’offrir. Si je refuse, j’ai bien peur que lui ET Arthur me coupent la tête!
– Alors, tu veux retrouver ton amour que tu crois perdu?
– Oui, c’est ça! répondit Jeff, plein d’espoir. C’est possible?
– Pas vraiment, avoua Blackinn. Ce que tu voudrais faire là est plutôt insensé. Ce serait comme tenter de ramener un dragon apprivoisé à l’état sauvage.
– Alors, il y a peu d’espoir. Je devrai me marier, vivre malheureux et faire croire à Vanessa que je l’aime de tout mon cœur?
– Ce serait fourbe et idiot de faire ainsi, admit Blackinn. Mais sache une chose, mon jeune ami. Ton amour pour elle est toujours là. Tu ne l’as pas détruit mais seulement transformé, apprivoisé. Tu retrouveras jamais cet amour frivole et fantasmatique de jeunesse, parce que tu as sacrifié le plaisir pour sauver ta vie. Mais tu y gagneras une joie plus durable que le meilleur des métaux, plus profonde que tous les océans et plus précieuse que le plus magnifique diamant. Le problème est qu’elle n’a pas parcouru le même chemin que toi.
– Que dois-je faire alors?
– Tu devras la mener à travers le même parcours que tu as traversé. Son amour pour toi, s’il existe, sera mis à très rude épreuve, mais il pourrait fort bien survivre et se renforcer, ou se créer s’il n’existe pas encore. N’hésite pas à me l’amener, si tu te sens incapable d’enseigner ce que je t’ai montré ou si elle n’y comprend rien. Parfois, il faut plusieurs bouches pour franchir les cloisons des oreilles fermées.
– J’admire votre sagesse, grand sorcier. J’étais venu pour obtenir un remède contre l’amour, pour ne plus penser à Venessa. Vous auriez pu me donner une potion à prendre à vie qui l’aurait chassée pour toujours de mon esprit. Au lieu de cela, vous m’avez donné les moyens de comprendre les sentiments que j’avais pour elle et permettre à mon esprit logique de faire le nécessaire pour sauver ma vie et la sienne, dans les circonstances passés.
– C’est exact. C’est la beauté de l’esprit humain. Si on ne l’endommage pas par des moyens physiques, rien ne s’y perd. L’esprit conserve et transforme, pour toujours mieux s’adapter au moment présent mais aussi aux changements futurs.
– Je vous remercie, grand sorcier. Je vous serai éternellement redevable pour vos services.
– Ça m’a fait le plus grand des plaisirs. Tu as donné un nouveau souffle à cette technique et en te l’enseignant, je l’ai mieux structurée et l’ai fait évoluer vers le niveau suivant. Comme tu as peut-être commencé à comprendre, elle peut servir à bien d’autres usages que dompter l’amour. Avec un peu d’adaptation, on peut possiblement apprivoiser la colère, l’envie et d’autres vices qui rongent notre espèce depuis la nuit des temps. Cela reste à voir.

Démons tentateurs

Au terme d’une longue journée de marche sous le soleil, j’arrivai devant une rivière trop longue pour être contournée et trop profonde pour être traversée à gué. Je retirai mes bottes et y plongeai les pieds dans le but de me rafraîchir un peu et d’évaluer la possibilité de la traverser à la nage. Lorsque j’eus de l’eau jusqu’aux genoux, je sentis un fort courant capable soit de me ramener vers la rive d’où je partirais, soit me pousser et me maintenir au fond. Je n’aurais donc pas la force nécessaire pour traverser à la nage et risquais même d’y laisser ma vie. Il n’y avait pas de pont non plus.

Un peu désemparé, je considérai l’option de longer la rivière jusqu’à enfin la contourner, mais cela risquait de retarder mon voyage de plusieurs jours. Il y avait par chance beaucoup d’arbres à proximité, de quoi me ramasser du bois pour un feu. Je m’installai donc au bord de la rivière pour la nuit. Je fis un feu et passai au moins une vaine heure à essayer de pêcher. Je dus me contenter d’un restant de viande séchée ce jour-là.

Le lendemain matin, ma résolution était prise: j’allais me construire un radeau pour franchir l’obstacle. Pour ce faire, je commençai à couper du bois avec mon épée, seul objet tranchant que j’avais sur moi. L’arme, pas conçue du tout pour ça, me donna beaucoup de misère. J’en vins à pousser des hurlements de colère et finis par m’entailler au poignet à force de m’escrimer contre un arbre qui passa proche me tomber sur la tête!

