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Récit

Remords et parjure

Jeanne était troublée. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait laissé quelque chose d’aussi horrible se produire. Même en temps normal, ça n’avait pas de bon sens de faire ça. C’était pire en temps de pandémie, en parfaite violation avec les consignes de distanciation sociale si maintes fois répétées dans les lieux publics et par les médias. Une voix intérieure évoquant son père lui répétait sans cesse qu’elle avait agi de façon irresponsable, que son comportement allait contribuer à obliger le gouvernement à interdire les rassemblements privés jusqu’à ce que cette pandémie finisse complètement. Jeanne en vint même à craindre que son conjoint, qui avait aussi participé à l’activité prohibée, lui en veulent pour avoir laissé pareille chose se faire et décide de la laisser. Il pouvait aussi se lasser qu’elle se plaigne et culpabilise, et la laisser pour ça! Jeanne se sentait seule, coupée de tous. Elle ne pouvait parler de l’expérience à personne, de peur de se faire juger. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’est se répéter à elle-même qu’elle n’avait pas de symptômes et qu’elle n’avait pas été exposée à la COVID-19 les jours précédant l’activité. Il se pouvait donc qu’elle ne l’ait pas transmise aux autres.

Tout avait commencé le lundi, 7 septembre 2020, jour de la fête du travail. Jeanne et son conjoint Robert avaient invité trois amis: Annie, son conjoint Simon et Alain, célibataire endurci, qu’ils appréciaient beaucoup. Tous les cinq travaillaient à domicile depuis le début de la crise et vivaient à Saint-Hyacinthe, relativement loin des grandes villes où la pandémie régnaient en maîtresse. Ils s’amusèrent beaucoup à se moquer des gens de Montréal. Plein de préjugés, ils prétendaient en riant qu’ils allaient tous se contaminer parce qu’ils refusaient de porter le masque. L’avenir, selon eux, appartenait aux gens habitant en région!

Alain, pour sa part, était certain qu’il n’y avait pas de pandémie, ou du moins n’y en avait-il plus, et prêcha maintes et maintes fois cette théorie de la conspiration. Il montra des vidéos qu’il avait rassemblée dans un dossier, compara la COVID-19 à une grippe statistiques à l’appui, compara la propagation de la maladie au Québec avec d’autres pays où les mesures sanitaires étaient moins strictes, mais étrangement, il ne tint pas compte des États-Unis où la maladie est pas mal moins sous contrôle qu’ailleurs. Annie était bien choquée de ça, Robert aussi, Jeanne n’osa pas se prononcer mais trouvait tout cela lassant. Ne pouvait-on pas parler d’autres choses? Non, parce que la pandémie était devenue la vie, la seule chose existant en ce monde en déchéance.

L’alcool coula à flot ce soir-là, il se fuma plusieurs joints et les barrières tombèrent. Jeanne ne sait plus exactement comment c’est arrivé, mais les cinq ont fini couchés dans le salon, ayant envie de dormir. Jeanne avait les yeux fermés quand elle crut sentir la main de Robert lui jouer dans les cheveux, puis ses bras l’enlacer. Une autre main se mit à la flatter dans le cou et Jeanne se fit enlacer par d’autres bras. Lorsqu’elle se rendit compte que deux hommes la touchaient en même temps, Jeanne était trop fatiguée et trop ivre pour se défendre et elle se laissa aller. Elle se mit à les embrasser et ressentit du plaisir. Cela finit qu’Alain aussi se jeta dans la mêlée. Les trois hommes couvrirent les deux femmes de baisers, les enlacèrent et les femmes firent de même. Cela se termina dans le lit. Oui oui, les trois hommes passèrent sur les deux femmes. Cela se fit au moins avec protection, mais le condom ne bloque pas la propagation de la COVID-19.

Le lendemain, Jeanne avait honte d’elle-même. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu laisser tomber toutes ses barrières à ce point-là. Robert, lui, ne semblait pas s’en faire plus qu’autre chose, considérant que c’étaient des choses normales de la vie, à s’y attendre après un confinement si long. Cela titilla Jeanne de demander l’avis de son amie Annie, mais elle n’osa pas. Elle en parla à Robert qui s’objecta, lui suggérant de se reposer au lieu de déranger Annie. Peut-être son amie n’avait pas encore pensé aux répercussions de tout ça. « Cesse donc de trop penser, ma belle », lui suggéra Robert. « C’est fait, on ne peut pas revenir en arrière. Te sens-tu mal? Moi je sens pas de symptômes. C’est le plus beau pied de nez qu’on a fait à la COVID-19 qui soit, moi, à mon avis. » Et Robert éclata de rire. Jeanne trouvait ça épouvantable. Elle ne pouvait à peine imaginer la réaction d’Alain, qui serait encore plus irresponsable!

Pendant les jours qui suivirent, Jeanne fut confrontée à d’indescriptibles crises d’anxiété. Craignant pour sa santé et celle des autres, elle ressentit des palpitations puis sa gorge se mit à lui picoter. Pire encore, elle se remémorait la partie de jambes en l’air et en ressentait du plaisir. Elle se rendait compte qu’une partie d’elle-même voulait le refaire!!! Pourtant son conjoint ne pouvait-il pas soulager cette pulsion-là? Pourquoi ressentait-elle ce besoin débile que d’autres hommes qu’elle ne connaissait même pas tant que ça la touchent? Perplexe, Jeanne ne put soutenir un pareil flot de pensées et d’émotions. Avoir suivi les conseils d’Annie qui avait tenté à quelques reprises de l’initier à la méditation, peut-être Jeanne aurait-elle pu observer ses pensées, les laisser passer, et son anxiété diminuant, observer la corrélation avec les symptômes. Cela lui aurait permis de savoir si son petit mal de gorge était psychosomatique ou pas.

Ne disposant pas des outils nécessaires, Jeanne fut à la torture. Elle se mit à avoir des chaleurs, de plus en plus souvent. Se pouvait-il que ce soit de la fièvre, se demanda-t-elle? Non, c’est sporadique, ça ne persiste pas. Oui, ça revient tout le temps. Le troisième jour, elle commença à tousser un peu. Robert lui dit de se calmer, que ce n’était qu’une toux, mais Jeanne insistait qu’elle avait super chaud, qu’elle faisait peut-être de la fièvre. « Je me sens super mal! » se plaignit Jeanne, aux bord des larmes. Robert tenta de la raisonner: « Jeanne, logiquement, où penses-tu avoir été exposé à la COVID avant lundi dernier? Il y a plus de chances que ça vienne d’Alain qui s’en fout et se protège pas ou mal. Logiquement, c’est Alain qui va développer les symptômes en premier, pas nous. Là parce qu’on a fait ce qu’on a fait, on est synchronisés, si un tombe malade, on a tous des chances de l’avoir. C’est tout, ça va pas plus loin que ça. On ira se faire tester si un est malade. » Mais Jeanne se sentait mal, elle insista. Robert, certain que sa conjointe était en proie à des symptômes psychosomatiques, finit par perdre patience. « On dirait vraiment que t’essaies de te convaincre que t’es malade. Ça va pas t’acheter une conscience d’aller te faire tester pis bavasser tout ce qu’on a fait, là. On va juste avoir du trouble puis ce sera tout. On va le faire si la toux empire ou si les chaleurs lâchent plus, mais ça va pas être cool du tout, et les autres qui sont probablement corrects vont nous en vouloir à vie, après. Tu le sais bien, la fièvre pour la peine, ça va te donner de la misère à dormir. T’as passé une bonne nuit, pourtant. » Plus ou moins, Jeanne avait du mal à dormir, rongée par la culpabilité.

