Un véritable cas lourd

Jacques, épuisé, se prit la tête entre les deux mains. Ce nouveau patient, Robert, ne cesserait décidément jamais de crier. Cela faisait trois heures qu’il hurlait à pleins poumons, sans arrêt, enfermé dans une chambre. On l’avait attaché à son lit trois jours plus tôt, car il se levait et, toujours sans cesser de crier, se tapait la tête sur les murs ou la porte, jusqu’à la commotion cérébrale et l’évanouissement! On lui avait déjà injecté beaucoup plus de sédatifs que le seuil de tolérance de son organisme si bien qu’il fallait à présent attendre au moins trois heures entre les injections. Jacques savait trop bien que trop augmenter la dose ou la fréquence risquait de causer des séquelles chez son patient, ce qui rendrait le traitement encore plus difficile. Mais là, ces cris, il fallait que cela cesse, c’était Jacques qui allait finir fou! Le psychiatre se résolut alors à retourner voir son patient, une fois de plus. Il décrocha le téléphone afin d’appeler une infirmière et un agent de sécurité. Robert pouvait à tout moment rompre ses liens et il y avait une possibilité qu’il saute à la gorge de Jacques. Il fallait prendre toutes les précautions raisonnables. Il aurait mieux valu l’enchaîner, voire le menotter, mais l’établissement dans lequel il travaillait n’employait que des courroies de cuir, Jacques ne savait trop pourquoi. C’était dû en partie à des coupures de budget, en partie pour un traitement plus humain des patients.

Lorsque ses deux collègues arrivèrent, Jacques se leva de son bureau, parcourut les quelques mètres qui le séparaient du couloir où il y avait les chambres (et les cris), présenta sa carte magnétique au lecteur à côté de la porte et la poussa. Les cris cessèrent immédiatement.

Robert tourna la tête vers Jacques, une lueur d’espoir dans le regard. On aurait pu croire qu’il allait se calmer, qu’il allait enfin coopérer, mais non, non, non, encore il redemanda ceci, pour la énième fois, Jacques avait cessé de compter.

  • Est-ce que vous allez me laisser partir?
  • Tu sais déjà la réponse, répéta Jacques.
  • D’abord est-ce que vous allez me tuer? répéta encore Robert.
  • Ben non, voyons! répéta encore Jacques.

Au début, Jacques avait été bien choqué de ce dialogue. Le tuer, voyons donc, pourquoi allait-il tuer un patient? Mais dans l’esprit de Robert, ça semblait limpide, il n’y avait que ces deux alternatives. La consternation avait vite laissé place à l’agacement, chez Jacques, étant donné que ce même manège se répétait depuis presque déjà cinq jours.

Agacé, Jacques dut se taper à nouveau le délire de Robert, qu’il répétait mot pour mot à chaque fois que Jacques entrait dans la salle.

  • Alors je vais continuer à crier pour vous faire chier pis vous écœurer, recommença Robert. Tant que je serai ici, je vais me considérer comme un prisonnier de guerre. Prisonnier sous la torture. Vous aurez aucune information susceptible de trahir mon pays! Je vais me battre sans relâche, jusqu’à la mort ou l’amnistie. Les policiers qui m’ont amené ici peuvent en témoigner.
  • Oui oui, on s’en souvient bien.

Jacques se rappelait trop bien de l’arrivée de Robert à l’hôpital. Escorté par huit policiers, dont deux qui saignaient du nez, un qui avait un œil au beurre noir et un qui semblait avoir du mal à respirer (on l’a transféré ailleurs et Jacques a su qu’il avait deux côtes cassées), Robert criait, jappait et gesticulait comme un démon. Ça a fini qu’un des policiers a dû lui abattre sa matraque sur le crâne pour le calmer, et ça a passé proche lui fendre le crâne.

Au début, Robert criait son délire à pleins poumons et finissait par s’étouffer à force de hurler. Il parlait à toute vitesse, finissait par s’emmêler dans ses mots et ça le choquait tant qu’il finissait par crier et japper comme un chien, puis cracher partout. Depuis deux jours, il répétait son délire calmement, d’un ton neutre, comme s’il avait perdu tout espoir. C’était devenu comme un robot. Suivant sa « programmation », il cracha au visage de Jacques, encore.

  • Tiens! C’est tout ce que vous allez avoir de moi! Asteur laissez-moi partir, tuez-moi ou laissez-moi continuer mon combat.
  • Tu vas te battre contre quoi? demanda Jacques, sachant déjà la réponse.
  • Je vais gosser pour me détacher, finir par réussir pis quand ce sera fait, je vais fesser dans la porte jusqu’à ce que ça pète ou que j’en meure.
  • Bon! Mais pour l’instant, Robert, décréta Jacques une fois de plus, tu vas pas te battre, tu vas dormir. Jeanne, la même dose que la dernière fois. Ah non, le double, se ravisa Jacques.
  • T’es sûr? demanda Jeanne, inquiète. Ça pourrait lui donner un méchant gros mal de tête.
  • Oui, ça va je sais. Ça va le faire réfléchir un peu peut-être.
  • Ça va confirmer ma perception des choses, déclara Robert d’une fois éteinte. La torture, vous êtes en train de me torturer.

Et Robert se remit à crier, crier, crier. Il fallut que l’agent de sécurité lui maintienne le bras immobile tandis que Jeanne le piquait, et il parvint à mordre l’infirmière au visage. Quelques secondes après, les yeux de Robert cessèrent de briller comme les feux de l’enfer. Son regard devint vide et éteint, et puis il sombra, une fois de plus, une fois de trop. Jeanne, inquiète, alla se faire tester pour la rage, mais ce fut négatif!

Suite à cette nouvelle et pénible intervention, Jacques repensa au conseil d’Aline, la sœur de Robert. La jeune femme lui avait suggéré, lors de la dernière visite faite à son frère éprouvé, d’amener un chat à Robert et lui laisser lui faire ce que bon lui semblerait. Jacques n’aimait pas beaucoup l’idée, s’attendant à ce que le pauvre animal se fasse carrément massacrer, voire tuer, par ce fou furieux, avec aucun autre résultat que des cris de mort additionnels accompagnés de miaulements désespérés.

Pourquoi un chat? Eh bien, Robert a commencé depuis quelques mois à produire des miaulements avec sa bouche, pour rien, genre de tic nerveux. Il a pris conscience de cette mauvaise habitude et d’après ses parents, essayait de la contrôler, mais c’est devenu incontrôlable malgré tout et il a fini par avoir un avis disciplinaire au travail après avoir miaulé devant des clients! Tout ceci peut sembler très drôle aux yeux de profanes, mais Jacques est habitué à ce genre de cas et n’en rit plus. Jacques a bien averti la famille de Robert que les tics nerveux de miaulements n’avaient peut-être rien à voir avec les chats. Parfois, les personnes atteintes du syndrome de la Tourette produisent des bruits de bouche récurrents qui n’ont aucun rapport avec quoi que ce soit.

Mais là, Jacques se dit que ça vaudrait la peine d’essayer le chat, parce que parti comme c’était, il allait finir par rendre Robert légume en le bourrant de sédatifs. Alors on alla chercher un chat, un beau petit noir avec des taches blanches. On l’amena dans la chambre de Robert, on le détacha et on le laissa le flatter. Au début, méfiant, Robert flatta le chat doucement. Pensant qu’il allait se calmer, Jacques, Jeanne et deux agents de sécurité décidèrent de le laisser avec le chat. Sitôt qu’ils eurent fermé la porte, Robert se mit à brasser l’animal, d’abord doucement, puis de plus en plus énergiquement. Il secoua le chat, lui frotta le entre, le pressa contre son visage, lui donna de petits coups de poing et coups de pied. Le résultat ne se fit pas attendre: MIAAAAUUUUUUUUUUU!!!!!! Et quand le chat miaulait trop, Robert l’étranglait, serrant très fort, jusqu’à ce que le chat se débatte! Un moment donné, Robert tenait le chat par le cou d’une main et lui balançait des petits coups de poing de l’autre. Tous ceux qui observèrent la scène grâce à la caméra dans la chambre furent persuadés qu’il allait le tuer, mais tel ne fut pas le cas! Robert éclata de rire, un rire sadique à faire peur, mais il riait au moins, c’était déjà ça. Le chat, lui, ne trippa pas du tout. Il a fini par réussir à se déprendre de la prise de Robert et aller se recroqueviller dans le coin de la pièce, en petite boule les oreilles basses et le dos rond. On avait sanglé Robert à la taille de sorte qu’il ne puisse pas se lever pour aller fesser dans la porte ou se taper la tête sur le mur. Mais il ne tenta pas de se libérer. Il resta là, couché sur le dos, grand sourire aux lèvres, se frottant les mains de satisfaction et éternuant comme un bon. Ses vêtements et son lit étaient plein de poils! Il y avait des touffes de poils par terre aussi. Il semblait revivre en lui la scène avec le chat, encore et encore, et en éprouver un plaisir sadique! Jacques trouvait ça vraiment dégueulasse, mais il se rendit compte qu’il valait mieux ça que les cris.

On alla récupérer le chat et Jeanne tenta de lui donner beaucoup beaucoup d’amour! Pauvre petit minou! Le « traitement » fit effet pendant six heures, toute une éternité pendant laquelle Robert oublia qu’il était prisonnier de guerre, ne se rappela plus qu’il devait se battre et crier. Mais cela refit surface et les cris reprirent, presque comme s’il ne s’était rien passé. Eh bien, on lui ramena le chat, il le tortura une deuxième fois et Jacques bénéficia d’une deuxième période de six heures de paix.

Ce jeu dura une semaine après quoi le chat tremblait et grognait tout le temps. Il fallut le faire euthanasier, il était devenu fou dangereux. Robert s’est fait mordre dans la face et a eu besoin de points de suture. Il n’a pas cessé de rire de toute l’intervention, c’était choquant, affreux! Aline, quand elle a su ça, a trouvé ça bien drôle, au grand désarroi de Jacques. Il a une vraie famille de fous, celui-là, faudrait tous qu’ils se fassent examiner! Aline a suggéré, en blague plus qu’autre chose, qu’on essaie de lui présenter deux chats en alternance; cela donnerait plus de temps à l’autre chat de se remettre de ses tourments.

Eh bien, c’est ça qu’on a fini par faire! Deux semaines plus tard, les deux nouveaux chats étaient rendus fous et il fallut les faire euthanasier. Jean-Marc, le frère de Robert, suggéra qu’on fasse empailler ces trois chats pour les donner à Robert qui jouerait avec comme des toutous, mais personne n’aimait l’idée.

Alors on a essayé avec trois chats: même résultat. Quatre chats? Ils devinrent tous fous, un finit même par faire une crise de cœur pendant la séance de tor…. de thérapie.  Il fallut un grand total de sept chats, sept pauvres minous adultes, qui devaient se faire maltraiter un à la suite des autres aux six heures. Ce fut la seule façon de stabiliser Robert pendant les trois mois qui furent nécessaires pour le ramener à la raison.

Rendu là, Robert accepta de se faire aider et devint plus coopératif. Il cessa enfin de se battre. On lui laissa garder un des sept chats qu’il cessa de maltraiter pour le flatter doucement, mais il s’amusait parfois à le faire chialer, quoique pas autant que pendant sa phase de délire. Les six autres chats furent confiés à des familles et s’en remirent, fort heureusement, oubliant tous ces tourments aussi ridicules qu’inutiles.

Résolution

« Ah non! Non! NON! NOOONNN!! » grognai-je, hors de moi, m’efforçant de ne pas exploser et hurler de rage. Je venais de bousiller le costume, déchirant la doublure. Je travaillais là-dessus depuis plusieurs heures, à essayer de confectionner cet habit de gnome commandé pour une fête d’enfant. Le client devait faire son premier essayage le lendemain après-midi et le costume n’était toujours pas prêt. Ah merde! Merde! Pas moyen de trouver d’autre tissu de la même couleur et texture que la doublure. Pourquoi n’en avais-je pas davantage? Je ne comprenais pas! D’habitude, je m’assure toujours de posséder un surplus de tissu au cas où. Pourquoi, cette fois, il en manquait, et au dernier moment?

Tandis que mon cerveau tournait à toute vapeur, tentant de résoudre ce nouveau problème, à mon avis celui de trop, Irma, ma maudite chienne, se remit à japper, japper, japper, japper. Depuis que je l’ai, environ deux semaines, elle ne cesse d’aboyer, jour et nuit! J’ai essayé en vain de comprendre pourquoi, lui ai ordonné de cesser de japper, mais rien à faire, elle recommence toujours. Un jour, je lui ai criée dessus et j’ai eu la paix pour quarante-cinq minutes au lieu d’une demi-heure. Cela m’a valu une visite de la voisine Anna qui est venue me demander de faire moins de bruit. Elle a un chien, pourtant, je lui ai demandée si elle aurait une idée de quoi faire pour Irma, et elle m’a juste répondu de prendre patience ou l’envoyer dans un refuge pour animaux!

Je crois que la prochaine fois, ce sera la police qui viendra, et qui sait s’ils ne vont pas décider de m’emmener au poste. C’est arrivé à mon oncle. Il avait pété les plombs et en était venu à marteler une commode à coups de bâton de base-ball. Ils l’ont emmené et il n’est toujours pas ressorti, depuis trois mois. Ils l’ont transféré dans un asile de fous où il se fait bourrer de pilules.