– Aventurier, m’interpella alors quelqu’un. Que de misère pour si peu, n’est-ce pas?
– Oui, approuvai-je. Ça va très mal aujourd’hui.
– Pourquoi te donnes-tu tant de peine? Pour traverser cette rivière?
– Oui.
– Je peux t’aider à la traverser plus facilement. Tu n’as qu’à grimper sur mon dos. Je pourrai te la faire traverser en volant.
– Ok, approuvai-je, soulagé.
– Mais il y aura un prix à payer: tu devras me donner un peu de ta volonté, de ton énergie vitale.

Je faillis accepter, mais avant, je remarquai que mon sauveteur était vêtu de noir et arborait des cornes. Un démon! J’en avais entendu parler. Plusieurs ont cédé à leur tentation et en ont perdu toute volonté d’agir de leur plein gré. Le démon te prend ton courage, ta détermination et ton esprit d’aventure, te laissant telle une coquille vide sur le sol, à la merci des éléments, des bandits et de ta propre passivité. Un aventurier qui se laisse porter par un démon une fois ne va pas subir tous ces effets secondaires, mais il sera sous son charme. Le démon reviendra à chaque épreuve que l’aventurier aura à subir et le tentera, encore et encore, et l’aventurier cédera de plus en plus souvent, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour lui.

Résigné, je me remis à la tâche, m’escrimant à dépecer l’arbre fraîchement coupé. J’arrachai les feuilles, les petites branches et continuai jusqu’à n’avoir que le tronc.

– Que fais-tu, jeune homme?
– J’essaie de construire mon radeau, répondis-je. Je ne peux pas monter sur ton dos. Je connais des gens qui l’ont fait et ont perdu toute volonté de faire autre chose.
– C’est pas si grave que ça, à bien y penser, tu trouves pas? À quoi bon toute cette misère?
– Parce que c’est elle qui donne son vrai sens à la vie!

Je me rappelai un vieil ami qui me disait devoir prendre des potions tous les jours et passer des heures à incanter et à méditer pour se protéger de la tentation future. Après avoir cédé une fois, tu es damné et vulnérable. Il te faut beaucoup d’artifices pour te protéger.

L’arbre enfin dépecé, je commençai à découper le tronc dans le but d’obtenir des tubes d’environ un mètre de long. J’en eus seulement deux avec l’arbre si bien que je dus m’en couper un autre, puis un autre. Mon épée cassa pendant la coupe. Fou de colère, je la jetai dans la rivière.

Le démon, impassible, restait là, prêt. Il ne réitéra pas son offre, sachant que je la connaissais déjà. Il restait là et c’était suffisant comme tentation. Je le regardai fixement un moment donné et faillis céder.

Après avoir enfin réuni les bûches nécessaires, utilisant ma dague pour achever de les tailler, je me suis coupé des lianes et entrepris de lier ces bûches ensemble. Lorsque ça m’a semblé correct, j’ai entrepris de mener l’embarcation de fortune à la rivière, mais dès que j’ai déplacé le radeau, il s’est tout cassé. J’ai dû solidifier les attaches, utilisant toujours et toujours plus de lianes.

En fin de compte, il me fallut trois jours pour construire ce foutu radeau. Mais au moins après, je savais pouvoir en refaire un autre au besoin. Utilisant une retaille de coupe comme rame, j’ai fini par pouvoir traverser la rivière sain et sauf.

– Que feras-tu de te ton radeau? me demanda le démon, qui avait volé jusqu’à l’autre rive.
– Je vais devoir le laisser là, répondis-je, résigné. Ça me fait mal au coeur, j’aimerais ça le garder, mais il sera trop lourd et m’épuisera. Je devrai en construire un autre s’il y a une autre rivière.
– C’est toi qui vois. Je serai là, aussi, sur la prochaine rive.

Le démon disparut. J’avais gagné cette bataille et cette victoire me donna une énergie nouvelle. Mais je savais ne pas avoir remporté la guerre. Il y aurait d’autres tentations, d’autres démons. Chaque victoire me donnerait de l’énergie, me permettant de résister plus facilement à la tentation prochaine. Chaque défaite, en contrepartie, me rendrait plus vulnérable à la tentation suivante.