Jeanne fut quelque peu rassurée, jusqu’au bulletin de nouvelles du soir, où on annonçait que les récalcitrants refusant de porter le masque se verraient exposés à des amendes pouvant aller jusqu’à 6000$. « Robert, commença Jeanne, après avoir entendu cela, si on peut avoir une contravention de 6000$ juste pour pas avoir porté le masque, il me semble que ce qu’on a fait c’est genre mille fois pire. Penses-tu qu’on pourrait aller en prison pour ça? J’VEUX PAS ALLER EN PRISON!!! » Et puis Jeanne fondit en larmes, désemparée, à bout de moyens. Robert tenta de la raisonner encore: « Tant qu’on n’est pas testé positif, c’est sûr qu’on n’ira pas en prison. Dans une semaine et demi, on sera fixé. J’suis presque sûr qu’on n’a rien. Là on a deux choix, ma belle: on va se faire tester puis on prend le risque d’être obligé de raconter notre salade, puis répondre devant les autorités de ce qu’on a fait, ou bien on garde notre énergie pour contrôler les symptômes qu’on observe, on reste le plus isolé possible des autres, et on attend que ça passe. Tant qu’on n’a pas de misère à respirer, ça peut passer, qu’y disent. C’est pas juste pour nous qu’on fait ça, là. Si on nous oblige à tout raconter, faudra qu’on dénonce Annie, Simon pis Alain. Y vont avoir du trouble eux aussi tandis qu’y sont peut-être bien corrects. » Sur le coup, Jeanne approuva.

Après le souper, elle contacta son amie et lui raconta son dilemme. Annie lui répondit qu’elle et Simon allaient très bien, qu’il n’y avait pas à s’en faire. Annie regrettait certes d’être allée aussi loin ce soir-là et se jura de ne jamais le refaire, mais il n’y avait pas à craindre d’avoir contracté le virus. Annie aussi suggéra à Jeanne de se reposer et prendre de grandes respirations. Jeanne se félicita intérieurement de ne pas avoir partagé avec Annie son désir secret de réitérer l’expérience, un désir qui revenait parfois, même après plusieurs jours, craignant encore de se faire juger.

Il y eut ensuite encore une crise pendant laquelle chaque fois que Jeanne joignait les mains, elle ne pouvait cesser de penser à celles de Simon ou Alain dans les siennes. Cela devint si intense qu’elle en pleura. Robert tenta de la rassurer en vain, il essaya de lui prendre les mains, ce qui lui fit pousser un cri, car elle crut sentir le contact des autres hommes! Heureusement, cela passa, et elle et Robert purent s’enlacer et se caresser sans que ça ne la rende folle.

Mais le lendemain matin, à l’idée que les rassemblements privés soient interdits à cause de sa connerie et qu’elle ne puisse plus jamais revoir sa mère, ce fut trop et elle fit une crise de panique. Elle avait de la misère à respirer. Rendu là, il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’appeler le 911, ce que Robert fit à contrecœur. Lui aussi craignait pour d’affreuses conséquences s’ils devaient raconter tout.

On refusa que Robert monte dans l’ambulance avec Jeanne, malgré l’insistance de la femme en panique. Il a fallut lui administrer un calmant pour la stabiliser. Robert, ne pouvant rester seul chez lui, suivit l’ambulance en voiture. On refusa d’abord de le laisser entrer à l’hôpital, jusqu’à ce qu’il demande à se faire tester pour la COVID-19.

Rendue à l’hôpital, Jeanne se fit elle aussi tester pour la COVID-19, on lui administra un autre calmant parce qu’elle ne cessait de crier et on la plaça dans une salle à pression négative au cas où elle soit infectée. Robert, pour sa part, se retrouva dans un bureau qui se transforma vite en salle d’interrogatoire! On le pressa comme un citron, jusqu’à ce qu’il fonde en larmes et raconte tout. « Est-ce que vous vous êtes embrassés? » a demandé l’infirmière après avoir obtenu les aveux complets. Quand Robert a déclaré que oui, l’infirmière a perdu contenance et a lancé « FUCK! Ben voyons, c’est quoi vous avez pensé là? » Robert, perplexe, ne sut que répondre.

L’infirmière décontenancée rapporta l’épouvantable histoire à sa supérieure qui poussa des jurons, éberluée par l’insouciance de ces gens. Ne connaissant aucun protocole pour gérer une situation aussi grave, elle contacta la santé publique. On recommanda que les cinq participants soient tous testés et placés en isolement préventif en attente du résultat. L’infirmière qui avait parlé à Robert revint dans la salle pour lui annoncer ça. Sa conjointe, quelque peu remise sur pied, fut admise dans la salle.

On leur expliqua la suite des choses. Avec un léger pincement au cœur mais résolu à assumer les conséquences de son erreur, Robert contacta Annie, Simon et Alain pour qu’ils se présentent à l’hôpital. Le couple coopéra et se présenta le jour même. Alain, persuadé de ne pas être atteint, refusa de se faire tester. Cela finit qu’il fallut que la police aille le chercher de force chez lui! Alain était choqué, cria et cracha, à tel point qu’il fallut lui mettre une cagoule sur la tête et c’est menotté qu’il aboutit à l’hôpital où il fut enfin testé! On cherchera longtemps pourquoi il n’aurait pas été plus simple qu’une infirmière passe chez lui et lui fasse le prélèvement, avec le soutien d’un policier, plutôt que transporter le gars à l’hôpital. La solution à ce mystère me semble décidément le prélude à de grands changements qui amélioreraient beaucoup la logistique dans le système de santé et les commissions scolaires, mais ce sont d’aussi inutiles qu’inefficaces conjectures.

Robert et Jeanne durent attendre cinq jours pour enfin obtenir les résultats du test. Ils étaient négatifs… tous les cinq! Les deux couples étaient soulagés mais conscient d’avoir reçu une douloureuse leçon de vie. Il ne faut plus jamais, au grand jamais, refaire ça! Ils se jurèrent de redoubler de prudence. Ils comprenaient à quel point ce n’était vraiment pas le temps de relâcher leur vigilance, le virus étant toujours présent.

Alain, pour sa part, était aux anges. Il le savait, depuis le début, que tout ça n’était qu’une supercherie, et il était certain d’en détenir la preuve, à présent. Certain qu’il avait déjà contracté la maladie, avant même le début de la pandémie, il était encore plus sûr de son coup, et se pavana en ville pas de masque, prêcha la bonne nouvelle comme un évangéliste fou! Il finit par avoir une contravention de plusieurs milliers de dollars pour ça.

Mais ce soulagement fut de courte durée, car il fut suivi d’une épouvantable mise en garde. En effet, quelques jours plus tard, la supérieure de l’infirmière qui a traité le cas de Jeanne la recontacta pour lui poser quelques questions au sujet de l’incident et lui a dit ceci: « Votre incident va être rapporté à la santé publique et ils vont ouvrir une enquête, pour essayer de savoir ce qui s’est passé exactement et mettre en place des mesures pour éviter que ça se reproduise ailleurs. » Jeanne demanda, inquiète, s’il se pouvait qu’elle se retrouve en prison à cause de tout ça. On lui a répondu qu’il fallait y penser avant, que là il allait falloir réparer cette connerie. « Mais on sait pas encore si des charges seront retenues ou pas. Ça va être décidé après la pandémie. » L’idée d’attendre des mois, voire des années, avant de savoir si un procès aurait lieu ou pas, était horrible pour Jeanne. « Mais ce qui pourrait vous aider, en cas de poursuite judiciaire, pour obtenir une réduction de peine, voire une absolution, c’est de présenter des excuses officielles, raconter de façon anonyme votre histoire et les conséquences que ça a eu. » Jeanne accepta, et Robert aussi. Annie et Simon aussi acceptèrent. Alain, lui, refusa catégoriquement, préférant même la prison plutôt que faire cela!