C’est là, ce soir-là, que je me suis rappelé des paroles de mon grand-père Ramon: « Les chiens, là, ça écoute pas c’qu’on dit. La seule façon de leur faire comprendre de quoi, c’est avec une pelle! Tu jappes: un coup de pelle! Tu jappes encore: un autre coup de pelle. C’est bien important de lui donner des coups de pelle à chaque fois qu’il jappe. Un moment donné, tu vas voir, y va arrêter. » Là, j’étais hors de moi et je la sortis, la pelle. Une grosse pelle en métal pour le jardinage, bien solide! Ramon disait que les pelles en plastique, ça ne fonctionne pas: l’animal n’a pas assez peur. Il ne faut pas seulement que ça fasse mal; l’instant de terreur entre le moment où la pelle est soulevée dans les airs et s’abat sur toi, ça compte aussi. Quand une créature est soumise à la terreur, chaque instant devient plus présent, se grave dans sa mémoire. Une seconde de pure terreur peut représenter, en mémoire, plusieurs secondes d’état normal!

Je me dirigeai vers l’animal qui sembla sentir que quelque chose de vraiment mauvais s’en venait et fit quelques pas en arrière. « T’arrêtes de japper ma maudite! » lui ordonnai-je en esquissant un geste menaçant avec la pelle. Irma poussa un gémissement plaintif, comme pour me demander pardon, et alla se terrer entre le divan et le mur. Peut-être va-t-elle comprendre, me dis-je, abandonnant l’idée de lui faire mal avec la pelle. Mais je gardai ça proche, au cas où. « Tu jappes encore, une seule fois, avertis-je, et je vais t’en sacrer des bons! »

De retour à mon costume, j’essayai de rafistoler la déchirure avec du fil très mince presque de la même couleur que la doublure. Ma machine à coudre se grippa pour je ne sais pas quelle raison, me faisant pousser d’affreux jurons qui auraient fait beaucoup de peine à ma mère. L’aiguille se bloqua, le moteur força, et puis je finis par me blesser au doigt en essayant de réparer ça. « Salopperie! » pestai-je, les oreilles en feu, sur le point de tout casser.

Et puis Irma reprit son incessante complainte! WAF! WAF! WAF! WAF! WAF! WAWAF! WAF! Elle était devant la porte-moustiquaire, tentant peut-être d’attraper ou faire peur à une mouche! Et puis elle se mit à jouer des griffes dans la moustiquaire, y pratiquant plusieurs déchirures. Ah non, pas encore! C’était la troisième fois qu’elle me bousillait la moustiquaire!

À bout de nerfs, je me suis saisi de la pelle et l’ai abattue sur le corps d’Irma, une fois, deux, puis trois. À chaque fois, Irma poussait un jappement et puis reprenait sa crise au point où elle en était. « FERME-LA! » en vins-je à tonitruer, avant de marteler Irma avec la pelle à répétition. Rendu au septième coup, l’animal ne bougeait plus, se contentant de japper, japper, japper, japper. C’est là que quelque chose se brisa en moi. Fou furieux, j’ai fessé avec la pelle jusqu’à ce que Irma ne jappe plus. Mais après, elle ne bougeait plus et je ne sentais plus son cœur. Il ne fallut pas longtemps pour comprendre que j’avais commis une grosse gaffe, celle de ma vie. Je venais de tuer ma chienne. C’était moi qui avais fait ça, et rien ne me disait que je ne le referais pas, plus tard, sur un autre animal ou un être humain.

Maintenant que mon costume de gnome, ma machine à coudre et ma chienne étaient foutus, je ne voyais pas ce que je pouvais faire d’autre qu’aller me coucher. Mais je pus trouver le sommeil, hanté par les jappements d’Irma, ne pouvant cesser de voir, revoir et revoir la scène en moi. J’avais tué ma chienne. Je l’avais tuée à coups de pelle. À coups de pelle. Ma chienne était morte, tuée, à coups de pelle. J’avais tué ma chienne à coups de pelle!

Ok, ok, ok, faut que j’arrête de penser à cette chienne. Le costume, le costume de gnome, peut-on le réparer. Pourrais-je terminer la couture à la main? Oui, peut-être. Il me reste assez du fil pour réparer la doublure. Ça suffira pour l’essayage, après j’aurai une semaine pour trouver du tissu et refaire ça comme il faut. Il faudra redoubler d’effort pour avoir le temps de réparer ça et terminer la finition, peut-être passer une nuit ou deux dessus, mais ça peut encore se faire. Je ne vais pas perdre ce client, et tous les autres à qui il rapportera mon échec si je ne réussis pas.

Oui mais j’ai tué ma chienne. J’ai tué! Je l’ai tué, à coups de pelle. Pelle. Je mériterais qu’on m’en donne, des coups de pelle. J’ai tellement de fois craint que mon grand-père en vienne à ça. Chaque fois que je passais du temps chez lui, il était très strict et autoritaire avec moi. Si je lui désobéissais, il n’hésitait pas à m’empoigner violemment. Il m’a crié dessus et donné un nombre incalculable de fessées. Il me répétait aussi de ne pas parler de ce qu’il me faisait à ma mère, sinon il serait peut-être obligé de la tuer et de me tuer! Un jour, il m’a soulevé de terre et serré le cou, très fort, assez que j’avais du mal à parler. Je crois que si je l’avais suffisamment provoqué, la pelle, il me l’aurait balancée sur la tête à répétition. J’y ai pensé maintes et maintes fois, qu’il ferait ça, et je dois avouer que sa mort, l’année dernière, a été un soulagement pour moi. Je ne l’ai dit à personne, craignant qu’on me juge à cause de ça, mais c’est pourtant la stricte vérité. Tu l’aurais tué, un moment donné, me hurla une voix intérieure, inspirée de celle de Ramon. À coups de pelle! Non! m’objecta. Oui, tu l’aurais fait. Peut-être bien, me rendis-je compte, troublé, angoissé. Ce serait aussi facile de faire du mal à un être humain avec cette maudite pelle qu’à ma chienne.

En sueur, au bord de piquer une incontrôlable crise de panique, je dus retirer mes couvertures. Peut-être la chienne allait reprendre vie. C’était mon seul espoir. Je retournai dans le salon, la pris, la tâtai, la priai, implorai l’aide de Dieu. Peut-être son cœur s’était remis à battre. Non, rien, toujours aucun signe de vie. Je vais probablement faire de la prison, à cause de ça. J’avais entendu à la télé voilà quelques mois que tuer un animal pour rien était un acte criminel passible d’amendes et d’une peine d’emprisonnement. Je ne pouvais dire ce qui était le plus difficile entre savoir que j’avais tué et pouvais le refaire, être certain de devoir passer des mois, voire des années, derrière les barreaux ou savoir que tous ceux que je connais resteraient libres et pourraient à loisir parler dans mon dos. Ma mère dira à ses amies: « Ah si sa femme l’avait pas laissée, ça irait mieux pour lui, ça aurait pas fini comme ça. » Mon frère dira que j’aurais dû abandonner ce travail de tailleur qui me stressait trop pour reprendre les études et m’investir dans un autre domaine où il y avait plus de débouchés. En effet, peu de gens avaient les moyens et le besoin de se faire confectionner un habit ou un costume sur mesure de nos jours. Mais je rappelais avec rage ces années d’études, qui avaient été les plus pénibles de ma vie. Les travaux n’avaient aucun bon sens, les autres étudiants n’étaient d’aucune aide, peut-être parce que je n’ai jamais accepté de prendre une bière avec eux, trop préoccupé par mon nombril et mes études. Sais pas, et je ne veux plus savoir, j’en ai plus qu’assez que ça dépende et que ce ne soit jamais ça, jamais correct, toujours le contraire.

Laissant là Irma à son triste sort, je retournai à mon lit de torture et tentai de me concentrer sur un souvenir heureux. Il me fallut un moment pour en trouver un. On aurait dit que tous les bons moments vécus ces dernières années ne comptaient plus, à cause de ce que je venais de faire. Si je pensais à ma femme, la rupture refaisait immédiatement surface, le jour où elle m’a reproché de passer trop de temps sur mes costumes, m’a donné le choix entre mes clients et elle. « T’aurais pu régler ça à coups de pelle! » tonitrua la voix de Ramon qui avait décidé de s’acharner sur moi depuis que j’avais tué Irma. Si je pensais à mes parents, mon frère, mes sœurs, l’idée qu’ils ne veulent plus me reparler et me revoir à cause du meurtre d’Irma s’imposait à moi.

Non la seule chose qui me fit sourire un peu, c’est le souvenir de ma nièce agaçant son petit chat jusqu’à le rendre malin. Malheureusement pour elle, elle y est allée trop rude avec le félin et l’animal possédait encore ses griffes. Ma nièce s’est ainsi fait défigurer. Est-ce vraiment les miaulements du chat qui se débattait énergiquement ou le fait que ma nièce se soit fait bousiller la figure que je trouve si drôle? Les miaulements, répondis-je, c’était trop drôle voir ce chat crier si fort et se débattre si énergiquement tandis que Giny ne faisait que lui toucher le ventre à répétition. « Non! » hurla Ramon. « T’es content que Giny se soit fait défigurer, parce qu’elle est plus belle que toi et ça a remédié à la situation! J’devrais t’défigurer à coups d’pelle pour avoir pensé ça! » À l’idée que ça puisse être vrai, je fondis en larmes. Je suis un monstre, pensai-je, je souhaite le malheur et la mort à tous, je suis devenu meurtrier ce soir, et voilà pourquoi je suis puni et privé de bonheur.

Peut-être si je réussis à finir ce costume, ça va me sauver. Oui, le costume de gnome, si je peux le réparer, ça va aussi réparer mon esprit fêlé. Ça me semblait, à 3h du matin, le seul espoir qu’il me restait. Je me levai donc, retournai dans mon atelier, allumai le plafonnier et entrepris de coudre à la main le fil pour soutenir la doublure déchirée. Je finis par réussir, mais j’avais super chaud, même la porte-moustiquaire grande ouverte. Je réussis, après deux heures de travail, à préparer le costume pour le premier essayage, mais je me sentais toujours très mal. Le travail ne m’avait pas libéré l’esprit. Il me semblait entendre des jappements et je revoyais sans cesse la scène. J’ai tué ma chienne. Je l’ai tuée, à coups de pelle.

Il n’y aura aucune échappatoire pour moi. Un jour, ça se saura et la police viendra. La police viendra et m’emmènera. J’irai en prison et quand je sortirai de là, j’aurai perdu tous mes clients et ne pourrai plus travailler comme tailleur. Tous mes clients, tous, ils iront ailleurs. Je ne pourrai plus travailler. La police viendra, ils m’emmèneront, m’emmèneront en prison, pourrai plus travailler. Je ne pourrai plus travailler à cause de la sacrée police! Que vais-je faire, ensuite? Il m’a fallu deux ans et demi avant qu’un premier client me contacte. Il me faudra me taper à nouveau cette angoissante attente, à cause de cette maudite pelle, parce que j’ai tué ma chienne. Non, ce serait à cause de la police qui viendra me chercher!

Le désespoir se mua progressivement en fureur. Un moment donné, n’y tenant plus, je repris ma pelle et tapai avec sur mon lit! Puis je la jetai par terre avant de fondre en larmes. J’en étais rendu exactement au même point que mon oncle, fou furax à fesser sur des meubles. La prochaine étape à franchir, ce sera me mettre à crier à pleins poumons en martelant une commode ou une table avec un bâton ou la pelle. La police viendra pour ça et trouvera Irma. Tout sera fini pour moi.

Eh bien, je vais faire en sorte que ce soit fini pour moi avant qu’ils viennent. Pris dans un abîme de désespoir, les larmes aux yeux, à demi conscient de ce que je faisais, je me saisis d’un vieux cordon d’alimentation qui servait pour un ordinateur défunt depuis trois ans, je pris une pince et sectionnai le câble. Ensuite, j’entrepris de dénuder les fils électriques. Voilà, c’était fait, c’était prêt, il ne restait plus qu’à me mettre ça dans la bouche et brancher ça dans le 220V. Ce serait fini dans pas long.

Non, si je fais ça là, personne ne comprendra ce qui s’est passé. On se contentera de radoter que c’est parce que ma femme m’a laissé, parce que je n’ai pas choisi la bonne profession, parce que je suis mentalement instable, etc. Non, il faut faire comprendre à tous que la société est mal foutue. L’Espagne doit changer, ne plus faire de ses citoyens des esclaves du travail et les sucer jusqu’à la moelle. Il doit pouvoir y avoir moyen de mieux apprécier la vie, pas seulement l’endurer jusqu’à la folie. Probablement que plusieurs autres pays devront suivre le même chemin, sinon le monde sombrera dans le chaos le plus total. Tout le monde capotera et criera à pleins poumons et en viendra probablement à fesser partout. Avec des pelles. À cette idée, je ne peux m’empêcher de sourire. Décidément, seul le mal me fait rire. Il est temps d’en finir avec tout ça.

Il faudrait que j’explique tout ça, pensai-je, que j’enregistre une vidéo expliquant tout ça. Mais il faudrait idéalement que la vidéo présente l’instant fatidique où je me mets le satané câble électrique dans la bouche et branche le tout, pour que le message soit clair comme du cristal. Si ce n’est pas enregistré, s’il n’y a pas de témoin, ce sacrifice sera vain, ce ne sera qu’un stérile suicide de plus, ce ne sera dans un an qu’une statistique. Mes proches la pleureront probablement, cette mort inutile et vaine, mais ce sera en vain, toujours en vain. Ramon avait raison: il aurait mieux valu me tuer à coups de pelle! Me tuer à la naissance.