J’ai aussi entendu parler de démons bleus encore plus dangereux que les noirs. Ceux-là t’emportent avant même de t’avoir demandé et te prennent de l’énergie! Pour résister à un démon bleu, il faut idéalement le prendre de vitesse, ce qui n’est pas facile du tout. Si je réussis à franchir l’obstacle avant qu’il n’ait la moindre chance de m’aider à le faire, il ne pourra me prendre de la volonté. Mais c’est très difficile, parfois impossible. Par exemple, je n’aurais jamais pu bâtir ce radeau, même si j’y avais été habitué, avant qu’un démon bleu ne m’agrippe et ne me fasse franchir la rivière. Il faut donc combattre le démon, pas seulement l’entité physique mais aussi la séduction que sa tentation suscite. Y arriverai-je, si je suis confronté à pareille bataille? Pas certain, probablement qu’un dragon serait plus facile à tuer que ça!

La présence de ces démons fait aussi oublier qu’il existe des êtres bien intentionnés dans ce monde. L’aide ne va pas toujours coûter l’âme du bénéficiaire et c’est une chance! Être confronté à ces démons met le discernement de l’aventurier à rude épreuve. Aucune incantation, aucune potion, ne peuvent soigner ce mal. Seul le temps et la réflexion le peuvent.

Bataille élémentale

L’eau, omniprésente source de vie. Elle est partout dans notre monde. Les océans en sont remplie, elle coule dans les rivières et on ne pourrait parler de lacs sans elle. Elle a sa place à ces endroits, pas sur le sol de ma base. Elle empêche de placer des torches pour l’éclairage et bon nombre de machines refusent de fonctionner sous l’eau. J’ai passé des heures à retirer l’eau là où il ne devait pas y en avoir, gaspillé plein d’énergie à essayer et fini par me rendre compte que je devais non pas combattre seulement l’eau mais aussi la tentation de céder et la laisser envahir toute ma base, tout mon esprit. À quoi bon résister, aussi bien nager et me laisser porter par le courant.

Tandis que je tente tant bien que mal de traiter avec l’eau, un ennemi plus cruel encore rôde: la lave. Source de chaleur, lumière et d’énergie, c’est aussi un cruel meurtrier. Une chute dans la lave te vaut un voyage vers l’au-delà! Je peux certes pomper la lave et la stocker dans des cellules d’étain, et utiliser ces cellules pour en extraire de l’énergie, mais il restera toujours de la lave quelque part pour me plonger dans la peur d’y tomber.

J’ai perdu beaucoup de temps et d’énergie avec l’eau, mais en fait, le vrai ennemi était la lave et la peur d’y tomber. Mais l’eau aussi, si on la laisse couler, peut envahir le monde et l’esprit, tout engloutir et mener à la passivité: nager, se laisser porter, plus rien faire d’autre. Tandis que je résistais à l’envie de céder à l’eau et à ses attraits, la peur de la lave grandissait dans mon inconscient, prenant de plus en plus d’espace. J’en vins à un point qu’elle était si grande que je ne pouvais plus vaincre. Mon esprit était complètement submergé par la tentation de l’eau et la peur de la lave.

Pour défaire ce blocage, j’ai dû céder, j’ai dû accepter que je voulais cesser de me casser la tête et que j’aimerais bien me laisser porter par les flots plus souvent, que je me sentais bien, heureux en le faisant, mais que toujours faire ainsi m’empêcherait de construire de nouvelles machines, de ramasser de quoi subsister et surtout, d’apprendre et de grandir. Libéré partiellement, mon esprit trouva alors la solution: retourner l’eau contre mon vrai ennemi la lave.

Le jour où l’eau que je laissai me porter entra en contact avec la lave, quelque chose d’inédit se produisit. D’abord, les deux forces opposées s’annulèrent et les deux esprits élémentaux se détruisirent mutuellement. Mais ils laissèrent derrière eux un bloc noir très solide: de l’obsidienne. Grâce à ce matériau, je pourrais construire un rempart capable de me protéger aussi bien contre l’eau et la lave mais aussi contre d’autres menaces, comme ces monstres explosifs qui reviennent toujours et toujours me hanter.