La supérieure mit Jeanne en contact avec un journaliste qui interrogea les quatre volontaires. Le journaliste écouta cette histoire, avoua trouver cela choquant, mais il ajouta ceci: « Je crois que ça n’aura pas assez de poids. Si on publie ça tel quel, les gens vont croire que la COVID-19 n’est pas un si gros problème que ça. D’autres vont tenter l’expérience que vous avez tentée, et n’auront pas la chance que vous avez eue. » Pour que ça dissuade les autres de répéter l’expérience, il fallait qu’il y ait des gens qui tombent malades, qui souffrent, selon le journaliste. Eh bien, on allait forcer les deux couples à raconter qu’ils avaient été infectés et malades pendant plusieurs jours! « Faudrait que vous disiez que vous avez jamais été aussi malades de votre vie. Ça va aider à sensibiliser la population à l’ampleur, à la gravité de la situation. » Jeanne, effrayée par la perspective d’aller en prison, décida de le faire. Robert, résigné, l’appuya. Annie et Simon refusèrent de se parjurer et n’eurent même pas le droit de présenter un témoignage! Le journaliste enregistra le discours de Jeanne et Robert, leur fit répéter plusieurs fois, ajouta des commentaires et cela fut publié dans les médias.

Gardons à l’esprit qu’aucune menace explicite de sanction pénale ne fut jamais proférée, seulement une possibilité de poursuites judiciaires après la pandémie. N’oublions pas non plus que le journaliste n’avait aucun droit de forcer Jeanne et Robert à mentir et que ce comportement non éthique aurait pu être rapporté à son employeur, faire l’objet de sanctions disciplinaires et salir sa réputation. Jeanne et Robert, dominés par la peur, ne purent que se conformer. Cela montre à quel point la peur est un moteur puissant pour soumettre les gens.

Alain, pour sa part, raconta toute la vérité et rien que la vérité, dans une vidéo qu’il diffusa sur les réseaux sociaux. Cette vidéo passa inaperçue, inondée dans la masse, et la vérité se perdit. Certains virent cette version et se dirent que ça n’avait pas d’allure, celle des médias était plus crédible. Ça ne se pouvait juste pas que ces cinq niaiseux puissent avoir fait une chose pareille et ne pas tomber malades.

Eh bien plusieurs mois plus tard, la pandémie prit enfin fin et il n’y eut aucune charge retenue contre les cinq participants de cette partie de jambe en l’air. Jeanne et Robert avaient donc sali leur âme pour rien en mentant, faisant croire à tous qu’ils avaient été malades tandis qu’il s’en étaient sauvés. Ce fut malgré tout pour eux une grosse leçon de vie, car ils savaient qu’ils avaient eu de la chance, ça aurait pu bien mal finir tout ça.

Mais Alain, lui, finit en prison et en psychothérapie. Il avait beaucoup aimé cette soirée de sexe et cela lui titillait de le refaire. Bien entendu, ses amis ne voulurent plus se réunir, trop effrayés de voir se reproduire un affreux dérapage. Alain insista trop et se les mit à dos. Il continua à prêcher la conspiration et reçut plusieurs amendes pour refus de porter le masque, jusqu’à même passer des nuits en prison à cause de ça. Pendant des mois, il avait joué et rejoué dans sa tête les scènes érotiques du grand trip à cinq. Il ne put jamais cesser d’y penser et repenser, après. Cela s’était incrusté en lui comme une grosse toile d’araignée. Tout lui faisait penser à Annie et à Jeanne. Il a fini par projeter ces femmes sur d’autres personnes et n’ayant aucun outil de pleine conscience pour voir ça venir, il se fit avoir et harcela des femmes, croyant inconsciemment revoir ses amies en elles. L’une d’elle finit par porter plainte et c’en fut fini pour lui. Alain ne s’en remettrait jamais complètement.

En plus, sa chance tourna peu avant la fin de la pandémie. Il contracta la COVID-19 parce que son compagnon de cellule l’avait et a tenté de lui faire des attouchements sexuels, et se retrouva aux soins intensifs, avec le respirateur artificiel. Oui oui, cela alla jusque-là! Quand il sortit de là, il était apeuré. Cela eut pour mérite de le calmer un peu et il parvint à obtenir une libération en attente de son procès, sous conditions bien évidemment. Sorti de là, il se conforma à toutes les mesures sanitaires en vigueur. Même après la fin de la pandémie, il continua à porter le masque et à adopter la distanciation sociale; il ne serait plus un danger pour quelque femme que ce soit de sitôt, celui-là. Il alla même jusqu’à se promener en ville et dans les commerces, prêchant haut et fort le port du masque en tout temps, pandémie ou pas! Malheureusement, aucun juge ne pourra convenir qu’il était hors de danger; Alain se retrouva en prison et en psychothérapie malgré sa « conversion ».

Cette affreuse histoire montre l’importance de l’observation, de la conscience de soi. Si une seule des cinq personnes durant cette soirée qui a mal tourné avait repris ses moyens, elle aurait pu ramener les quatre autres à l’ordre et faire cesser tout ça. Si Jeanne avait su se maîtriser, elle aurait évité la crise de panique et ne se serait pas retrouvée à l’hôpital. Si l’infirmière, après avoir écouté l’histoire de Robert, avait gardé un ton neutre et fait preuve de compassion plutôt qu’immédiatement juger, peut-être Jeanne et lui n’en seraient pas venus à mentir à tous pour tenter de se protéger d’une menace qui n’existait même pas. Peut-être, au pire, si les cinq étaient allés se faire tester le lendemain de l’incident, même s’ils avaient eu à raconter toute l’histoire, ça aurait mieux passé qu’après plusieurs jours et ils ne seraient pas senti forcés de raconter une fausse histoire à la population. Mais peut-être aussi, après tout, ceci était inévitable.

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La peur de Ron

Soulagé, Ron entra dans son appartement et retira son masque. Il venait de faire son épicerie pour la première fois depuis le confinement en raison de la pandémie. Ça n’avait pas super bien été, car certains articles avaient changé de place et les gens à qui il a demandé de l’aide ne lui répondaient pas, probablement effrayés par la transmission de la COVID-19. Lui aussi avait bien peur de contracter le virus. Dès qu’ils avaient commencé à parler du confinement, Ron s’était procuré un masque et s’était juré de le mettre chaque fois qu’il sortait de chez lui.

Ron était aveugle de naissance. La distanciation sociale et les flèches sur les planchers d’épicerie, cela lui posait des maux de tête abominables. Avant le confinement, il allait souvent à l’épicerie avec son frère qui vivait non loin de chez lui. Cela ne fonctionnait plus en raison du confinement. Il s’était certes pratiqué quelques fois à faire ses commissions seul, mais ça ne fonctionnait pas toujours bien et il devait souvent demander de l’aide à des gens.

Le paiement aussi posait des problèmes. Habituellement, il tendait sa carte de débit et la caissière l’insérait dans la machine ou la passait devant, mais là, on lui demandait d’approcher lui-même la carte de la machine. Il a fallu beaucoup de moyens pour réussir: un peu à droite, non plus à gauche, non plus vers le haut, jusqu’à ce qu’un autre client agrippe sans avertissement le poignet de Ron, qui en fut déconcerté et apeuré, pour le guider vers le terminal qui se contenta de faire bip sans accepter la carte! Ron et son sauveur improvisé essayèrent trois fois, en vain. Il allait falloir entrer le code, mais Ron pour une raison inconnue était habitué de se coller sur le terminal pour entrer le code, même s’il ne voyait rien! Il le fit, se cogna durement la tête contre le plexiglas séparant le terminal de lui. Il se doutait qu’il y en avait un, en avait entendu parler, mais ne l’ayant pas vu, le plexiglas n’était pas intégré dans son modèle mental. Il le fut, à la dure! Choqué par ce coup, eh bien notre pauvre Ron n’arriva jamais à entrer son code! Cela finit qu’il dut DIRE son code NIP au client qui a voulu l’aider! Pire encore, après ça, cette âme charitable se fit un devoir de le tenir par le bras jusqu’à la sortie de l’épicerie. Le gars fit ça sans prévenir, comme si ça allait de soit, mais Ron n’avait pas besoin de se faire tenir le bras comme ça, surtout pas en temps de pandémie.