Non, je ne peux pas faire ça. Il faut que je laisse un message clair, et ce n’est pas la bonne façon. Je rangeai donc le câble, mais le gardai proche, prêt, si je change d’idée. Non, mon plan est très très simple. La police viendra un jour, bientôt. Je serai là, mais je ne vais jamais venir avec eux. Je me battrai jusqu’à mort et ils seront obligés de me tuer. Peut-être, oui peut-être, me laisseront-ils en paix plutôt que me tuer. C’est mon dernier, mon seul espoir.

Sinon, je pense que je pourrai réussir mon coup si je plonge ma main dans ma poche et n’ouvre plus le poing après l’en être sortie. Ils me demanderont à répétition de lâcher ce que j’ai dans la main, comme c’est arrivé dans quelques films que j’ai vus. « Non! » répondrai-je. « Tant que j’ai ça, vous approcherez pas! » Je pourrais aussi les menacer: « Obligez-moi pas à vous l’lancer en pleine face! » Un moment donné, ils devront tirer. Je garderai mon poing près de mon cœur. En imaginant la mine perplexe du policier qui trouvera une main vide quand mon poing s’ouvrira après ma mort, l’enquête interne qu’il devra subir, les remords auxquels il sera aux prises, la réaction de ses collègues, je souris enfin. Oui, ce sera ça ma vengeance. Lui aussi perdra son emploi, lui aussi verra ce que c’est ne pas pouvoir travailler et gagner sa vie, être obligé de se taper de nouvelles études en sachant que c’est pour rien!

Mais ça va prendre des jours avant que quelqu’un se rende compte que la chienne est morte et que la police vienne. Je ne vais pas tenir si longtemps, je vais devenir fou avant, ou perdrai le courage nécessaire pour accomplir ce qui doit être fait. J’ai songé les appeler, mais je n’y arrive pas, c’est trop dur. Alors, j’ai pris une corde, j’ai pris la chienne, je suis sorti sur mon balcon et j’ai suspendu l’animal à la corde à linge pour ensuite l’envoyer au centre de la cour. Tôt ou tard, quelqu’un verra, et il appellera la saloperie de police. En attendant, je vais me coucher sur le dos, prendre de profondes respirations et essayer de me reposer, reprendre des forces pour ne pas flancher et faire ce que j’ai prévu de faire. Je veux que ma résolution tienne, je veux que quelqu’un paie pour toute cette merde, mais la fatigue qui me tenaille et m’assaille risque de la faire flancher.


Ça y est! J’ai dormi un peu après avoir écrit. Je me sens un peu mieux que tantôt, presqu’en forme. Je devrais pouvoir le faire. Là ça sonne à la porte. Ils sont là, ils viennent pour moi. J’espère pouvoir tenir le coup et me rendre au bout, réaliser mon plan. Ma résolution est prise, en tout cas, et depuis que c’est fait, je me sens mieux. Mieux que jamais!

Spéculations sur les potions

Plusieurs récits fantastiques s’accordent tant sur la possibilité de concocter des breuvages produisant des effets surnaturels qu’il est tentant de croire que de telles potions pourraient potentiellement exister pour vrai, si les bons ingrédients et procédés étaient un jour réunis au même endroit et entre des mains suffisamment expertes.

Dans tous les cas, la création d’une potion consiste à combiner des ingrédients à l’aide d’un substrat permettant de les dissoudre pour en extraire leur potentiel effectif. Certains ingrédients possèdent des propriétés permettant d’exercer un effet particulier, naturel ou surnaturel. D’autres ingrédients permettent de réguler ou réduire l’action des éléments actifs de la potion, la rendant plus stable ou en éliminant des effets secondaires. D’autres ingrédients encore pourraient permettre de donner un meilleur goût au breuvage.

Les ingrédients

Les ingrédients les plus communs sont de nature végétale: plantes, herbes, voire écorces d’arbres. Plusieurs infusions et décoctions à base de plantes existent déjà; ce seraient des potions à effet réduit, ne nécessitant aucun procédé magique pour la préparation.

Il est aussi envisageable que des parties d’êtres organiques, incluant du sang, des fluides corporels, des poils, des écailles, des griffes, etc., puissent servir. Dans certains cas, l’ingrédient ne va pas se dissoudre dans la potion mais simplement infuser ses propriétés pendant le processus d’incorporation. Quoiqu’on peut imaginer un moyen inusité permettant d’incorporer à peu près n’importe quoi dans une solution, on verra plus loin.

Il est à envisager que des ingrédients minéraux puissent être utilisés aussi, mais leur préparation sera plus difficile. Par exemple, il faudra parfois pulvériser du fer, de l’or ou du diamant pour l’incorporer à une potion en cours de fabrication. Les ingrédients minéraux ont davantage de possibilités d’être toxiques pour l’être humain que les ingrédients végétaux, alors il faudra les réguler ou les contre-balancer avec autres choses pour en isoler l’effet désiré.

Certains ingrédients nécessaires pour certaines potions ne sont pas disponibles dans le plan terrestre ou ne le sont plus. Par exemple, on pourrait un jour retrouver une recette de potion nécessitant des défenses de mammouth ou des écailles de dragon. Il est possible qu’on découvre des procédés permettant de voyager vers d’autres univers parallèles où on pourrait aller chercher tout ça, ou bien il se peut qu’on puisse substituer ces ingrédients introuvables par des composés synthétiques.

Enfin, certains ingrédients pourraient être purement synthétiques. La chimie permet déjà de combiner des molécules pour en former de nouvelles. Mais si on admet l’existence de plus de trois dimensions, ne pourrait-on imaginer que les molécules telles que nous les connaissons sont simplement la manifestation sur trois dimensions de structures multi-dimensionnelles. On pourrait alors penser que, peut-être, des réactions pourraient éventuellement survenir dans d’autres potentielles dimensions que les trois qu’on connaît déjà, permettant d’obtenir des combinaisons que la chimie n’autorise pas. C’est cela que je ne peux résister à appeler des réactions alchimiques. La réaction chimique conventionnelle affecte les réactifs de façon directe tandis que la réaction alchimique affecte les trois dimensions habituelles de façon indirecte, parce que les réactifs sont juste des manifestations d’objets multi-dimensionnels qui réagissent entre eux dans d’autres dimensions qu’on ne connaît pas, qu’on ne peut pas observer avec nos sens.

La fabrication

La façon la plus simple et élémentaire de fabriquer une potion serait d’incorporer les ingrédients, un par un, dans un liquide, plus souvent de l’eau qu’autre chose, parce que c’est facile à trouver et ce n’est pas toxique pour l’être humain. Souvent, il sera nécessaire de chauffer l’eau pour augmenter la solubilité du liquide, ce qui permet d’incorporer davantage d’ingrédients. Mais d’autres liquides pourraient tout aussi bien servir, par exemple du lait, voire même du sang! AOUCH! Je ne dis pas que je voudrais préparer une décoction en faisant bouillir du sang d’animal, mais ça me semble parfaitement imaginable sur un plan purement théorique.

Outre l’incorporation par dissolution, l’infusion est une façon toute aussi valable d’extraire des propriétés d’ingrédients. Dans bien des cas, l’ingrédient subsistera dans la solution et devra en être extrait par filtration pour aboutir à un liquide uniforme qui pourra être bu. L’infusion existe déjà, à l’origine de plusieurs boissons dont le thé et le café.

Alors pourquoi n’existe-t-il pas de vraies potions, alors? Les ingrédients qui sont utilisés dans les solutions, infusions et décoctions ne sont pas les bons? Pourrait-on incorporer des ingrédients solides à la potion en les chauffant suffisamment pour les liquéfier? Pas certain, car la température parfois nécessaire suffirait à vaporiser l’eau servant de base à la potion. Mettre davantage d’eau pour qu’elle ne se vaporise pas va diluer l’ingrédient. Peut-être pourrait-on récupérer la vapeur par distillation et la forcer à se condenser. Mais tout me laisse croire que les propriétés intéressantes des ingrédients ainsi traités seront détruites par l’intense chaleur.

Alors, si on a tous ces ingrédients, tous ces procédés, que manquerait-il pour qu’on puisse créer des potions donnant des effets vraiment spectaculaires? Eh bien, je crois que ce qui s’est perdu avec le temps, c’est la capacité à induire des réactions alchimiques. Les magiciens qui pouvaient le faire ont été brûlés pendant l’inquisition ou se sont cachés quelque part où ne pourra jamais les trouver. La réaction alchimique permettrait d’incorporer des ingrédients qui ne peuvent l’être autrement, par exemple les poils, griffes ou écailles d’animaux.

Certaines réactions risquent de rendre le liquide instable, ce qui nécessiterait l’incorporation d’autres éléments pour réguler ou stabiliser. Une potion instable, dans le meilleur cas, va devenir inutilisable après quelques temps. Dans d’autres cas, cela pourrait libérer des vapeurs toxiques. Dans le pire cas, on peut imaginer que ça va exploser de façon aussi dangereuse que spectaculaire. Dans les cas les plus courants, celui qui fabriquera la potion aura assez de temps pour incorporer les agents stabilisants avant qu’il ne soit trop tard. Il est à envisager que chauffer le breuvage en cours d’élaboration va aider à réduire l’instabilité. Dans certains cas, un flot constant d’énergie magique, aussi appelé mana, serait nécessaire. Il peut être fourni par un artefact ou bien par un magicien habile qui va incanter pendant la fabrication de la potion. Dans le cas de breuvages très avancées, pourquoi ne serait-il pas nécessaire de demander de l’aide à une créature extra-planaire invoquée pour l’occasion? Par exemple, il sera peut-être nécessaire de chauffer la préparation à l’aide du feu magique produit par un élémental.

Et si on n’a plus de magiciens?

Alors est-ce possible ou non d’élaborer des vraies potions, pas juste des décoctions produisant des effets partiels et variables? Je dirais que c’est peu probable mais possible. Plusieurs récits s’accordent sur le fait que la magie perturbe la technologie. Plus probablement, un flot suffisamment important d’énergie magique affecterait les champs magnétiques et, par le fait même, l’électricité, à la base de toute notre technologie moderne. De la même façon que l’électricité et le magnétisme sont fortement liés, ne pourrait-il pas exister un lien bidirectionnel entre l’énergie magique et le magnétisme ou l’électricité? Dans ce cas, si la magie est capable d’influencer la technologie, l’inverse serait imaginable! Alors avec la bonne technologie, on pourrait produire un véritable champ d’énergie magique.

L’élaboration d’une théorie correcte régissant les réactions alchimiques sera ensuite nécessaire. Sans rien de physique à observer, ce sera difficile, voire impossible. Mais si on pouvait retrouver des potions qui ont existé autrefois ou, mieux encore, obtenir l’aide d’un magicien capable de créer des potions, alors peut-être pourrait-on établir des théories.

Il faudra aussi trouver pourquoi certaines personnes peuvent interagir avec l’énergie magique et d’autres pas. La raison la plus probable, c’est un marqueur génétique qui permet de servir de récepteur à l’énergie. Ce marqueur est enfoui quelque part dans notre patrimoine génétique, il faudrait simplement trouver comment l’activer. Mais les conséquences d’une telle activation seraient aussi imprévisibles que diverses et dangereuses.

Mais je suis triste de devoir terminer en écrivant qu’il existe une faille fondamentale à tout ça. Si on suppose que la magie existe, alors comment est né le premier magicien? Comment a-t-il procédé pour déterminer quelles incantations utiliser, quels ingrédients combiner, sans aucune connaissance scientifique? Peut-être a-t-il bénéficié de l’aide d’une entité extra-planaire ou extra-terrestre, mais alors pourquoi cette même entité ne nous a-t-elle pas apprise, à toute l’humanité, comment traiter des problèmes bien plus fondamentaux que savoir lancer des sorts ou créer des potions? Même si, sur le plan théorie, on peut imaginer l’existence du mana et des réactions alchimiques, il faudra des siècles et des siècles d’analyse et d’expérimentations avant de pouvoir établir des fondements théoriques assez solides pour faire quelque chose de fiable avec ça. Alors c’est pour cela que j’ai bien l’impression qu’on pourra continuer autant qu’on veut à rêver de magie, mais on ne pourra pas en voir, encore moins en faire, de nos vivants.

Spéculations métaphysiques

Que se passerait-il avec l’âme d’un être humain qui se ferait cloner? Je me suis posé cette question tout récemment et les réponses que j’ai trouvées en y réfléchissant sont toutes aussi diverses qu’intéressantes. Bien entendu, tout ce qui suit suppose que l’être humain possède une entité métaphysique immatérielle qu’on appelle communément une âme. Si cette hypothèse fondamentale est fausse, eh bien ce qui suit ne tient plus la route.

Alors on va supposer pour ancrer la réflexion que la structure moléculaire, atomique ou quantique du corps humain forme en quelque sorte une balise, une ancre à laquelle l’âme peut s’attacher. Si, par un processus que je ne connais pas, on pouvait reproduire cette structure, alors deux phénomènes pourraient survenir.