Mais faudra-t-il, à chaque fois que j’ai besoin d’un bloc d’obsidienne, me laisser porter par l’eau et risquer d’y laisser toute envie de faire autre chose? Peut-être pas, peut-être puis-je construire une machine capable de collecter l’eau de l’atmosphère, la canaliser dans une autre machine qui recevrait aussi de la lave. Les deux entitiés se détruiraient dans la machine et créeraient l’obsidienne. Oui, c’est cela que je ferai, et je pourrai enfin consacrer mon énergie à d’autres choses plus utiles que ces combats à refaire sans cesse!

Le voyage

Sous la pleine lune, au bord de l’eau, j’attendais qu’enfin un zombi apparaisse. Je voulais m’entraîner au combat en cette belle nuit et aussi obtenir quelques objets de valeur que ces ennemis jettent en mourant. En attendant des annemis qui ne venaient pas, je pêchais au bord du lac. En trois heures de longue patience, je ne pus obtenir qu’un poisson. J’eus la visite de six araignées, un monstre explosif mais seulement un zombi que je parvins à tuer assez facilement. Un squelette me posa beaucoup de problèmes, passant proche me tuer. Il se cachait derrière un arbre et me tirait des flèches. Lorsque je le vis enfin, j’étais déjà presque mort. Je tentai de lui foncer dessus, parvins à lui donner un coup, mais il fallut plus de cinq coups pour enfin en venir à bout.

Décidément, aucun zombi ne m’offrirait les patates et les carottes dont j’avais grand besoin. Il ne restait plus qu’une solution: partir en expédition pour dénicher un village. Le grand KeBaTeK a tenté plusieurs fois en vain d’en trouver un, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’essayer moi aussi. Je pourrais en chemin trouver un désert dont j’aurais grand besoin pour obtenir beaucoup de sable, pour en faire de la vitre.

Cette expédition ne sera pas facile. Elle me rappellera cruellement mes premiers jours dans la montagne où j’ai repris conscience, sans savoir d’où je venais et qui j’étais. Je me souvenais des difficiles instants de survie, pendant lesquels j’osais à peine m’aventurer pour couper du bois. La nuit, je devais me cacher pour éviter la visite des monstres, car je n’avais ni arme ni armure. Je me plaçais des balises pour me repérer et retrouver mon camp de base.

Un jour, KeBaTeK m’a contacté et m’a transmis les coordonnées de son camp de base, dans la jungle. J’ai suivi ses indications et l’ai rejoint. Nous avons là accumulé quelques ressources: des pierres, des métaux et de la nourriture. C’est là que j’ai construit mes premiers outils et creusé mes premières cavernes. Puis nous avons trouvé la nouvelle base, plus grande.

Un jour, tandis qu’il pleuvait, j’ai creusé dans la montagne et déniché un coffre dans lequel il y avait un vieux livre. Il traitait d’un art élaboré par un ancien peuple déchu, les D’ni. Selon cet art, il était possible de voyager entre les mondes en utilisant des livres magiques. Selon cet art, un livre de liaison permet de rallier un point précis dans une autre dimension tandis qu’un livre descriptif représente un point d’entrée vers un nouveau monde, appelé un âge. Les livres descriptifs sont difficiles à créer et très précieux. Si un tel livre est détruit, l’âge auquel il se réfère est en péril et peut être déstabilisé.

La création de livres descriptifs demande la connaissance de la langue D’ni et une compréhension approfondie des symboles et de leur interaction. Cet apprentissage est impossible sans un maître D’ni… qui n’existe même plus. Il faut donc dénicher des pages déjà écrites et en recopier leurs symboles. Le livre D’ni indique qu’il faut disposer ces pages dans un ordre précis et précéder ces pages d’un panneau de liaison. Les pages sont difficiles à avoir: il faut les acheter auprès d’un villageois spécialisé dans leur commerce ou encore les obtenir dans un âge instable créé avec un simple panneau de liaison et une page blanche.

Par contre, l’art D’ni peut être utile sans les livres descriptifs et les pages, à condition d’avoir accès à une autre dimension. Il permet en effet de voyager rapidement d’un point vers un autre. Justement, je pouvais ouvrir un portail vers une autre dimension, celle des enfers. Il suffisait de construire un avant-poste sécurisé là-bas; ce serait un nexus, une salle remplie de livres de liaison.Il suffisait de créer quelques livres dans le nexus pour pouvoir, du monde normal, revenir là-bas. Puis pendant mon voyage, j’amènerais un livre de liaison vers le nexus et un livre vierge que je transformerais en livre de liaison rendu à un point où je veux pouvoir revenir.