Ainsi, c’est stressé à mort que Ron arriva chez lui, et ce fut pour constater qu’il lui manquait des oeufs et du fromage. Il était persuadé de les avoir achetés et laissés sur le comptoir! Il ne pouvait pas vérifier sur sa facture, car elle était imprimée et non disponible en version électronique. Une application pour téléphone intelligent aurait peut-être pu aider pour ça, mais comment veux-tu que Ron trouve ça dans l’état où il était là? Dans tous les cas, il allait devoir se retaper tout ça dans quelques jours!

Découragé, il explora la possibilité de commander son épicerie en ligne. Ce fut si difficile qu’il en poussa des CRIS de rage!!! Le site web était super mal fait, presque incompatible avec son logiciel de synthèse vocale. Ron eut un peu plus de chance avec sa plage tactile, mais ce fut de haute lutte. La synthèse vocale fait en sorte que l’ordinateur lit à haute voix ce qui est affiché à l’écran, mais il y a beaucoup de sites web mal conçus sur lesquels les logiciels de revue d’écran se cassent les dents. Il faut que l’accessibilité soit prise en compte à la conception d’un site web, pas par après, sinon on se retrouve avec ces problèmes-là. La plage tactile, pour sa part, affiche une partie, très infime mais au moins une partie, de l’écran, sur un lecteur braille. Aucune des deux technologies n’est parfaite, mais l’utilisation combinée des deux et beaucoup beaucoup de patience permettent parfois de venir à bout de certains sites récalcitrants. Mais tout ça fut vain, car peu importe le nombre d’essais que Ron effectuait, le site web indiquait toujours et toujours qu’aucune plage de livraison n’était disponible.

Il a tenté de contacter la personne-ressource habituelle pour obtenir des services de réadaptation, mais il se heurta à une boîte vocale. Ils étaient en service réduit à cause du confinement et ne pouvaient effectuer que des interventions téléphoniques. C’est là que Ron a perdu espoir et a appelé son frère Rémi à l’aide. Ils ont discuté un peu puis ont décidé d’un commun accord que ce serait mieux que Ron emménage chez son frère le temps du confinement. Cela sembla une bonne idée à tous deux à ce moment-là. C’est seulement après le déménagement que la personne-ressources rappela. Ron aurait pu obtenir les services d’un bénévole qui serait allé faire son épicerie pour lui, mais maintenant, le problème était réglé.

Quand ils ont déclaré le confinement à la mi-mars 2020, c’était initialement pour une durée de deux semaines. Personne ne se serait attendu, à ce moment-là, à ce que ça dure trois mois! Et c’est pourtant cela qui est arrivé! Le plan initial était que Ron passe ces deux semaines chez Rémi, sortant à peu près pas, mais le confinement se prolongea de sorte que Ron dut choisir entre retourner seul chez lui ou rester chez son frère. Non désireux de revivre le cauchemar de l’épicerie, il demeura chez Rémi. Il faut dire que Rémi mit Ron en garde: si tu restes seul, tu as plus de chance de finir en dépression.

Les premiers temps, il travaillait à domicile. Il avait un emploi dans un centre d’appel téléphonique vendant des systèmes d’alarme. Malheureusement, les ventes diminuèrent en raison de la COVID-19 de sorte que Ron fut mis à pied en avril 2020. Rendu là, le pauvre homme découragé passait ses journées à écouter de la musique et à lire des livres en braille. Il était bien frustré d’avoir perdu son emploi, car on prétendait que l’importance des centres d’appel s’était accrue avec la COVID-19. Peu avant sa mise à pied, Ron avait assisté (par téléphone) à une réunion de tous les employés pendant laquelle les dirigeants avaient tenté de se faire rassurants, expliquant qu’ils allaient favoriser les réaffectations plutôt qu’effectuer des mises à pied. Pourtant, le lendemain, bang! Ron passa des jours, et malheureusement des nuits, à effectuer d’aussi inutiles que superficiels examens de conscience, jugeant chaque petit écart potentiel de comportement qui aurait pu avoir fait pencher la balance contre lui. A-t-il été trop impatient avec ce client avec un accent difficile à comprendre? Qu’en est-il de la vieille dame qui ne se décidait pas et ne cessait de poser des questions? Peut-être n’était-il pas assez persuasif et son rendement insuffisant lui a valu la pire des démotions? Il y aurait eu moyen de dénouer tout ça, en se rappelant qu’en cas de performance insuffisante, il aurait eu droit à une rencontre avec son gestionnaire qui lui aurait expliqué la chose et donné la chance de s’améliorer. Ron n’avait pas eu ce genre de rencontre, aucun avertissement. Ron ne savait pas, ne savait plus. Tout s’emmêla en lui, laissant place à une peur viscérale: se pouvait-il qu’il ne trouve plus jamais d’emploi même après la pandémie?

Ron allait de temps en temps prendre des marches avec son frère Rémi, mais plus souvent qu’autre chose, il laissait sa canne à la maison et lui tenait le bras. Le duo se faisait souvent interpeller pour non-respect du deux mètres, ce qui mit Ron mal à l’aise. Il en vint à ne plus vouloir prendre de marches. Même s’ils y allaient tôt le matin, la menace d’une interpellation était là, toujours présente. Souvent même, Ron faisait le saut, pensant que quelqu’un les avaient surpris. Il avait l’impression de commettre un crime parce qu’il marchait avec son frère, mais il ne pouvait pas marcher seul non plus, de peur de percuter quelqu’un circulant à sens inverse! L’utilisation de l’ouïe combinée à des balayages réguliers avec la canne blanche, ajoutée au fait que la personne circulant à sens inverse désire respecter la distanciation sociale, auraient pu venir à bout de ce problème, mais pris par la peur, Ron ne parvint jamais à effectuer les raisonnements logiques nécessaires pour aboutir à cela. Ron aurait pu passer devant, laissant son frère marcher derrière et lui dire de tourner à gauche ou à droite, mais encore une fois, la peur l’empêchant de déployer les efforts pour adopter pareille technique, plutôt difficile à faire quand on ne l’a jamais pratiquée auparavant. Rémi, bien que connaissant Ron, n’avait que peu de chance d’aboutir à la solution. Un spécialiste en orientation et mobilité aurait pu, mais il était non disponible en raison du damné confinement. Ron était seul, prisonnier de ses difficultés. Paralysé, Ron ne put que demeurer chez son frère, à tourner en rond et à lire jusqu’à ce que la fatigue l’en empêche. Et la fatigue venait de plus en plus vite, le moral diminuant jour après jour.

Malgré tout, Ron vécut chez Rémi de bons moments quand Rémi en avait fini avec sa journée de travail et n’était pas trop fatigué par cette dernière. Ils écoutèrent plusieurs films ensemble et Ron aimait bien se faire décrire les scènes qu’il ne voyait pas. Ils jouèrent aux cartes grâce à un jeu en braille que Ron avait trouvé voilà un certain temps, burent de la bière et rirent beaucoup. Mais le lendemain, tandis que Rémi retournait au travail (à domicile), Ron retournait à sa lecture et son ennui.

Même en juin, aller faire des commissions n’était plus pareil qu’avant la pandémie. Il y avait toujours la distanciation sociale et, surtout, ces horribles pastilles et flèches que Ron ne voyaient même pas! Les plexiglas étaient toujours là, prêts à lui percuter la tête bien solide s’il ne faisait pas attention, et toute personne pouvait à tout moment lui saisir le poignet ou le bras, le mettant à risque de contaminer ou se faire contaminer par son guide. S’ajouta à cela le port du masque obligatoire qui n’était pas une grosse contrainte pour Ron, qui avait déjà décidé de porter le masque par précaution, depuis le début. Il le mettait même quand il marchait avec son frère dehors.