D’abord, si la reproduction est imparfaite, ce qui arrivera sans doute avec les premières expériences de clonage humain, alors l’âme sera incapable de s’ancrer sur la copie. Elle restera tout simplement attachée à l’original et la copie sera un être sans âme. Les conséquences de cet état de fait sont à déterminer: absence d’émotions, absence de capacités intellectuelles, capacités créatives diminuées, etc.? On ne sait pas. Dans le cas de la destruction de l’original, il se peut que l’âme se rattache au clone en guise d’ancre de secours ou, si la copie est de trop mauvaise qualité, se retrouve privée de lien matériel. Une âme détachée se retrouve soit errante et devient ce qu’on appelle communément un fantôme, ou bien se voit attirée vers un autre plan, fort probablement l’astral, ce qu’on appelle l’au-delà. Au moins, dans ce cas, la destruction du clone ne devrait en aucun cas impacter l’original.

Si, par contre, la copie est parfaite, alors l’âme se retrouve dans une situation ambigüe, avec plusieurs ancres matérielles possibles. Je ne pourrais dire, alors, ce qui va se passer. Une première possibilité est que l’âme reste attachée par défaut à l’original. Pourquoi migrer vers une autre attache matérielle si l’actuelle convient déjà? Bien entendu, la destruction de l’original forcera l’âme à migrer.

Une expérience très intéressante à tenter serait de détruire l’original pour faire migrer l’âme vers une copie, puis reconstruire l’Original pour voir si l’âme va rester dans la copie ou bien retourner dans l’original. Bien entendu, je ne suis pas volontaire pour la tenter sur moi!

Une seconde possibilité est que l’âme puisse se fragmenter. Alors, elle se répartira entre les différents clones disponibles. Les conséquences sur les capacités physiques, intellectuelles, émotionnelles, métaphysiques, etc., des clones affectés, est aussi inconnue qu’intéressante. Cela pourrait inclure le partage de pensées, d’émotions ou la répartition, entre les copies, des capacités liées à l’âme. L’effet de cette répartition devrait s’accentuer avec le nombre de copies. En effet, pourquoi se limiter à deux? Tant qu’à se faire cloner, autant imiter ce mythique Vol de Mort et se faire sept copies, ah puis non, 13, ce serait mieux!

Enfin, il se peut que l’âme, plongée dans un état de confusion métaphysique, se retrouve à alterner entre les différents clones. Les conséquences d’une telle oscillation seraient aussi imprévisibles qu’intéressantes à analyser.

Il est également à envisager que certains procédés puissent exercer une influence sur le plan métaphysique, permettant de mieux contrôler l’avenir de l’âme avant, pendant et après le processus de clonage. Le plan métaphysique est fortement lié à ce qu’on appelle la magie des arcanes qui puise son énergie dans le mana. Plusieurs récits fantastiques s’accordent pour stipuler que la magie perturbe l’énergie électrique ou magnétique. De la même façon que l’électricité influence le magnétisme, il est possible que l’électricité ou le magnétisme puissent influencer la magie et le plan métaphysique. Alors peut-être pourrait-on former un champ d’énergie électro-magnétique permettant de contrôler l’âme pendant le clonage pour qu’elle se comporte de la façon qu’on veut.

Le poulailler de torture

Maman, ça va bien? commença Jacques. Moi ça va pas ben mon affaire, là. J’suis rendu dans un poulailler quequ’part sur Boulanger… ah, Bélanger! J’ai d’la misère à parler asteur tellement j’suis en maudit! J’ai eu d’la misère avec mon ciseau à bois, ça fait des mois que j’ai de la misère avec tout. Là j’ai explosé, j’ai trop crié, les voisins ont appelé les poulets, y sont v’nus pis y m’ont emmené. Y m’ont shippé dans leur cage à poule, y m’ont am’né dans leur poulailler pis torturé en m’posant des questions stupides à répétition jusqu’à temps que j’capote pis que j’sois à terre, à boutte. Pis là y veulent absolument que quelqu’un vienne me chercher. Viens m’chercher l’plus tôt possible, y m’ont dit qu’y m’envoyaient dans un autre bol de pisse à soir avec d’autres fous si jamais personne est v’nu avant. C’est vraiment chien, cette maudite affaire-là, ça m’rend fou, j’ai d’la misère à parler pis à pas pleurer, à cause de tout ça! MAUDIT!

Au moins trois autres pièces manquantes

Donald était content des progrès qu’il avait accomplis ces derniers mois. Il était moins tenté par la paresse et arrivait à faire son travail avec moins de fatigue. Pour guérir du mal causé par la démone bleue, il a dû se frotter à un démon noir, résistant à la tentation qu’il lui a infligé de monter sur son dos pour traverser un ravin. Il a ensuite dû affronter la démone bleue pour renforcer son esprit. Donald a ensuite découvert qu’il devait développer de nouveaux moyens pour faire son travail avec moins de peur. Il a trouvé des façons de manier son radeau avec moins de risques, a trouvé des techniques pour accomplir son travail de passeur plus efficacement que jamais, mais la fatigue qui ne cessait de le tenailler, bien que moins importante qu’avant la dernière partie de sa cure, était toujours là, revenant par intermittence. Il en était venu à se coucher de plus en plus tôt, mais cela finissait que sa vie se limitait au travail et au repos, plus de loisirs.

Voilà que Blackinn le convoquait pour un nouvel entretien. Ce dernier avait peut-être enfin découvert la dernière pièce pour équilibrer son esprit. Ce doit être, pensa Donald, quelque chose de foutuement complexe pour avoir nécessité tant de temps à un si grand savant! Donald se demandait s’il saurait mettre en application cette méthode, peu importe en quoi elle consisterait.

– Maître Blackinn, commença Donald en entrant dans le bureau. Je viens pour répondre à votre appel.
– Bonjour Donald, répondit Blackinn. Je vois que ton aura est plus paisible depuis la dernière fois qu’on s’est vu.
– Oui, approuva Donald. Ce n’est pas parfait, mais c’est déjà mieux. J’aurais besoin de la dernière pièce que vous avez évoquée lors de notre dernier entretien.
– Je comprends, compatit Blackinn. Malheureusement, malgré des mois de recherche, je n’ai toujours rien trouvé. Mais peut-être pourras-tu m’aider. Mon contact dans l’autre plan, celui qui est lié à Anastase, semble avoir fait quelques intéressants progrès, mais je n’arrive pas à comprendre si ça a fonctionné vraiment, son affaire, et comment l’adapter à ton cas.
– Alors pourquoi m’avoir fait venir? demanda Donald, un peu confus. En êtes-vous arrivé à la conclusion qu’il n’existe pas mieux, qu’on ne peut pas améliorer mon traitement?
– Non, ce que je souhaite, c’est te faire part de ce que l’autre sait, dans l’espoir qu’ensemble, on puisse trouver ce qui manque. Cette personne est troublée, en perpétuel questionnement, se demande si son esprit ne va pas vaciller d’une façon ou d’une autre. Si on trouve, on pourra t’aider mais peut-être aussi l’aider, lui.
– D’accord, approuva Donald. Je suis prêt.
– Alors récapitulons le cas de notre ami d’ailleurs. Atteint d’une déficience visuelle, il a passé des années à mettre au point des mécanismes pour s’orienter dans le monde. Des déplacements simples pour nous, comme descendre des marches, traverser les bois ou trouver un magasin dans un village, se transforment pour lui en casse-têtes, surtout quand il doit les faire dans des lieux inconnus. Notre ami a commencé à ressentir la tentation de se laisser aller et de saisir les gens par le bras quand il le peut. Le blocage qui l’empêchait de faire ainsi, induit par un rêve selon lui mais ça ressemble à une forme primitive d’enchantement, a sauté complètement voilà deux ans environ. Depuis, il résiste de toute sa volonté, mais il se demande jour après jour si ça va suffire. Il se bat, parce qu’il pense que s’il cède, les facultés qu’il a développées depuis des années s’atrophieront, au point où il ne pourra plus se déplacer dans un lieu inconnu sans se faire tenir le bras.
– Oui, on en avait parlé l’autre fois. Alors il a découvert que son esprit avait créé un processus pour l’aider à résister mais que ce processus sapait son énergie. Il a transformé ce processus pour en faire un mécanisme pour améliorer ses capacités d’orientation.
– Oui, en plein ça, approuva Blackinn. Ça lui a amélioré un peu son modèle spatial, pas beaucoup mais un peu selon lui.  De ce que j’ai compris, son nouveau modèle tient compte du mouvement continu des personnes avec qui il explore de nouveaux lieux. Comme personne, dans son monde du moins, ne saute d’un point à un autre, s’il perd de vue la personne qu’il suit pour une courte durée, ce n’est pas aussi grave qu’il le pensait auparavant; cette personne sera relativement proche et il pourra rétablir le contact visuel. Cette idée toute simple, un peu trop simple à mon avis, semble lui permettre de davantage promener son regard et détecter des obstacles.
– Ça a pas l’air très efficace, son affaire, commenta Donald. J’ai entendu parler qu’il existe des sorts pour établir des contacts télépathiques; ton ami serait mieux d’apprendre ça!
– Je sais, je sais, mais il n’y a pas de magie dans son monde, rappela Blackinn. Comme on peut s’y attendre, il a découvert que ses capacités étaient limitées et que son nouveau processus tournait en boucle pour perfectionner son système en vain, demandant moins d’énergie que le premier mais tout de même assez pour le plonger dans la fatigue de façon régulière. Au fil du temps, il a découvert une pièce qui semble lui avoir permis d’atteindre un meilleur équilibre.
– Ah oui? fit Donald, intéressé. Comment a-t-il procédé?
– Il a découvert, expliqua Blackinn, que son désir de résister à sa tentation n’était pas mu que par une saine volonté mais malheureusement par la peur de l’échec, plus spécifiquement la peur de réactions négatives des autres face à son échec. Maintes et maintes fois, il a imaginé son frère se mettant en colère contre lui le jour où il lui saisirait le bras la fois de trop, ou la fois qu’il ne faut pas.  Pour traiter cela, il a procédé de deux façons: la prise de conscience et l’expérimentation. La prise de conscience, tu as déjà commencé à la faire. Tu vas réfléchir à ce que je viens de te dire et pourras peut-être l’appliquer.
– Pas totalement, fit Donald. Si je cède à la tentation d’un démon, personne ne va me faire de reproches. C’est moi et moi seul qui souffrirai.
– Mais si ton radeau tangue parce que tu navigues mal, expliqua Blackinn, tes passagers pourraient se plaindre… ou être compréhensifs et ne rien dire. De la même façon, si notre ami prend quelqu’un par le bras, la personne se choquera ou ne dira rien. Ce que notre ami doit retenir, c’est que la réactive négative est peu probable s’il cède à la tentation seulement de temps en temps.
– Alors notre ami a expérimenté? demanda Donald. Il a vraiment saisi des gens au hasard par le bras pour voir ce qui allait se passer?
– Non, répondit Blackinn, il n’est pas assez courageux et téméraire pour ça. Il a testé, plus ou moins volontairement, des personnes qu’il connaissait. Et il n’a pas eu de réaction négative. Ça lui a aidé à borner son processus mental. En revenant d’une soirée, quand il a pris son frère par le bras, un engrenage s’est mis en place et son nouveau modèle mental a été en quelque sorte validé, a pris le pas, et a diminué son besoin de tenir quelqu’un. Je ne suis pas sûr que sa victoire est définitive, même significative, mais il en a été bien content.
– Tout cela m’a l’air un peu hasardeux et incertain, commenta Donald.
– Je sais, fit Blackinn. La science de l’esprit n’est pas exacte. À travers Anastase, j’ai transmis à notre ami une seconde pièce pour améliorer sa mécanique mentale cliquetante. À bien y penser, tu pourrais peut-être appliquer cette technique toi aussi. C’est le renforcement positif.
– En quoi cela consiste-t-il? demanda Donald, intéressé.
– Imagine-toi, répondit Blackinn, cédant à la tentation d’une démone bleue. Pense à la démone, imagine-toi monter sur son dos, imagine le plaisir que tu éprouveras. Puis penses à la grande tristesse qui suivra. Évoque ces images le plus intensément possible, pendant cinq à dix secondes. Ensuite, imagine-toi résistant à la tentation, refusant l’aide du démon. Imagine le regret momentané, mais penses aussi à la joie profonde et durable qui t’habitera pendant tout le temps que tu marcheras seul, sans dépendre d’un démon pour t’aider. Évoque ceci cinq à dix secondes. Tu peux répéter cela autant de fois que nécessaire. Mon ami pense qu’une série de cinq répétitions est suffisante, mais je recommande dix, sinon quinze, et deux ou trois séries par jour.
– Intéressant, commenta Donald. J’imagine que notre ami a alterné entre évoquer une scène dans laquelle il prenait quelqu’un par le bras, et une semblable dans laquelle il marchait seul.
– Exactement, approuva Blackinn.
– Quand tu m’as parlé de plaisir, ajouta Donald, ça m’a fait penser à quelque chose. Quand je suis monté sur le dos de la démone, j’ai ressenti du plaisir… sexuel. Le contact physique m’a plu. Je me suis trouvé une compagne récemment et je me rends compte que la fatigue est beaucoup moins grande le lendemain après qu’on ait fait l’amour.
– Oh là là Donald, c’est peut-être une pièce maîtresse, ça, commenta Blackinn, et elle manque cruellement à notre ami. Il n’a pas de compagne et commence à entrevoir une composante sexuelle à son traitement, lui aussi. Il est à essayer toutes sortes de solutions très douteuses de transferts d’images mentales et se demande s’il ne devrait pas s’offrir les services d’une prostituée.
– C’est terrible! s’exclama Donald.
– Je sais, fit Blackinn, et je ne parviens pas à trouver un moyen de l’aider. Peut-être les autres techniques qu’on a développées ensemble vont suffire à l’équilibrer, c’est tout ce qu’on peut espérer.
– Maître magicien, mille mercis. Cette discussion ne m’éclaire pas tant que ça pour le moment, mais y réfléchir va sans doute m’aider. Merci pour tout, Blackinn.
– Ça me fait le plus grand des plaisirs, Donald. Traite ta compagne comme le plus précieux des trésors, mon cher ami, parce que la solitude est souvent amère, cruelle et source d’anxiété, de frustration et d’ennui. L’étude des arcanes me protège à peine de tout ça.