Mais pour arriver à faire tout ça, je devais me créer des livres de liaison. Le premier ingrédient nécessaire à leur obtention, c’est de l’encre. J’ai tenté d’en obtenir en tuant des créatures noires qui naissent dans l’eau, mais je n’ai jamais aperçu de telles créatures. J’ai tenté d’en piéger dans un bassin, en vain. Mais un livre d’alchmie que j’avais déniché quelque part m’a enseigné comment créer une pierre magique semblable à la célèbre pierre philosphale. Grâce à cette pierre, je pouvais transformer des pétales de fleur orange en sacs d’encre.

Lorsque j’eus plusieurs sacs d’encre, je les plaçai dans un bassin d’eau et les laisser tremper une nuit. Le liquide noir qui résulta du processus n’étais malheureusement pas assez visqueux. Je dus le faire bouillir en utilisant du charbon pour obtenir une encre qui pouvait couler sur le papier et y adhérer. Ainsi, il me fallut plusieurs jours simplement pour obtenir l’encre nécessaire à la fabrication de ces livres.

Le livre D’ni indiquait le motif précis à imprimer sur le papier pour transformer une feuille en panneau de liaison. Je passai des jours et des jours à tenter de transcrire fidàlement les symboles, puis je passai un temps fou à m’essayer à travailler le cuir dans le but de créer des reliures. Lorsque je maîtrisai suffisament le travail du cuir pour obtenir des couvertures grossières, je commençai à créer des livres. Le livre fraîchement relié ne sert à rien. Il faut l’ouvrir pour qu’il mémorise la position et la dimension courantes. Ensuite, on peut retourner à ce point depuis n’importe quelle autre dimension. Il va de soit que la création de livres de liaison est un savoir essentiel pour pouvoir revenir de toute expédition dans un âge atteint par un livre descriptif.

Lorsque j’eus mon premier livre, fier de moi, je l’ai ouvert pour qu’il mémorise ma position, puis j’ai traversé le portail vers l’enfer. Là, j’ai tenté d’ouvrir le livre puis de toucher le panneau de liaison. Malheureusement, rien ne se produisit. Le panneau de liaison ne fonctionna jamais. Je n’étais pas parvenu à transcrire les symboles de façon suffisamment fidèle. Il me fallut effectuer soixante autres essais avant d’obtenir UN seul livre fonctionnel!

Bon, je peux réussir, me suis-je dit, à transcrire ces symboles. Il faudrait donc que je le refasse une autre fois, mais cette fois sur une pierre que je pourrais utiliser comme matrice.  En enduisant cette matrice d’encre et en l’appliquant sur une feuille vierge, j’espérais pouvoir obtenir des panneaux de liaison par pressage.

Je passai donc des jours et des jours à transcrire les symboles sur une pierre. Lorsque je crus que c’était suffisamment bien fait, y passant près de trente pierres et choisissant la meilleure, je commençai à graver les symboles avec un pioche en fer. La pioche cassa, puis la pierre en fit de même. Je dus recommencer avec une autre pierre et me construire une cisaille permettant de sculpter la roche plus efficacement.

Lorsque je crus enfin que c’était correct, je posai cette pierre sur ma tble de briques, fis fondre du fer et le coulai sur la pierre. Il en résulta un moule inversé que j’enduisis d’encre et pressai contre une feuille de papier. Je testai ensuite mon nouveau panneau, qui ne fonctionna JAAIS! Je dus donc tout recommencer le processus, cela prit des semaines, mais un moment donné, j’avais un panneau de liaison, puis deux, puis trois, puis quatre! J’ai utilisé ce nouveau savoir pour établir un lien plus direct entre l’ancienne base de la jungle et la nouvelle. Avant cela, je devais traverser l’enfer sur plusieurs kilomètres pour pouvoir me rendre d’une base à l’autre.

Durant ces longues semaines de frustration, j’ai tué tellement de zombis que je ne saurais les compter. Aucun, je dis bien aucun, ne m’a donné de patates ou de carottes! Mais là au moins, je peux créer des livres de liaison. Je partirai bientôt pour mon expédition. Il y a un gigantesque arbre que j’ai aperçu au loin; ce sera mon premier objectif. Je vais l’atteindre, y creuser un avant-poste et établir une jonction vers la base en utilisant les livres de liaison.