En juillet 2020, il fallut se rendre à l’évidence: Ron ne pourrait pas rester chez son frère jusqu’à ce que tout soit réglé. Il allait devoir s’adapter à cette nouvelle société en pandémie. Il tenta donc progressivement de sortir de chez Rémi, pour prendre de petites marches seul. Chaque fois qu’il tentait de le faire, il en revenait effrayé. Il se rendit vite compte que cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas servi de sa canne blanche qu’il était rouillé et désormais malhabile à l’utiliser. Il vint à bout de piler dessus, perdre l’équilibre et tomber face contre terre. Il faillit donner un coup à quelqu’un circulant à sens inverse. Puis enfin, il vint à bout de la casser complètement en la coinçant dans une plaque d’égoût. Par chance, Rémi le suivait derrière et put le ramener chez lui. Ron aurait pu mieux s’en tirer si, au minimum, il avait mentalement révisé les techniques régulièrement pendant le confinement. Il aurait aussi pu prendre la canne quand il allait marcher, mais la paresse l’emportait quand Rémi lui offrait de lui prendre le bras. La peur empêcha Ron de mettre en opposition le plaisir ressenti à tenir le bras de Rémi avec la joie plus grande éprouvée à marcher seul, une joie qu’il aurait pu reproduire sans dépendre de quelqu’un contrairement au plaisir initial. S’il avait pu établir ce contraste, peut-être par renforcement positif serait-il parvenu à se défaire de cette tentation de toujours prendre le bras de Rémi, mais la peur lui sifflant trop d’énergie, et Ron n’ayant jamais effectué de travail d’introspection auparavant, il n’eut aucune chance de surmonter cet obstacle intérieur.

Ron tenta de contacter sa personne-ressources pour du soutien. Il put certes obtenir une nouvelle canne pour remplacer celle qu’il avait cassée, mais les services d’orientation et mobilité étaient encore et toujours au ralenti et aucune consultation en personne n’était effectuée. S’il avait vu un peu, on aurait pu tenter un appel vidéo, mais là, il fallait attendre, espérer que dans un mois ou deux, ce serait réglé. Août arriva sans solution, sans progrès. Rémi essaya plusieurs fois de l’aider à réapprendre le maniement de la canne, cela faillit réussir, mais Ron finit par prendre une plonge dans les escaliers au métro. Pourquoi avoir commencé avec les escaliers plutôt qu’une ligne droite? Personne ne le sait. Il aurait fallu que Ron révise mentalement les techniques, y réfléchisse, pour remettre les morceaux en place. Pas nécessaire d’être sur le terrain pour « pratiquer » mentalement. Mais la peur occupant ses pensées, Ron ne put consacrer suffisamment de cycles mentaux à sa réadaptation.

Personne ne sut jamais ce qui s’était passé. On pensa que Ron avait perdu toute volonté de continuer. Il ne tenta pas plus d’obtenir de l’aide, non pas par manque de volonté mais par peur qu’encore et encore, ça ne fonctionne pas. Ron demeura chez Rémi pendant les années qui suivirent, jusqu’à ce que Rémi n’en puisse plus de voir son frère amorphe. Ils se disputaient de plus en plus souvent. Rémi reprochait à Ron de ne pas aider dans la maison. Ron reprochait à Rémi de toujours le rabaisser. Cela finit que Ron se retrouva en CHSLD. Il y resta deux semaines, après quoi il perdit toute volonté de vivre et se jeta du haut de la fenêtre de sa chambre.

Rémi était abasourdi quand il a appris la nouvelle. Il ne comprenait pas pourquoi Ron avait fait ça et lui en voulut beaucoup. Rémi était persuadé que Ron aurait pu réussir à s’en sortir s’il avait demandé de l’aide et c’est cela qu’il répéta inlassablement à tous ceux qu’il connaissait, sans doute plus pour s’en convaincre lui-même qu’autre chose. Pourtant, Ron a demandé de l’aide plusieurs fois, en vain. Mais Rémi a choisi de l’oublier afin de pouvoir rabaisser Ron, pour se sentir supérieur, mieux que lui. Il le fit sans le savoir, sans le vouloir, car c’était inscrit dans sa programmation génétique. C’est comme ça que l’être humain fonctionne, héritage de survie du cerveau reptilien.

Ce n’était pas à cause de la pandémie. Ce ne l’était plus. Ils avaient trouvé un vaccin efficace en début 2021 de sorte qu’au mois de mars, ils ont enfin pu abolir le port du masque et la distanciation sociale. Pourquoi Ron avait-il continué de vivre chez son frère? Avait-il peur de contracter la maladie malgré le vaccin? Selon Rémi, Ron aurait dû pouvoir reprendre une vie normale. Il ne l’avait pas fait parce qu’il ne voulait pas le faire.

Comme le désespoir, la peur peut devenir aussi virulente que la COVID-19 si on la laisse s’incruster et guider tous nos choix. Parce qu’elle n’est pas contagieuse, on ne s’en préoccupe pas. On se contente de dire qu’on est désolé, d’exhorter à garder courage et encore, encore et encore envoyer la victime ailleurs, se faire aider par un professionnel. Ses problèmes sont bénins, il devrait pouvoir les surmonter, les miens sont bien plus grands et importants, je ne comprends pas pourquoi il a peur comme ça! Il doit avoir besoin d’aide professionnelle, sans doute qu’il est malade. Oui, ça me rassure qu’il soit malade, c’est mieux pour moi. Parce qu’il n’y a pas de test de dépistage, on ne peut pas détecter la peur de façon fiable, mais elle est là telle un cancer qui pourrit tout. Et comme on ne peut élaborer un vaccin contre la peur, elle restera toujours là, tapie dans l’ombre, tuant des gens même après la pandémie.

Plutôt que chercher à l’extérieur, la victime de la peur ou du désespoir devrait se tourner vers l’intérieur, observer ce qui se passe en elle, avec calme, patience et absence de jugement. Seule cette observation permettra d’identifier l’origine du mal, s’en détacher et comprendre que nous ne sommes pas la peur, pas le désespoir, que ce sont des éléments passagers qui peuvent repartir, nous laissant libres de choisir notre avenir.

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Récit

Le désespoir de Donald

Découragé, Donald éteignit son téléviseur, exaspéré par ce nouveau bulletin de nouvelles. Encore 180 nouveaux cas de COVID-19 juste au Québec, la situation ne semblait pas près de s’arranger. Toujours dans la grande région de Montréal, possiblement en raison de rassemblements privés, mais certains restaurants étaient en cause aussi. Plusieurs établissements ne parvenaient pas à faire respecter la distanciation sociale et furent mis à l’amende. D’autres durent fermer temporairement, des cas de COVID-19 ayant été rapportés chez des clients ou des employés. On ferma des gyms temporairement, on ferma des bars, un salon de coiffure fut infecté, puis une clinique de physiothérapie.

Donald avait tout perdu à cause de cette pandémie. En raison du confinement de mars 2020, il a dû fermer le restaurant qu’il tenait depuis 25 ans au centre-ville de Montréal. La PCU lui vint certes en aide, mais son entreprise était trop petite pour bénéficier de la subvention gouvernementale. En fin avril, c’est avec une infinie tristesse que Donald dut abandonner son restaurant et déclarer faillite, comme bon nombre d’autres propriétaires.

Par chance, la faillite affectait uniquement l’entreprise de Donald. Ce dernier conservait quelques placements personnels qu’il comptait investir pour démarrer une nouvelle affaire lorsque ce serait possible. Mais tant que les cas augmentaient et qu’il y avait risque d’un nouveau confinement, Donald craignait devoir refaire faillite et là, il ne dispoerait plus d’aucun argent placé, aucun coussin financier, aucune échappatoire. Ses compétences étaient plutôt limitées si bien qu’il ne pourrait que se rabattre sur des emplois ennuyants et peu rémunérés. Ses connaissances informatiques étaient aussi limitées, rendant pour lui difficile de suivre des cours en ligne. Son seul espoir était donc un aplanissement de la courbe après quoi il pourrait tenter d’ouvrir un nouveau restaurant.