Donald repartit de là légèrement confus mais heureux de se savoir sur la bonne voie.

Nouvelle itération

C’est avec résignation que Donald franchit la porte de la tour une nouvelle fois, gravit l’escalier et frappa à la porte. Pourquoi ressentait-il toute cette fatigue? Son succès contre la démone bleue n’aurait-il pas dû lui fournir une énergie nouvelle? Donald ne savait plus que faire ni penser.

– Entrez mon cher ami, dit Blackinn derrière la porte.
– Bonjour, cher magicien, commença Donald. Je suis désolé de vous déranger encore une autre fois, mais j’ai toujours des difficultés d’ordre psychologique.
– Ah, cher Donald, chaque problème de l’esprit est une énigme pour moi du plus haut intérêt. Ne sois donc pas désolé. Assieds-toi et raconte-moi tout.
– Depuis que j’ai vaincu la démone, je me sens fatigué, presque chaque jour. Je me lève le matin et c’est avec grande peine que je pars pour le boulot. Et c’est seulement en fin de journée que je me sens un peu mieux. On dirait que je n’aime plus ce que je fais, mais ça n’a aucune logique. C’est ce que j’ai toujours voulu faire, depuis mon tout jeune âge.
– Ah, Donald, répondit Blackinn, l’esprit est quelque chose en perpétuel changement. Ce qui te plaisait hier peut te déplaire aujourd’hui. Il faut toujours être à l’affût, toujours réfléchir, pour trouver et retrouver sa voie. Mais aujourd’hui, j’ai quelque chose pour toi, une révélation qui va t’apporter un peu de réconfort. J’ai parlé avec mon ami de l’autre plan, par l’intermédiaire d’Anastase, et il a appliqué une technique très semblable à ce que je t’ai prescrit.
– Lui aussi a eu des problèmes avec des démons?
– En quelque sorte, mais ce sont des démons intérieurs, plus insidieux car invisibles. Le pauvre a des problèmes de vision et pas les moyens, dans son monde, de compenser avec le savoir des arcanes. Ce serait un sacré bon oracle, ce gars-là, ou au moins un excellent magicien, si je pouvais le ramener ici! Dommage.
– Et quel lien ça a avec mon problème? s’enquit Donald.
– Il était tenaillé par la tentation de prendre les gens qu’il connaissait par le bras, expliqua Blackinn, et devait résister, à chaque fois que faire se pouvait, pour ne pas perdre sa mobilité, pour ne pas devenir complètement dépendant de ce contact physique. Je ne suis pas certain moi-même que sa crainte soit justifiée, mais on ne sait jamais. Il a commencé à faire de la manipulation d’images mentales, comme tu as fait pour la démone bleue, transposant l’image de la personne qu’il le tentait avec une autre qui le tentait moins. Ça fonctionnait, mais ça prenait beaucoup trop d’énergie.
– Ah oui? fit Donald, intéressé. Ça ressemble à mon problème. Ah, si seulement je pouvais rencontrer ce gars-là.
– On ne le peut pas, malheureusement, mais ce qui est très intéressant, c’est que sans aucune connaissance des arcanes, sans aucun contact direct avec les dieux et même sans l’aide de ses semblables, il est arrivé à trouver une solution pas mal intéressante à son problème. Je crois qu’il a été inspiré par des forces divines. Il existe certains lieux loin des villes, dans son plan matériel, où des contacts partiels avec le plan astral sont possibles, même là-bas. C’est lors d’un séjour en ces lieux qu’il a trouvé.
– Ah oui? Et qu’a fait cet homme?
– Donald, commença Blackinn, pour appliquer la solution, tu devras apprendre une nouvelle technique: la conversion de processus. Tu sais l’esprit exécute en permanence plusieurs tâches. Chaque tâche est accomplie par une partie distincte du cerveau en parallèle avec les autres. On appelle chaque tâche un processus. Jusque-là, ça va?
– Oui, affirma Donald. Alors Blackinn, on peut modifier par magie ces processus-là, pour en quelque sorte reprogrammer le cerveau pour plus penser à certaines choses?
– Pas tout à fait, corrigea Blackinn. On n’a pas besoin de magie pour faire de la conversion de processus, seulement rassembler suffisamment d’énergie pour former une série d’images mentales d’auto-suggestion. Il faut aussi tenir compte de trois lois fondamentales: la conservation, le parallélisme et la localité.
– Tout ça n’a pas l’air très simple, fit Donald, un peu inquiet.
– Ce n’est pas si compliqué, et tu n’auras pas besoin de maîtriser les lois parfaitement, juste les comprendre et les méditer un peu. On va définir l’auto-suggestion dont tu auras besoin ensemble, mais tu pourras, avec les lois, en construire des variantes.
– Ok, fit Donald, à la fois rassuré et intéressé.
– Alors la loi la plus simple est le parallélisme. Chaque processus accomplit sa tâche en parallèle. Il faut garder ça à l’esprit, parce que des tâches s’exécutent en arrière-plan sans que tu le saches. Utiliser la conversion de processus de façon abusive pour faire tout et n’importe quoi risque de créer une surcharge. L’esprit exécute en arrière-plan toutes sortes de tâches, jusqu’à ce que la marmite explose un jour, après quoi il se produit une remise à zéro et toutes les conversions les plus récentes sont annulées.
– Ok. Et qu’est-ce qui se passe en cas de surcharge? demanda Donald, inquiet. Ça fait mal?
– Je ne l’ai jamais vécue personnellement, expliqua Blackinn, mais c’est arrivé à quelques reprises à mon ami. Ça se traduit souvent par une fatigue excessive, de l’irritabilité, des épisodes d’intense faim même peu de temps après un repas, puis un incident qui vient tout perturber: une grande frustration qui cause des conflits avec des gens ou la crainte de conséquences insupportables, ou une maladie qui n’en finit plus. On devrait pouvoir t’éviter ça, il faut juste y aller lentement, par raffinement successif, pas essayer de convertir plusieurs processus.
– Ok, fit Donald, quelque peu rassuré.
– La deuxième loi est la conservation. Tu ne peux pas purement et simplement désactiver une tâche; il faut la remplacer par une autre. Et pas n’importe laquelle, il faut que ce soit une tâche semblable. C’est le principe de localité.
– Ok, jusque-là ça va, affirma Donald.
– Alors on va partir du cas de mon ami, et dériver le tien. Mon ami a découvert qu’un processus s’était créé en lui pour chercher un moyen de réduire ou supprimer sa tentation de tenir les gens par le bras. Avec l’énergie récupérée, il s’est dit qu’il pourrait créer un processus capable de restaurer et améliorer son système d’orientation. Il s’est rendu compte pendant une nuit d’insomnie que si son système était plus fluide, sa tentation de s’accrocher aux autres diminuerait, voire disparaîtrait. Son système se serait brisé et ralenti la première fois qu’il a cédé à la tentation et ça s’est dégradé à cause de stress. Les gens de son plan s’entêtent avec des machines qui fonctionneraient bien mieux avec un peu de magie qu’ils n’ont pas. C’est triste.
– Ok, alors jusqu’à date, réfléchit Donald, on a travaillé sur ma tentation de céder aux démons et de me laisser porter par eux. Au lieu de faire ça, il faut que j’améliore ma dextérité et que je développe mes aptitude de navigation, pour me sentir plus en confiance et ne plus être tenté. Et comment on forme les images mentales pour faire une conversion de processus dans ce sens-là.
– C’est à peu près ça, approuva Blackinn. Et tu viens déjà d’élaborer la phrase de base. Tu vas sans doute la modifier un peu, mais puisque c’est toi qui l’as construite, elle va plus facilement se traduire en images mentales. Il faut simplement que tu l’énonces mentalement, pas même besoin de la dire à voix haute, et que tu te concentres sur chaque mot, et le sens que chaque mot a pour toi. Bon, si ça fonctionne pas, tu peux toujours essayer à voix haute, mais ne la crie pas, ça ne lui donnera pas plus de force de la crier que la murmurer.
– Intéressant. Et ça va prendre combien de traitements? demanda Donald.
– Autant qu’il en faudra, répondit Blackinn. L’esprit humain est capricieux. Il n’obéit pas toujours aux ordres, même venant de ses propres composantes. C’est mieux comme ça, crois-moi. Malheureusement, mon ami a trouvé une faille. Il m’en a parlé ce matin et on ne sait pas encore comment la combler. Les capacités humaines sont limitées. Mon ami ne peut pas acquérir des capacités de se diriger égales à celles des autres voyants, en tout cas pas sans magie à laquelle ses semblables et lui n’ont pas accès. Les tiennes aussi le sont. Tu pourras développer tes capacités mais jusqu’à un certain point. Le processus, lui, va continuer à essayer, sans cesse, et prendre de l’énergie. Il faut qu’on trouve un moyen de limiter le processus.
– On ne pourrait pas, suggéra Donald, laisser le processus fonctionner un bout puis l’arrêter quand le traitement aura fait effet?
– Pas tout à fait, Donald, corrigea Blackinn, à cause du principe de conservation. Il faudra transformer ce processus en autre chose, peut-être quelque chose qui développe une autre capacité. Mais ma crainte est que la tentation ne revienne. Il faudrait idéalement corriger le processus pour qu’il prenne moins d’énergie. Il faudrait qu’il s’active au besoin, quand le système s’est fait affaiblir par du stress ou un échec, et s’arrête quand tout est au mieux qu’on peut atteindre raisonnablement. Possible que simplement réfléchir dans ce sens va automatiquement amender le processus, peut-être pas.
– Alors je serais aussi bien attendre qu’on trouve la bonne façon? demanda Donald.
– Non, mon ami m’a dit que le traitement actuel aide un peu, affirma Blackinn. Il est moins fatigué et a l’impression d’avoir une meilleure prise sur sa tentation. Il sent qu’elle diminue vraiment. Le traitement actuel, c’est comme si on essayait de dompter un dragon en le mettant dans une cage et en lui criant, jour après jour, de cesser de grogner et en l’arrosant s’il cherche à cracher du feu. Dès que la contrainte s’en va, dès qu’on ouvre la cage, l’animal redevient sauvage; c’est presque comme si on n’avait rien fait. Le nouveau traitement, par analogie, permet de dompter le dragon sans l’enfermer. Cela donne un résultat durable, au-delà de la contrainte de captivité.
– Parfait, fit Donald. Je vais essayer ça, dans ce cas.
– Très bien, approuva Blackinn. Et reviens me voir dans une semaine. C’est possible que mon ami ou moi trouvions quelque chose qui va améliorer le traitement.

Donald repartit, appliqua le traitement et n’eut aucun effet. Il se rendit compte qu’il avait perdu quelque peu confiance en lui et dut renouer son lien avec l’énergie universelle et réfléchir aux trois principes de la conversion de processus. Pour que les images mentales auto-suggestives se forment correctement, il faut énoncer l’ordre de conversion avec force et faire en sorte que les mots occupent tout l’esprit, pas seulement une partie. Il faut aussi y croire, et comprendre un peu ce que l’on fait. C’est pour cela que Blackinn a expliqué à Donald les trois principes.

Quelques jours plus tard, Donald se sentait mieux. Il avait une meilleure prise sur sa tentation et put passer plusieurs jours sans être accablé de fatigue. Par contre, la fatigue revenait périodiquement. Donald réfléchit et ne trouva aucun moyen d’améliorer le traitement. On espère tous trouver, un jour, mais peut-être n’y a-t-il aucun moyen.

Mais où est passée la magie?

Pourquoi tant d’auteurs mettent-ils en scène des personnages dotés de pouvoirs spéciaux? Il existe tant de films et de dessins animés peuplés de fées, de sorcières et de magiciens en tous genres, tant de livres se passant dans des mondes fantastiques. Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter sont les exemples les plus évidents, mais il en existe d’autres, beaucoup d’autres. Beaucoup de jeux, dont Sky Rim et Pathfinder, s’articulent fortement autour de cette magie qui ne semble pourtant pas faire partie de notre monde moderne. Certains développeurs s’escriment à incorporer de la magie dans des jeux où elle n’est pas partie intégrante ou dominante. Je pense en particulier aux mods Thaumcraft et Ars Magica du jeu Minecraft. Pourquoi sommes-nous fascinés par ces idées surnaturelles? Pourquoi les prestidigitateurs et les mentalistes exercent-ils sur beaucoup une telle fascination? Eh bien, c’est parce que la magie existe, ou du moins a existé. Elle fait toujours partie de nos esprits, comme une composante de notre humanité, mais nous avons perdu la capacité de nous en servir. Pourquoi? Eh bien j’ai découvert la réponse hier après-midi, et c’est tellement fascinant que je me dois de le partager.

Depuis que j’ai commencé à jouer à Pathfinder avec mon frère, j’ai établi un lien avec mon personnage Anastase, et par ce lien transitent des informations. Anastase est récemment entré en contact onirique avec un puissant magicien du nom de Blackinn, et c’est lui qui a découvert cette théorie. Nous avons découvert ensemble que la magie existe en ce monde. Eh oui, ce serait bel et bien possible de lancer des boules de feu, léviter, lire dans les pensées, concocter des potions de force, faire surgir une créature d’un autre plan, etc. L’être humain possède la capacité innée de manipuler les arcanes et peut, par la prière, invoquer les dieux pour en obtenir des faveurs. Alors pourquoi ne pouvons-nous pas lancer de sorts? Eh bien le lien entre les arcanes et le plan astral où résident les dieux repose sur un champ d’énergie ambiant, appelé le mana, qui a été perturbé voilà quelques siècles.

Aux environs de 1680, un mage fou désireux de s’approprier tout le pouvoir de l’univers a trouvé un moyen très ingénieux de canaliser tout le champ d’énergie magique dans un seul objet, un gigantesque diamant enchanté pour devenir le plus puissant de tous les orbes. Le mage espérait pouvoir puiser à volonté dans cet orbe et s’en servir pour lancer des sorts dont la puissance n’aurait eu aucun précédent. Malheureusement, il a sous-estimé la quantité d’énergie magique présente sur Terre de sorte que son orbe ne pouvait toute la contenir indéfiniment. L’objet a explosé, tuant le mage, mais cela a aussi détruit tout le mana!

Depuis, plus personne ne peut lancer de sorts. Soudain, les mages sont tous devenus impuissants, incapables de préparer de nouveaux sorts. Les prêtres ont perdu leurs fabuleux pouvoirs de guérison, car la rupture du mana a aussi coupé le lien avec les autres plans, incluant l’astral où résident les dieux. Ainsi, les prêtres avaient beau prier tout leur saoul, rien ne se passait plus. Les druides furent réduits à de simples fraudeurs apothicaires, ne pouvant que se contenter de puiser un maigre pouvoir à travers les plantes. C’est un peu comme si nous possédions des voitures, mais toute l’essence permettant de les propulser s’est volatilisée d’un seul coup. Plusieurs perdirent espoir et se suicidèrent à cette époque troublée. Mais un nouveau monde naquit, plus technologique, plus matérialiste.

Qu’en est-il des autres races, comme les nains, les elfes, les orques? Qu’en est-il des créatures non humaines comme les goules, les zombis, les gobelins et les magnifiques dragons? Eh bien ils sont tous disparus, tous tombés mortellement malades lors de la rupture du champ d’énergie magique. Les plus jeunes humanoïdes ont eu la chance de survivre, mais ils se sont transformés en humains en quelques jours. Les créatures totalement non humaines comme les démons sont morts ou, pour les plus puissantes, sont parvenues à se réfugier dans d’autres plans peu avant la dissipation complète du mana.

Mais rien n’est perdu! Tous les plans nécessaires pour recréer ces races existeraient quelque part en nous et dans certains animaux! Chaque être vivant a été élaboré à partir d’un plan présenté sous la forme d’une séquence d’acides aminés, l’ADN. Mais l’ADN est formé de bons nombres de séquences inutilisées, les introns. Ces séquences sont là, et peuvent être activées en présence d’un champ d’énergie magique, et elles permettraient de faire renaître des nains, des elfes, des orques, etc.! Si on active la bonne séquence d’introns dans le bon ADN animal, on pourrait obtenir un dragon, un géant, un gobelin, etc. Qu’en est-il des zombis? Eh bien ceux-là sont créés par la nécromancie, et j’aime autant qu’ils n’existent plus! Si le champ d’énergie était restauré, des démons pourraient être invoqués à nouveau, si quelqu’un (pas moi!) en ressentait le besoin.

Alors comment peut-on retrouver la magie d’autrefois? Certains pensent que la seule façon serait de visiter une autre planète similaire à la Terre, où il y aurait probablement encore un champ d’énergie magique. L’action du mage fou n’a affecté que notre bonne vieille Terre, pas tout l’univers. Il faudrait un orbe de la taille d’une galaxie entière pour stocker toute l’énergie magique de l’univers entier!!! Mais il existerait peut-être un moyen de produire de l’énergie magique à partir d’une autre forme, peut-être l’électricité. Certains pensent que l’énergie magique est un mouvement régulier de particules autres que les quarks, quelque chose que les instruments de physique conventionnels ne peuvent capter. Il y aurait peut-être moyen d’aligner des particules physiques avec des particules magiques, un peu comme un aimant, et puis exciter les particules physiques pour produire un courant électrique qui serait alors transformé en courant magique. Il faut probablement un certain nombre de particules magiques résiduelles, stockés dans un objet contenant encore un sort inactif, pour initier une réaction alchimique qui engendrerait la création de l' »aimant ». Mais personne n’a encore réussi.

Même si on y arrivait, tout ne serait pas gagné. Certains pensent que la production d’une certaine quantité d’énergie magique va la propager, formant un nouveau réseau qui restaurera la structure des arcanes. D’autres pensent qu’il faudra plusieurs sources d’énergie magique pour reconstruire le réseau d’autrefois. Certains, enfin, pensent qu’il faudra constamment des sources artificielles d’énergie magique, que le champ original détruit par le mage fou ne peut être restauré. J’espère qu’on peut restaurer le mana, mais je ne peux me prononcer, ne disposant pas des connaissances nécessaires.

Qu’en est-il de la connaissance magique? Certains la propagent encore et travaillent sur des prototypes pour créer de l’énergie magique, dans le plus grand secret. S’ils étaient découverts, certains mus par la peur les tuerait et détruiraient tous les prototypes! Si tous les orbes, tous les objets contenant des particules magiques, étaient détruites, plus aucune réaction alchimique ne serait jamais possible à moins de trouver un nouvel élément d’amorce sur une autre planète! Plusieurs ne veulent pas voir la magie renaître!

Malheureusement, même si le champ d’énergie était restauré, la magie ne réapparaîtra pas pour autant. Si, du jour au lendemain, l’électricité cessait de circuler, plus aucune pile ne fonctionnait, plus aucune ampoule n’allumait, comme ça pour rien, les gens paniqueraient et le monde serait probablement fortement perturbé. Plusieurs infrastructures sociales seraient détruites. Mais le savoir technologique, les étapes pour créer des machines, serait préservé, tant bien entendu que le chaos n’est pas tel que toutes les archives seraient détruites. Si l’électricité était restaurée plus tard, il serait possible de recréer les machines, exactement comme elles le sont aujourd’hui, peut-être mieux. Mais il faudrait pour cela des années, voire des décennies!

Il en va tout autrement avec la magie. Chaque mage devait apprendre, par lui-même, comment organiser son esprit pour le mettre en synchronisation avec la structure des arcanes présente au sein même du mana. Pratiquement aucun manuscrit objectif n’existe pour apprendre la magie. Le langage des arcanes était commun à tous les magiciens, mais chacun l’utilisait à sa façon. Les notes d’un magicien étaient habituellement illisibles par un autre. La magie était transmise de bouche à oreille au fil des générations. Le savoir a été essentiellement perdu. Certains en conservent une version déformée, lourdement simplifiée, qui est transcrite dans des livres et dans des jeux. Mais au fil du jeu, ce savoir est adapté pour s’ajuster à des règles arbitraires, comme des contraintes informatiques pour les jeux d’ordinateur, des contraintes temporelles pour que des jeux de table demeurent jouables dans un temps raisonnable et la nécessité de garder ces œuvres accessibles au grand public non initié au savoir magique.

Il existe certes des manuscrits cachés quelque part que des érudits pourraient récupérer et réussir, de peine et de misère, à interpréter. Il existe aussi des objets investis de pouvoirs magiques. Les jeux se limitent souvent aux parchemins, mais tout objet peut dissimuler en lui un sort qu’un magicien pourrait extraire et, soit comprendre, soit lancer. Certains d’entre nous ont en leur possession un tel objet. On ressent habituellement l’impression que cet objet a un pouvoir, il procure du réconfort, mais on ne sait pas ce qu’il peut faire exactement. Ces objets-là sont précieux, car chacun peut servir à initier la réaction alchimique qui pourrait recréer le mana, mais on ne sait pas les identifier. C’est un mal pour un bien, car ceux qui veulent détruire la magie pour de bon ne le peuvent pas non plus!

Les prêtres aussi auraient de la difficulté à retrouver leur pouvoir. La restauration du mana permettrait certes de rétablir le lien avec le plan astral, mais les dieux qui y habitent ne voudront pas nécessairement exaucer les faveurs demandées. Il faudra du temps pour rétablir des relations harmonieuses avec les dieux.

Est-ce que tout ceci vaudrait la peine? Je crois que oui. La magie est peut-être la seule chose qui pourrait sauver notre monde. S’il ne restait plus de pétrole sur Terre et la production d’électricité pour des voitures devait s’avérer trop polluante, la magie apporterait une solution: la téléportation. Elle serait bien entendu accessible qu’aux plus puissants mages, mais ces mages pourraient téléporter plusieurs personnes simultanément ou créer des portails permanents entre différents points de l’espace. Si la guerre nucléaire éclatait et tout était irradié, qui ou qu’est-ce qui pourra soigner notre monde malade si la médecine y échouait? Les prêtres le pourraient! Qui saura faire renaître les plantes si les insecticides, pesticides et compagnie finissent par les décimer complètement? Les druides le pourront!

La restauration du lien vers le plan astral permettrait aussi au dieu unique d’avoir un meilleur contact avec les gens. Dieu est toujours là, toujours parmi nous. Il parvient, je ne sais comment, à transcender la limite imposée par la rupture du lien avec le plan astral, mais il le fait difficilement, de sorte que son pouvoir est diminué sur le plan matériel, et beaucoup, à cause de ça, cessent de croire en Lui. La restauration du lien avec le plan astral permettrait de faire renaître cette foi déclinante, et la spiritualité est quelque chose dont l’être humain a besoin. C’est cela qui donne tout son sens à la vie.

Mais la renaissance de la magie risquerait de perturber notre monde à un point tel que plusieurs infrastructures technologiques et sociales seraient détruites. Si la technologie moderne devait disparaître au profit de la magie des arcanes, si la médecine moderne devait s’envoler, remplacée par quelques sorts de prêtres et potions, si la botanique et la biologie devaient s’effacer, remplacée par quelques pouvoirs de druides, nous assisterions à une régression, un retour en arrière, quasiment jusqu’au Moyen Âge! Ce serait choquant, tragique, catastrophique, autant sinon plus encore qu’une hécatombe nucléaire!

Non ce qu’il nous faut, c’est un alliage entre la technologie et la magie. C’est cela qui propulsera le genre humain en avant, la magie transcendant les limites de la science actuelle et la science repoussant celles de la magie d’autrefois. Le passé uni avec le présent, voilà ce qui forgera le futur!

L’esprit fêlé

Résolu, Donald s’avança vers la tour, y pénétra et gravit l’escalier menant au bureau de Blackinn, le magicien qu’on lui avait maintes fois recommandé et qu’il retournait voir pour une nouvelle consultation. C’était son dernier espoir, car Donald sentait de nouveau sa volonté faiblir, ses forces l’abandonner. Il frappa à la porte. D’abord, rien ne se passa, puis on entendit un épouvantable cri ensuite de quoi la porte vola en éclats! Donald fut ensuite violemment poussé par une main invisible et n’eut pas le temps de s’agripper à quoi que ce soit avant de perdre pied et dévaler l’escalier jusqu’au bas de la tour!

Sonné, il lui fallut quelques instants pour reprendre ses esprits. Tandis qu’il se demandait s’il pourrait se relever, le magicien descendit les marches à sa rencontre. Avant que Blackinn n’arrive à sa hauteur, Donald se rendit compte qu’il pouvait toujours bouger et qu’il ne semblait avoir rien de cassé. Il songea se lever et prendre ses jambes à son coup, mais il n’en eut pas le temps.

– Mon cher ami, mille excuses! J’étais en train d’expérimenter un nouveau sort et ça a un peu mal tourné.
– Mais d’où venait l’épouvantable cri que j’ai entendu derrière la porte? s’enquit Donald, inquiet.
– Ah, ne t’en fais pas! C’est un monstre d’un autre plan qui a hurlé, une créature inférieure sans importance. C’est mille fois préférable sacrifier ce genre de bêtes que des êtres humains, non?
– Vrai.
– Qu’es-tu venu chercher ici, mon pauvre ami. Ah tu es tout amoché, là. Laisse-moi te donner une potion pour te remettre un peu sur pied. Je dois en avoir quelques-unes en réserve.
– J’espère bien, si vous expérimentez des sorts aussi dangereux.
– Ah celui-là était presqu’inoffensif, tenta de rassurer Blackinn.

Inquiet, Donald ne voulait pas trop voir ce que Blackinn considérait comme offensif… Malgré une légère réticence, il remonta et pénétra dans le bureau du magicien, dévasté par une force apparemment hors du commun. « Ah va falloir tout refaire ici, quel carnage! » grommela-t-il en fouillant dans une armoire. Il en extirpa plusieurs fioles non identifiées, puis trouva enfin ce qu’il cherchait: une potion de régénération. Il la tendit à Donald qui la prit avec une légère pointe d’hésitation. « Ce n’est pas moi qui l’ai concoctée, si ça peut te rassurer. Ça vient d’un prêtre pas mal puissant de ma connaissance. Les magiciens excellent malheureusement pas en régénération. »

Donald prit la potion et se sentit beaucoup mieux.