Malheureusement, les efforts collectifs demeuraient insuffisants. Chaque jour, de nouveaux cas étaient rapportés, autant sinon plus que la veille. Selon les actualités, la plupart des gens, excepté quelques récalcitrants isolés, portaient le masque dans les lieux publics intérieurs comme prescrit par la loi depuis le 18 juillet et respectaient la distanciation sociale. Malgré tout, on ne parvenait toujours pas à maîtriser la propagation de la maladie. Deux semaines après les vacances de la construction, le nombre de cas par jour a presque doublé, encore une fois dans la grande région de Montréal mais aussi dans plusieurs régions où des gens sont allés en vacances, notamment la Gaspésie, le Bas-Saint-Laurent, l’Estrie et même les Îles de la Madeleine qui ne disposaient pas d’une infrastructure médicale suffisante pour faire face à cette alarmante flambée.

En plus de l’incertitude constante par rapport à son avenir, Donald devait faire face à de multiples pannes chez lui. D’abord, son ordinateur qui lui a toujours causé des misères est devenu super lent. Donald pensait que sa machine avait été infectée par un virus, mais il ne parvenait pas à s’en débarrasser. Son lecteur blu-ray cessa de fonctionner complètement, du jour au lendemain. Son réfrigérateur fonctionnait moins bien qu’avant: on aurait dit qu’il n’arrêtait jamais et les articles étaient souvent tièdes, bien que le réglage de température soit au plus froid possible. Son grille-pain ne s’arrêtait plus automatiquement et souvent, les bagels restaient coincés dedans; ça n’arrivait pas avant. Un bon matin, c’est sa cafetière qui cessa subitement de fonctionner. Celle-là mit Donald dans une colère mémorable qui faillit bien lui valoir la visite de la police. Mais il tâcha de ne pas hurler, juste lancer le pot à bout de bras, cela cassa et il dut passer l’aspirateur, dont le boyau était soudain fendu!

Le 13 août 2020, ils en étaient à évoquer la possibilité d’un nouveau confinement comme en mars. Là, Donald éteignit le téléviseur, poussa un hurlement, fondit en larmes et décida que c’en était trop. À quoi bon continuer à espérer? Aussi bien arrêter et attendre que cette vie de merde finisse!

D’abord, il alluma son téléphone et en supprima l’application Facebook. C’était sa soeur qui l’avait tanné sans fin pour qu’il installe ça et lui avait enseigné les bases de son utilisation lors de sa dernière visite qui datait de si loin que Donald ne se souvenait pas quand. Là-dessus aussi, on parlait de reconfinement et plusieurs de ses contacts quittaient la ville, les uns après les autres. Ça avait commencé en juillet, mais c’était pire depuis le début août. Donald n’avait pas de voiture, détestait conduire pour mourir et savait que s’acheter un véhicule pour aller s’établir en région où il y aurait hypothétiquement moins de cas lui ferait mal financièrement. En plus, il habitait un condo qu’il devrait vendre et craignait que ce soit difficile, vu la situation et l’état de son unité. Il y avait eu un dégât d’eau en février et à cause de la pandémie, les réparations n’étaient même pas terminées! Il restait encore des murs à refermer. Ainsi, cesser de recevoir ces répétitifs messages sur Facebook ne pourrait qu’aider Donald à améliorer son humeur.

Ensuite, Donald éteignit son téléphone, puis alla se coucher, sans regarder quelle heure il était. Le lendemain matin, il s’installa sur un fauteuil, devant la porte patio et regarda le ciel, s’efforçant de ne plus rien espérer. Il resta ainsi jusqu’à ce que la faim le tenaille, mangea un peu, puis revint s’asseoir et attendre. Il mangea quelques fois, puis lorsque le ciel devint noir, il alla se coucher, tout simplement. Il réussit à dormir un peu, retourna voir la porte patio, encore noir, il retourna se coucher. Il resta couché, somnola un peu, jusqu’à ce qu’il fasse clair, mangea un peu puis retourna à son fauteuil.

Après quelques temps, Donald avait réussi à oublier ses soucis. Il se contentait de regarder dehors, sans espérer la moindre amélioration. Il dut allumer son ordinateur pour commander de la nourriture, puis éteignit ça aussitôt, avant que le virus dedans ne vienne le tourmenter. Donald eut maintes fois envie de rallumer la TV ou son téléphone, espérant qu’une amélioration ait eu lieu, mais il se résolut à ne pas le faire, sachant bien que cet espoir vain serait suivi d’une amère déception. Chaque jour, la déception s’accroissait, et elle finirait, se doutait Donald, par le mener au suicide. Il s’en sentait proche.

Les parents de Donald étaient morts voilà trois ans dans un stupide accident de voiture qui, il en était persuadé, aurait pu être évité. Depuis trois ans, sa soeur vivait aux États-Unis, le pays désormais le plus durement touché par la pandémie. Donald ne pouvait pas aller la rejoindre et elle ne pouvait pas venir non plus puisque la frontière était bloquée. Le peu d’amis qu’il avait était parti en région (encore, encore, encore et encore) ou ne lui donnaient plus de nouvelles du tout depuis le début de la pandémie. Plusieurs avaient des enfants et à cause de ça, ne pouvaient plus rien faire d’autre qu’en prendre soin, délaissant tout le reste. Donald était ainsi complètement isolé.

Alors Donald demeura assis sur son fauteuil, luttant non plus contre le désespoir mais contre le vain espoir! Il se répéta qu’il n’allait pas rallumer la TV avant de voir de la neige dehors! Et il parvint à tenir bon! Cette première petite neige fut tardive cette année, à la mi-novembre! Mais malgré tout, Donald réussit à tenir le coup, tant bien que mal. Lorsqu’il la vit, il pleura presque de joie. Son nouvel espoir fut vite tué dans l’oeuf. En effet, au bulletin de nouvelles, on parlait encore de la pandémie: 50 nouveaux cas, ce jour-là. Donald se souvenait que c’était ainsi en juin, ça allait remonter. Alors exaspéré, il éteignit la TV, pleura et se résolut à attendre qu’il n’y ait plus de neige! Le lendemain, la petite neige était partie. Non, trop tôt. Ok, il ne faut plus de neige pendant 14 jours consécutifs.

Alors Donald continua à faire du fauteuil, jour après jour. Il mangeait peu, ce qui lui évita de prendre trop de poids, mais il en prit un peu malgré tout. Il ne buvait plus d’alcool depuis cet isolement volontaire, afin d’économiser son argent. Son plan était simple: tenir aussi longtemps que possible avec ce qu’il avait, écoutant à chaque printemps et chaque automne (en utilisant le début et la fin de la neige comme signe) si on parlait encore de la pandémie. S’il épuisait tous ses placmenets, il rallumerait la TV une dernière fois et en cas de nouvelles au sujet de la pandémie qui se poursuivrait, il mettrait fin à ses jours. Donald était prêt, son plan était bien défini, il l’avait mentalement répété, il était sûr qu’il ne flancherait pas. Il avait commencé à écrire un message pour sa soeur. Il le révisait parfois, y corrigeant quelques fautes, y ajoutant quelques phrases.

Lorsque le printemps vint enfin, Donald n’avait même plus le coeur à allumer la TV. Il se sentait relativement bien ainsi. Sans l’espoir, il était libéré du désespoir et risquait moins de piquer une crise et finir par en arriver au suicide. Il se doutait que cette pandémie pouvait durer des générations; il pouvait bien ne pas en voir la fin de son vivant. Alors Donald resta là, assis sur son fauteuil attendant le soir, couché dans son lit attendant le matin, assis dans son fauteuil attendant le soir, attendant la première neige, attendant qu’il n’y ait plus de neige pour 14 jours, puis se rappelant qu’il le faisait en vain, parce que ça ne valait plus la peine de rallumer la TV.