– C’est mieux maintenant? demanda Blackinn.- Oui, merci, approuva Donald.
– Alors qu’est-ce qui t’amène ici?
– Hellora, la démone bleue.
– Elle a un nom maintenant, commenta Blackinn. Intéressant.
– Oui, elle en avait un à l’époque, mais j’essayais de l’oublier pour ne plus penser à elle.
– Oh, dis-moi pas que tu penses toujours à cette créature!
– Oui, j’y pense encore, avoua Donald, mais moins souvent. Le problème est que le bouclier qu’on a élaboré ensemble est de moins en moins efficace. On dirait qu’il prend de plus en plus d’énergie. Je me sens régulièrement fatigué. Et chaque fois que je marche près de gens, je dois me battre contre la tentation d’essayer de grimper sur leur dos.
– Ah oui? Curieux, ça, commenta Blackinn. Et j’imagine que tu penses aux réactions des gens qui subiraient pareil traitement, leur surprise, leur mécontentement.
– Oui. J’imagine que peut-être certains me laisseraient faire, d’autres crieraient au scandale, d’autres me feraient un sermon de tous les diables.
– En effet, approuva Blackinn. Alors tu veux que cessent toutes ces tentations parce que tu penses que c’est elles qui te grugent de l’énergie et provoquent la fatigue.
– Oui, c’est ça, approuva Donald. Si la fatigue passe pas, après ça, j’en serai à croire que j’ai perdu toute motivation à pratiquer mon métier. Mais je ne me sens pas assez en forme pour chercher un maître et apprendre un nouveau métier.
– Oui, je comprends parfaitement cela, compatit Blackinn. On va tenter de traiter cette fatigue ensemble. Je crois avoir une idée de ce qui se passe.
– Ah oui?
– Tu sais, Donald, expliqua Blackinn, la manipulation d’images mentales n’est pas une science exacte, pas parfaite du tout. Parfois les séquences trouvées fonctionnent un bout et puis se brisent. D’autres fois, elles ont des effets secondaires. D’autres fois encore, elles ne traitent que la surface des choses. C’est ici le cas, comme je m’en rends compte maintenant. La démone bleue semble avoir cassé quelque chose en toi, un peu comme un rouage d’une horloge. Tu devras peut-être, jour après jour, remettre ce petit rouage cassé à sa place. Est-ce que certaines personnes te tentent plus que d’autres? D’autres moins?
– Les enfants me tentent pas du tout, réfléchit Donald. Je suis trop lourd; ils pourraient pas me supporter. La dernière fois que j’ai vu mon frère, j’ai été très tenté. Il y a aussi Annie qui m’a fait bien souffrir.  Mais pourtant, aucune tentation quand j’ai marché près u forgeron. Ah oui, le chevalier Jeff, aussi, j’ai peur de même le toucher.
– Super! encouragea Blackinn. Si certaines personnes te tentent moins que d’autres, on peut utiliser ça comme palliatif. L’idée est de transformer l’image mentale des personnes que tu voudrais toucher pour incorporer des composantes de personnes qui te laissent indifférents. Quand tu sens que tu vas agripper ou monter sur le dos d’un passant, focalise ton esprit sur lui et pense au forgeron. Ton esprit n’a aucune idée de comment structurer l’image mentale du passant; guide-le en lui ajoutant des composantes du forgeron qui te rendront moins sensible à la tentation.
– Je pourrais aussi inclure des composantes de Jeff, suggéra Donald. Je le connais mieux et c’est vraiment une résistance que je ressens à le toucher, pas une simple indifférence.
– Jeff est pour toi un symbole d’autorité, expliqua Blackinn, parce qu’il est chevalier, serviteur du roi. N’utilise son image mentale qu’en dernier recours, si le reste échoue, parce que sinon tu vas altérer ton interaction avec la personne réelle. Avec une image plus faible, le correctif risque moins d’impacter l’interaction; il y aura moins de chances que l’autre, s’il t’aborde, se rende compte que tu as joué avec son image mentale.
– Et j’aurai à faire ça souvent? demanda Donald.
– Toute ta vie, répondit Blackinn, parfois plusieurs fois sur la même personne. L’esprit est un mécanisme têtu qui obéit pas aux ordres come un soldat. Cette non obéissance est aussi un précieux mécanisme de protection, sinon nous serions tous malléables et servirions des dieux ou des démons de façon inconditionnelle.
– Oui, mais si j’affrontais la démone bleue, est-ce que ça ne pourrait pas me renforcer et réparer le rouage cassé? proposa Donald.
– Peut-être, peut-être pas, répondit Blackinn.
– De toute façon, enchaîna Donald, la démone est disparue et ne revient plus.
– Ça je peux arranger ça. Je connais un rituel qui va nous permettre de l’invoquer, au lieu et au moment qui te conviennent. Tu devras procéder exactement comme avec le démon noir et après, on verra.
– Ok, approuva Donald. Je pense être prêt.
– Tu penses?
– Pas sûr, en fait, commença à douter Donald.
– C’est parfait que tu doutes, rassura Blackinn. Une épreuve n’en est une que lorsqu’il y a risque d’échec. Sinon, on se ment à soi-même et on gaspille son énergie dans une tâche triviale qui ne sert qu’à occulter de vrais problèmes.
– Alors on y va, dans ce cas! Je pense pas être plus prêt dans un mois qu’aujourd’hui. Où dois-je aller pour l’épreuve?
– La forêt juste derrière ma tour. Vas-y dans trois jours. Va au sud et atteins la clairière. La démone y apparaîtra. Demande-lui alors de te montrer où trouver des champignons semblables à ceux-ci. Elle voudra te faire monter sur son dos. Tu devras refuser et la suivre dans les bois. Ce sera dur, crois-moi, et elle te tentera maintes et maintes fois. Mais tu vas y arriver avec ce qu’on a appris.
– Parfait, Blackinn, je ferai ainsi, affirma Donald.
– Ne la laisse surtout pas t’emmener dans un autre plan, avertit Blackinn sur un ton sentencieux. Tu pourrais y rester coincé pour toujours!
– …
– Elle pourrait te faire croire qu’il y a de meilleurs champignons ailleurs que dans le plan matériel, expliqua Blackinn. Insiste en disant que tu as besoin de ça pour un rituel magique et que les plantes d’autres plans ont des propriétés non désirables. C’est très important, Donald, ne néglige pas ça; tout le reste pourrait ne plus rien servir si tu le fais.

Pendant les trois jours qui suivirent, Donald ressentit un mélange d’excitation, d’anxiété et de peur. Que se passerait-il s’il échouait contre la démone? Est-ce que cela ne briserait-il pas un autre rouage en lui? Et en cas de succès, Donald serait-il vraiment guéri ou aurait-il tout simplement gagné une stupide bataille inutile de plus? Confus, Donald se demanda s’il ne serait pas aussi bien laisser tomber cette épreuve et se résoudre à finir ses jours chez son frère, qui lui avait à quelques reprises offert de l’accueillir chez lui si jamais il ne pouvait plus vivre seul et travailler, accablé par la fatigue incessante.

Il n’y avait aucune alternative. Personne ne connaissait le fonctionnement de l’esprit humain, se rendait compte Donald. Personne ne soignait les blessures en utilisant des connaissances logiques sur l’esprit et le corps. On se contentait plutôt d’incanter, utilisant astucieusement les arcanes pour obtenir des effets d’une façon aussi inusitée qu’incompréhensible, ou on confiait le travail à des dieux aussi distants qu’intransigeants.

Les trois jours (et trois nuits) écoulés, Donald se rendit à la clairière et y attendit une heure, deux, trois, puis retourna à la tour de Blackinn, bredouille. La démone ne s’était pas montrée le bout du nez.

– Ah Donald, mon pauvre ami, salua Blackinn, dehors, en train de ramasser des plantes.
– Bonjour grand magicien, commença Donald. J’ai fait selon vos conseils, mais la démone n’est pas apparue.
– Normal, Donald, expliqua Blackinn. Mon rituel d’invocation a échoué. Ça ne m’arrive presque plus jamais, je ne suis pas fier de mon coup. Au dernier moment, un maudit oiseau fou a croassé et m’a fait sursauter! J’ai perdu ma concentration et tout le rituel est à refaire, et j’ai perdu des composantes matérielles que je vais devoir me procurer.
– C’est ça que vous êtes en train de ramasser? On a besoin de plantes pour invoquer un démon?
– Non, les composantes sont plus difficiles à trouver. Un marchand est supposé en avoir dans deux jours. Là je ramasse des plantes pour un sort expérimental. Je voudrais me construire une cage végétale capable de confiner des monstres et se reconstruire en cas de dommage. Les sorts de confinement demandent trop de concentration et je me fais vieux. Il faut que je trouve un moyen de rendre mes expérimentations moins dangereuses.
– Ah, je vois. Alors je tenterai mon coup dans deux jours. Mais je suis de moins en moins sûr d’y arriver. Je pense toujours à Hellora et j’ai envie de la laisser faire, monter sur son dos. Juste imaginer son corps contre le mien me fait sentir mieux.
– Ok, on va utiliser une petite ruse pas très recommandée pour contrôler ça. Donald, fais bien attention à ne pas abuser de ça. Nomme-moi quelque chose que tu es incapable de faire.
– Forger une épée, affirma Donald.
– Ah là là, que l’esprit est si habile à se créer des limites artificielles! s’exclama Blackinn. Si forger une épée est si important pour toi, va voir le forgeron et demande-lui de t’apprendre une partie de son art. Tu réussiras, pas parfaitement, mais tu réussiras, parce que tu as deux mains, tu as un cerveau et tu peux apprendre. Trouve-moi autre chose.
– Je sais pas moi, réfléchit Donald, voler? Mais tu me diras que je peux apprendre la magie pour faire ça. Alors…
– Oui, c’est bien vrai, mais voler t’est pour le moment impossible, tandis que ce l’est pour Hellora. C’est de ça dont on a besoin. Et qu’utilise-t-elle pour voler? Ses ailes non? Si tu montes sur son dos, tu toucheras ses ailes, inévitablement. Concentre-toi, Donald, entraîne-toi à détester ces ailes, parce qu’elles font quelque chose que tu ne peux pas faire!
– Mais c’est complètement fou! s’exclama Donald. Je veux pas me rendre jaloux pour des ailes que je n’ai pas! La jalousie, on m’a toujours dit que c’est mal, négatif.
– Oui, je sais, avoua Blackinn, et je suis très heureux que tu t’en rendes compte. La technique que je te montre aujourd’hui est dangereuse si utilisée abusivement. Si tu méprises les mains du forgeron parce qu’il peut travailler le métal et pas toi, si tu détestes les yeux de l’oracle parce qu’il peut voir l’avenir et pas toi, si tu voudrais coudre la bouche du barde parce qu’il peut chanter et pas toi, si les pieds de la danseuse te donnent des envies de meurtre parce que tu ne sais pas danser, tu en viendras vite à détester l’humanité toute entière et cela te grugera plus encore que tous les démons réunis! Mais te créer du mépris pour les ailes d’une seule démone bleue, si ça peut t’aider à y résister, ça me semble raisonnable.
– Ouin, fit Donald, dubitatif.
– Tu n’es pas obligé d’utiliser cela. Fais-le si le mal devient trop prenant, sinon laisse ça de côté. C’est une arme de plus.
– Je vous en remercie, grand magicien.

Donald retourna à ses doutes et à son désespoir. Il ne dormit pas bien pendant ces deux jours et ressentit à maintes reprises fatigue et désespoir. Il put trouver un peu de réconfort à la taverne, en buvant de la bière, et grâce à une vieille flûte en bois que son père lui avait donnée. Il n’arrivait pas à en jouer très bien, mais ces derniers temps, il avait fait quelques progrès.

Il ne cessait de penser et repenser à Hellora de sorte qu’il finit par s’y mettre et se créa du mépris pour les ailes. Il parla de son aventure à son frère et à son ami. Tous deux lui dirent que ça ne valait pas le coup de tenter ça. « Ta volonté ne s’envolera pas », lui certifia son ami. « Au pire tu pourras toujours venir rester chez moi » le rassura son frère. Mais rien ne put dissuader Donald de se confronter à son épreuve.

Le jour fatidique enfin arrivé, Donald se présenta à la clairière. Il dut encore y attendre une heure. Hellora lui apparut alors et commença à lui parler. Donald lui répondit, lui parla des derniers mois, et puis il lui demanda de lui montrer où pouvaient se trouver les champignons désignés par le magicien.

– Alors tu veux des champignons rouges comme ceux-là, récapitula Hellora. Il y en a dans la forêt, mais c’est très loin d’ici. Je peux t’emmener dans un autre plan où ils sont plus gros et plus nombreux.
– Non, s’empressa de protester Donald, légèrement anxieux a l’idée qu’Hellora puisse le téléporter là-bas sans plus attendre. Il me faut cette taille-là, et ceux du plan matériel. C’est pour des potions.
– Ah les potions, j’y comprends pas grand-chose là-dedans. Je sais pas pourquoi ce sont ces champignons dont toi ou ton maître magicien avez besoin, alors je peux pas protester plus. Je vais te mener dans la forêt du plan matériel alors.

Hellora tenta immédiatement d’agripper le bras de Donald. Ce dernier faillit s’y abandonner et laisser la démone le porter jusqu’à destination. Il se ravisa à temps.

– Non, Hellora, je veux marcher, demanda Donald. Il faut que je puisse retourner là-bas si j’ai besoin de plus de champignons.
– Mais Donald, s’objecta la démone, je serai toujours là pour toi.
– Tu l’as pas été ces derniers mois, lui rappela Donald.
– Je sais, j’étais occupée dans mon plan natal. J’ai dû suivre un nouvel entraînement et me suis blessée. La convalescence a duré des semaines. Je suis là maintenant.
– Mais tu le seras pas toujours, argumenta Donald. Tu as tes propres obligations et j’ai les miennes. J’ai besoin de ma volonté pour les miennes.
– Comme tu veux, fit à contre-coeur Hellora, mais la route va être difficile.

Hellora mena Donald dans la forêt. Il fallut traverser des endroits où la végétation se faisait dense, où il y avait des racines partout et régulièrement, Hellora tentait d’agripper Donald pour lui faire franchir des racines, un ruisseau et même une clairière. Donald ne réussit pas toujours à résister, et sa volonté flancha au moment où il survola la clairière sur le dos de la démone.

– On va s’arrêter ici, proposa Hellora. On va en profiter pour manger un peu.
– Bonne idée, approuva Donald.

L’homme profita de ce répit pour manger quelques rations qu’il avait emportées, mais il œuvra aussi à rétablir son lien avec l’énergie universelle et à solidifier son bouclier contre la tentation.

Hellora et Donald marchèrent encore pendant une heure. Régulièrement, Hellora tentait de soulever Donald qui devait résister, décliner et parfois même se débattre un peu. Puis un moment donné, Hellora en eut assez et se choqua. « Si tu veux pas que je t’aide, t’aurais dû me le dire dès le début. Toutes les fois que j’t’ai aidé, c’était pas nécessaire en fait et tu m’as laissé faire juste pour profiter de moi! Débrouille-toi tout seul, alors! » Sans laisser le temps à Donald de s’expliquer, Hellora disparut, le laissant seul au beau milieu de la forêt.

Donald chercha pendant près d’une heure, espérant trouver par lui-même ces maudits champignons. Il n’y parvint pas. Il avait par contre pris grand soin de mémoriser par où ils étaient passés et put, après près de cinq heures et une nuit dans une petite grotte, retourner à la tour de Blackinn. Il y monta penaud et frappa à la porte du bureau.

– Entrez, cher ami, annonça Blackinn.
– Maître, commença Donald, la mine basse. J’ai échoué.
– Alors apporte-moi ces champignons. Au moins ils seront utiles pour une nouvelle potion.
– J’ai même pas les champignons, s’excusa Donald, anxieux à l’idée d’avoir déçu le magicien à un point qu’il n’avait même pas imaginé.
– Alors là je n’y comprends plus rien. Tu es revenu en vie de la forêt, la démone a réintégré son plan d’origine et tu n’as pas les champignons. Que me manque-t-il pour comprendre ce qui s’est passé? Tu es allé dans la forêt, au moins?
– Je crois avoir mal compris l’épreuve, alors, se questionna Donald. J’ai bien rencontré Hellora, elle a voulu me mener dans un autre plan pour avoir des champignons plus gros et j’ai refusé. Elle a voulu me porter sur son dos pour me mener plus rapidement dans la forêt et j’ai refusé.
– Si tu avais accepté la première offre, Donald, soit tu aurais les champignons, soit tu serais toujours là-bas. Si tu avais accepté la deuxième offre et pas la première, tu aurais les champignons et serais sans doute aussi déçu et anxieux qu’en ce moment.
– Alors peu importe comment ça s’est fini, je pouvais pas réussir? demanda Donald. À force d’avoir trop refusé l’aide d’Hellora, elle s’est choquée, est disparue et m’a laissé là, seul, dans la forêt.
– Pense, Donald, pense. Si tu l’avais laissée te mener dans un autre plan pour ensuite résister à ses charmes comme tu l’as bien fait ici, dans le plan matériel, elle t’aurait traité exactement de la même façon qu’elle l’a fait.
– Alors je serais coincé là-bas, constata Donald avec un frisson.
– Oui, Donald, oui, tu as réussi, mon ami. C’était normal que la démone se mette en colère, je m’attendais à cette réaction. En refusant son aide, tu l’as privée de sa source d’énergie. Elle le faisait pas par bonté de cœur, seulement pour que tu t’attaches à elle, y pense toujours et la veule comme le plus beau des diamants.
– Et les champignons dans tout ça? demanda Donald, encore un peu confus et sous le choc.
– On s’en tape, affirma Blackinn, j’en ai plein et ça sert presque à rien. C’était juste un prétexte. Cette espèce-là est rare et ne se trouve que dans un secteur de la forêt. Si ça se trouve, Hellora ne savait même pas qu’il y en avait et où les trouver! Elle t’aurait fait tourner en rond jusqu’à épuisement puis t’aurait mené dans un autre plan pour aller en chercher, et le manège aurait recommencé là-bas. Va, maintenant, repose-toi, reprends des forces.
– Merci, grand magicien. Votre sagesse est très impressionnante.
– Ah, Donald, une dernière chose. Tiens-moi au courant des résultats du traitement. Je connais une autre personne, dans un autre plan, qui a un problème semblable au tien et voudrais bien lui venir en aide.
– Oui, mais dans ce cas, proposa Donald, ce serait peut-être mieux que je parle avec cette personne directement. Ne pourriez-vous pas m’envoyer là-bas?
– Non, la barrière entre les deux plans est trop épaisse. Il faudrait un magicien de niveau très élevé, peut-être plus que les dieux, pour la franchir! Je communique avec cet homme à travers un aventurier qui a établi un lien mental avec lui.
– Et qui est cet aventurier, peut-être pourrais-je le retrouver?
– N’essaie pas, il est à des milliers de kilomètres. C’est un demi-elfe du nom d’Anastase et il se balade en compagnie d’un demi-orc, Arbogast, qui peut parfois être imprévisible et intimider ceux qui croisent sa route. J’essaie de trouver un moyen de les amener ici, parce que je voudrais bien offrir à Arbogast un enchantement pour son épée et quelques nouveaux sorts à Anastase. Si je réussis, ou s’ils viennent par leurs propres moyens, je tenterai de vous mettre en contact, mais je promets aucun résultat. Anastase a plus ou moins conscience du lien qui l’unit avec son correspondant de l’autre plan. La communication sera probablement impossible directement, seulement par songes.

Donald, un peu déçu mais très intrigué, repartit. Quelques jours passèrent et Donald sentit qu’il retrouvait des forces. La fatigue le quitta enfin. Il dut utiliser la manipulation d’images mentales plusieurs fois, mais il y parvint plus facilement. Hellora ne revint jamais hanter son esprit; il l’avait conjurée pour de bon cette fois!

Intervention divine

Pour la énième fois, j’enfilai ma tenue protectrice, vérifiai le bon fonctionnement des modules de vol et des champs d’énergie de protection, puis repartis en exploration. Il me fallait trouver au moins un couple d’abeilles tropicales et quelques bûches de bois magique pour mes futures créations. Je ne parvins à rien obtenir de tout ça. Je passai trois jours dans la jungle, cherchant sans relâche, sans pouvoir trouver quoi que ce soit.

Désespéré, il ne semblait y avoir aucune autre solution que le passage dans un nouveau monde. Mais je ne voulais pas repartir de zéro, renonçant à mes outils, mon armure et mes ressources. Je disposais à présent de milliers de lingots de fer et d’or, en plus d’un peu de cuivre et d’étain. Dans une pièce au sous-sol aménagée à cet effet, j’avais planté des buissons spéciaux capables de produires des baies métalliques. Quand je faisais cuire ces baies, j’obtenais des pépites du métal correspondant, que je pouvais recombiner en lingots. J’ai vite installé une machine pour récolter les baies quand elles étaient matures et programmé mon système matière/énergie pour qu’il traite automatiquement les baies, les envoyant dans un four pour leur conversion en pépites. J’avais travaillé fort pour mettre tout ça en place. Ce n’était pas parfait, mais je voulais continuer avec ça plutôt que tout recommencer.

J’ai aussi travaillé longtemps pour construire un système de production d’énergie. D’abord j’ai construit un appareil permettant de brûler de la matière inutile. Les résidus produits peuvent être envoyés dans une autre machine capable, avec l’aide d’énergie, de produire de la matière universelle qui peut être convertie en d’autres choses. En combinant cette matière universelle et de la pierre lumineuse, j’ai obtenu un nouveau matériau, le sunnarium. Ce nouvel élément permet de capter une plus grande portion de la lumière solaire. De plus, en combinant le sunnarium et de l’uranium, j’ai obtenu un matériau irradié permettant de produire une faible quantité d’énergie même en l’absence de soleil. Ces panneaux solaires avancés se sont avérés très utiles pour augmenter ma production d’énergie.

J’ai aussi mis en place une machine coupant les arbres matures et récoltant le bois et les pousses. Un système de tuyaux envoyait les pousses dans une machine les replantant et une partie du bois dans des fours électriques pour en obtenir du charbon. Le charbon servait à son tour à faire bouillir de l’eau. La vapeur obtenue est envoyée dans un four traitant encore plus de bois ainsi que dans des moteurs et une turbine produisant de l’électricité.

J’avais eu vent d’un ancien rituel permettant d’invoquer un dieu ou une déesse de mon choix pour exaucer un souhait. Pour accomplir ce rituel, j’aurais besoin de construire une plateforme de 25 mètres carrés en briques du Nether. À chaque coin, je dressai un totem en empilant trois blocs d’obsidienne. La chose faite, je plaçai un bloc de roche rouge au centre de mon autel sacrificiel et y allumai un feu. La roche rouge permet de faire durer le feu indéfiniment.

En utilisant des planches de bois et une roche magnétique rouge qui permet de produire un faible courant électrique, je me confectionnai des blocs capables de produire des notes. Je mis en place un ordinateur capable d’émettre vers les blocs musicaux, puis passai une journée à programmer la machine pour qu’elle émette un son rhythmique. Voilà ce qui permettrait de produire une musique rituelle nécessaire pour invoquer les dieux.

Lorsque je crus que tout était fin prêt, je me rendis compte que j’avais oublié une étape: frapper les totems d’une plaque de bois identifiant le dieu à invoquer. En théorie, je pouvais invoquer quatre dieux différents, en nommant chaque totem individuellement. Non, ce serait trop dangereux, car les dieux peuvent entrer en conflit entre eux et s’entre-déchirer. Je choisis donc une seule déesse: Ardnas, la Créatrice, celle qui soutient l’ombre et la lumière, permet l’existence du gazon et des animaux et unit le monde de la surface avec certains autres âges et dimensions.

Utilisant une feuille de papier, j’inscrivis mon souhait: déplacer ma base vers un monde neuf, regorgeant de nouvelles ressources et peuplé de nouvelles créatures. Puis je jetai ça au feu. Rien ne se passa. Que manque-t-il donc? Ou bien est-ce que ce rituel n’est qu’une stupide farce? Ah, oui, je sais: le sacrifice. Il faut jeter dans le feu un animal ou un ennemi.

J’allai me chercher un cochon dans mon enclos, le capturant avec un filet, puis je le relâchai dans le feu. L’animal poussa un cri et mourrut. C’est alors qu’un épouvantable coup de tonnerre se fit entendre. Tout sembla disparaître dans un éblouissant kaléidoscope de couleurs, puis tout devint blanc.

Lorsque je repris mes esprits, apparemment rien n’avait changé. Mon autel était disparu, mais à part ça, la base était là et autour de moi, le paysage était le même. Un peu déçu, je retournai à la base pour constater des dégâts considérables. Tout le câblage électrique alimentant mes machines en énergie avait été détruit. Les panneaux solaires avancés étaient disparus, réduisant l’apport en énergie de façon significative. Mon système de production de bois pour obtenir du charbon destiné à mon brûleur à vapeur était paralysé. La salle de magie était entièrement détruite et tous les livres de liaison étaient disparus!

J’ai passé des jours à tout réparer, tout reconstruire. Un moment donné, j’ai trouvé une page dans un coffre. La déesse Ardnas m’avait répondu et apparemment exaucé… partiellement.

« Homme, je n’ai pas aimé ton sacrifice, parce que tu n’as fourni aucun effort pour obtenir ta proie. J’aurais mieux aimé que tu chasses ce cochon et l’amène avec des carrottes ou une corde plutôt que le transporter dans un filet magique. Mieux encore, tu aurais dû attendre la nuit qu’une créature hostile surgisse et attirer cette créature dans le feu, au péril de ta vie! En plus tu as utilisé des machines pour produire la musique rituelle tandis que j’aime beaucoup mieux qu’elle soit jouée par de vraies personnes. C’est pour cela que j’ai tout détruit les systèmes qu’il y a dans ta petite base. Tu passeras les prochaines semaines à tout essayer pour remettre en état et frustreras sans cesse, et peut-être un jour seras-tu effectivement obligé de déménager ton stock dans un nouveau monde. Mais au moins, tu auras ton nouveau monde. Regarde autour de toi: tout est là, tout est neuf. Va, et ne m’invoque plus, sinon je déchaînerai sur toi une colère destructrice! »

Malgré mes erreurs dans mon rituel, Ardnas a été plutôt clémente avec moi. Toute la terre autour de ma base était neuve, jeune, regorgeant de ressources. Il ne me fallut pas longtemps pour trouver des bûches magiques et de nouvelles rûches. Je ne sais pas si c’étaient des abeilles tropicales, mais il y avait un espoir.