Le site web de l’épicerie où il commandait ses aliments continua de fonctionner. La pandémie était devenue si ancrée en tous qu’on ne jugeait plus nécessaire de mentionner qu’en raison de la COVID-19, le service pouvait être ralenti. Donald avait cessé de consulter Facebook, cessé de regarder ses emails tanné de toujours voir ces agaçants messages à propos d’événements virtuels sans intérêt. Coupé de tous et de tout, résigné, il continua d’attendre quelque chose qui, même si ça venait, ne lui parviendrait pas!

Sa laveuse flancha: Donald dut laver ses vêtements à la main. Son lave-vaisselle lâcha: Donald dut laver sa vaisselle à la main. Ses vêtements trouèrent, il disposait de moins en moins de chandails et pantalons non troués. Il finit par devoir porter des vêtements troués pour ne pas avoir à laver tous les jours.

Le jour vint où il avait épuisé tout son argent placé. Sans se choquer, prêt, il se fit couler un bain, envoya le message d’adieu a sa soeur, prit le fil électrique du téléviseur sectionné depuis des mois, voire un an, le brancha et entra dans l’eau tout en tenant l’extrémité dénudée. Il fit cela en sifflotant, soulagé que cela prenne enfin fin. Ce ne fut pas très long…

Annie fut boulerversée lorsqu’elle reçut le message de son frère Donald. Ce dernier n’avait donné aucune nouvelle depuis près de trois ans, elle ne comprenait pas pourquoi. Elle pensait qu’il était occupé avec une nouvelle affaire de restaurant et elle, occupée par son travail, ses deux enfants et son nouveau bébé arrivé pendant la pandémie, ne prit pas le temps de s’arrêter, réfléchir, tenter de le contacter, etc. Le temps fila, les contacts humains furent délaissés au profit d’une vie effreinée sans le mondre sens. Avoir des enfants est devenu si compliqué qu’on ne peut plus rien faire d’autre quand on en a. Aux tâches parentales habituelles s’ajoutent de plus en plus d’allers-retours vers des activités parascolaires de plus en plus nombreuses et distancées. Les enfants ne cessent d’insister pour faire ci, faire ça, encore faire ci et ça, et les parents doivent se taper crises après crises ou abdiquer et faire le taxi sans cesse. C’est fou dingue! C’est seulement à la mort de Donald, on aurait dit, qu’Annie se rappela enfin qu’elle avait un frère.

Ce n’était pas à cause de la pandémie. Ce ne l’était plus. Ils avaient trouvé un vaccin efficace en début 2021 de sorte qu’au mois de mars, ils ont enfin pu abolir le port du masque et la distanciation sociale. Pourquoi Donald avait-il continué de s’isoler? Avait-il peur de contracter la maladie malgré le vaccin? Annie, plutôt que prendre le temps de lire le message de son frère, le survola vite vite et se fit sa propre idée. Donald était un lâche, il avait abandonné. Il aurait dû demander de l’aide plutôt que s’enlever la vie. Elle lui en voulut de ne pas avoir demandé d’aide et cela occulta tout le reste. Plutôt que tenter de comprendre la situation de son frère, elle ne put que le dénigrer, le rabaisser auprès de ses amis, inventant toutes sortes de choses qu’il aurait pu faire pour aller mieux, comme se trouver une amie ou déménager aux États-Unis.

Comme la peur, le désespoir peut devenir aussi virulent que la COVID-19 si on le laisse s’incruster et guider tous nos choix. Parce qu’il n’est pas contagieux, on ne s’en préoccupe pas. On se contente de dire qu’on est désolé, d’exhorter à garder courage et encore, encore et encore envoyer la victime ailleurs, se faire aider par un professionnel. Ses problèmes sont bénins, il devrait pouvoir les surmonter, les miens sont bien plus grands et importants, je ne comprends pourquoi il perd espoir comme ça! Il doit avoir besoin d’aide professionnelle, sans doute qu’il est malade. Oui, ça me rassure qu’il soit malade, c’est mieux pour moi. Parce qu’il n’y a pas de test de dépistage, on ne peut pas détecter le désespoir de façon fiable, mais il est là tel un cancer qui pourrit tout. Et comme on ne peut élaborer un vaccin contre le désespoir, il restera toujours là, tapi dans l’ombre, tuant des gens même après la pandémie.

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Récit

Un véritable cas lourd

Jacques, épuisé, se prit la tête entre les deux mains. Ce nouveau patient, Robert, ne cesserait décidément jamais de crier. Cela faisait trois heures qu’il hurlait à pleins poumons, sans arrêt, enfermé dans une chambre. On l’avait attaché à son lit trois jours plus tôt, car il se levait et, toujours sans cesser de crier, se tapait la tête sur les murs ou la porte, jusqu’à la commotion cérébrale et l’évanouissement! On lui avait déjà injecté beaucoup plus de sédatifs que le seuil de tolérance de son organisme si bien qu’il fallait à présent attendre au moins trois heures entre les injections. Jacques savait trop bien que trop augmenter la dose ou la fréquence risquait de causer des séquelles chez son patient, ce qui rendrait le traitement encore plus difficile. Mais là, ces cris, il fallait que cela cesse, c’était Jacques qui allait finir fou! Le psychiatre se résolut alors à retourner voir son patient, une fois de plus. Il décrocha le téléphone afin d’appeler une infirmière et un agent de sécurité. Robert pouvait à tout moment rompre ses liens et il y avait une possibilité qu’il saute à la gorge de Jacques. Il fallait prendre toutes les précautions raisonnables. Il aurait mieux valu l’enchaîner, voire le menotter, mais l’établissement dans lequel il travaillait n’employait que des courroies de cuir, Jacques ne savait trop pourquoi. C’était dû en partie à des coupures de budget, en partie pour un traitement plus humain des patients.

Lorsque ses deux collègues arrivèrent, Jacques se leva de son bureau, parcourut les quelques mètres qui le séparaient du couloir où il y avait les chambres (et les cris), présenta sa carte magnétique au lecteur à côté de la porte et la poussa. Les cris cessèrent immédiatement.

Robert tourna la tête vers Jacques, une lueur d’espoir dans le regard. On aurait pu croire qu’il allait se calmer, qu’il allait enfin coopérer, mais non, non, non, encore il redemanda ceci, pour la énième fois, Jacques avait cessé de compter.

  • Est-ce que vous allez me laisser partir?
  • Tu sais déjà la réponse, répéta Jacques.
  • D’abord est-ce que vous allez me tuer? répéta encore Robert.
  • Ben non, voyons! répéta encore Jacques.

Au début, Jacques avait été bien choqué de ce dialogue. Le tuer, voyons donc, pourquoi allait-il tuer un patient? Mais dans l’esprit de Robert, ça semblait limpide, il n’y avait que ces deux alternatives. La consternation avait vite laissé place à l’agacement, chez Jacques, étant donné que ce même manège se répétait depuis presque déjà cinq jours.

Agacé, Jacques dut se taper à nouveau le délire de Robert, qu’il répétait mot pour mot à chaque fois que Jacques entrait dans la salle.

  • Alors je vais continuer à crier pour vous faire chier pis vous écœurer, recommença Robert. Tant que je serai ici, je vais me considérer comme un prisonnier de guerre. Prisonnier sous la torture. Vous aurez aucune information susceptible de trahir mon pays! Je vais me battre sans relâche, jusqu’à la mort ou l’amnistie. Les policiers qui m’ont amené ici peuvent en témoigner.
  • Oui oui, on s’en souvient bien.

Jacques se rappelait trop bien de l’arrivée de Robert à l’hôpital. Escorté par huit policiers, dont deux qui saignaient du nez, un qui avait un œil au beurre noir et un qui semblait avoir du mal à respirer (on l’a transféré ailleurs et Jacques a su qu’il avait deux côtes cassées), Robert criait, jappait et gesticulait comme un démon. Ça a fini qu’un des policiers a dû lui abattre sa matraque sur le crâne pour le calmer, et ça a passé proche lui fendre le crâne.

Au début, Robert criait son délire à pleins poumons et finissait par s’étouffer à force de hurler. Il parlait à toute vitesse, finissait par s’emmêler dans ses mots et ça le choquait tant qu’il finissait par crier et japper comme un chien, puis cracher partout. Depuis deux jours, il répétait son délire calmement, d’un ton neutre, comme s’il avait perdu tout espoir. C’était devenu comme un robot. Suivant sa « programmation », il cracha au visage de Jacques, encore.

  • Tiens! C’est tout ce que vous allez avoir de moi! Asteur laissez-moi partir, tuez-moi ou laissez-moi continuer mon combat.
  • Tu vas te battre contre quoi? demanda Jacques, sachant déjà la réponse.
  • Je vais gosser pour me détacher, finir par réussir pis quand ce sera fait, je vais fesser dans la porte jusqu’à ce que ça pète ou que j’en meure.
  • Bon! Mais pour l’instant, Robert, décréta Jacques une fois de plus, tu vas pas te battre, tu vas dormir. Jeanne, la même dose que la dernière fois. Ah non, le double, se ravisa Jacques.
  • T’es sûr? demanda Jeanne, inquiète. Ça pourrait lui donner un méchant gros mal de tête.
  • Oui, ça va je sais. Ça va le faire réfléchir un peu peut-être.
  • Ça va confirmer ma perception des choses, déclara Robert d’une fois éteinte. La torture, vous êtes en train de me torturer.

Et Robert se remit à crier, crier, crier. Il fallut que l’agent de sécurité lui maintienne le bras immobile tandis que Jeanne le piquait, et il parvint à mordre l’infirmière au visage. Quelques secondes après, les yeux de Robert cessèrent de briller comme les feux de l’enfer. Son regard devint vide et éteint, et puis il sombra, une fois de plus, une fois de trop. Jeanne, inquiète, alla se faire tester pour la rage, mais ce fut négatif!

Suite à cette nouvelle et pénible intervention, Jacques repensa au conseil d’Aline, la sœur de Robert. La jeune femme lui avait suggéré, lors de la dernière visite faite à son frère éprouvé, d’amener un chat à Robert et lui laisser lui faire ce que bon lui semblerait. Jacques n’aimait pas beaucoup l’idée, s’attendant à ce que le pauvre animal se fasse carrément massacrer, voire tuer, par ce fou furieux, avec aucun autre résultat que des cris de mort additionnels accompagnés de miaulements désespérés.

Pourquoi un chat? Eh bien, Robert a commencé depuis quelques mois à produire des miaulements avec sa bouche, pour rien, genre de tic nerveux. Il a pris conscience de cette mauvaise habitude et d’après ses parents, essayait de la contrôler, mais c’est devenu incontrôlable malgré tout et il a fini par avoir un avis disciplinaire au travail après avoir miaulé devant des clients! Tout ceci peut sembler très drôle aux yeux de profanes, mais Jacques est habitué à ce genre de cas et n’en rit plus. Jacques a bien averti la famille de Robert que les tics nerveux de miaulements n’avaient peut-être rien à voir avec les chats. Parfois, les personnes atteintes du syndrome de la Tourette produisent des bruits de bouche récurrents qui n’ont aucun rapport avec quoi que ce soit.

Mais là, Jacques se dit que ça vaudrait la peine d’essayer le chat, parce que parti comme c’était, il allait finir par rendre Robert légume en le bourrant de sédatifs. Alors on alla chercher un chat, un beau petit noir avec des taches blanches. On l’amena dans la chambre de Robert, on le détacha et on le laissa le flatter. Au début, méfiant, Robert flatta le chat doucement. Pensant qu’il allait se calmer, Jacques, Jeanne et deux agents de sécurité décidèrent de le laisser avec le chat. Sitôt qu’ils eurent fermé la porte, Robert se mit à brasser l’animal, d’abord doucement, puis de plus en plus énergiquement. Il secoua le chat, lui frotta le entre, le pressa contre son visage, lui donna de petits coups de poing et coups de pied. Le résultat ne se fit pas attendre: MIAAAAUUUUUUUUUUU!!!!!! Et quand le chat miaulait trop, Robert l’étranglait, serrant très fort, jusqu’à ce que le chat se débatte! Un moment donné, Robert tenait le chat par le cou d’une main et lui balançait des petits coups de poing de l’autre. Tous ceux qui observèrent la scène grâce à la caméra dans la chambre furent persuadés qu’il allait le tuer, mais tel ne fut pas le cas! Robert éclata de rire, un rire sadique à faire peur, mais il riait au moins, c’était déjà ça. Le chat, lui, ne trippa pas du tout. Il a fini par réussir à se déprendre de la prise de Robert et aller se recroqueviller dans le coin de la pièce, en petite boule les oreilles basses et le dos rond. On avait sanglé Robert à la taille de sorte qu’il ne puisse pas se lever pour aller fesser dans la porte ou se taper la tête sur le mur. Mais il ne tenta pas de se libérer. Il resta là, couché sur le dos, grand sourire aux lèvres, se frottant les mains de satisfaction et éternuant comme un bon. Ses vêtements et son lit étaient plein de poils! Il y avait des touffes de poils par terre aussi. Il semblait revivre en lui la scène avec le chat, encore et encore, et en éprouver un plaisir sadique! Jacques trouvait ça vraiment dégueulasse, mais il se rendit compte qu’il valait mieux ça que les cris.

On alla récupérer le chat et Jeanne tenta de lui donner beaucoup beaucoup d’amour! Pauvre petit minou! Le « traitement » fit effet pendant six heures, toute une éternité pendant laquelle Robert oublia qu’il était prisonnier de guerre, ne se rappela plus qu’il devait se battre et crier. Mais cela refit surface et les cris reprirent, presque comme s’il ne s’était rien passé. Eh bien, on lui ramena le chat, il le tortura une deuxième fois et Jacques bénéficia d’une deuxième période de six heures de paix.

Ce jeu dura une semaine après quoi le chat tremblait et grognait tout le temps. Il fallut le faire euthanasier, il était devenu fou dangereux. Robert s’est fait mordre dans la face et a eu besoin de points de suture. Il n’a pas cessé de rire de toute l’intervention, c’était choquant, affreux! Aline, quand elle a su ça, a trouvé ça bien drôle, au grand désarroi de Jacques. Il a une vraie famille de fous, celui-là, faudrait tous qu’ils se fassent examiner! Aline a suggéré, en blague plus qu’autre chose, qu’on essaie de lui présenter deux chats en alternance; cela donnerait plus de temps à l’autre chat de se remettre de ses tourments.

Eh bien, c’est ça qu’on a fini par faire! Deux semaines plus tard, les deux nouveaux chats étaient rendus fous et il fallut les faire euthanasier. Jean-Marc, le frère de Robert, suggéra qu’on fasse empailler ces trois chats pour les donner à Robert qui jouerait avec comme des toutous, mais personne n’aimait l’idée.

Alors on a essayé avec trois chats: même résultat. Quatre chats? Ils devinrent tous fous, un finit même par faire une crise de cœur pendant la séance de tor…. de thérapie.  Il fallut un grand total de sept chats, sept pauvres minous adultes, qui devaient se faire maltraiter un à la suite des autres aux six heures. Ce fut la seule façon de stabiliser Robert pendant les trois mois qui furent nécessaires pour le ramener à la raison.

Rendu là, Robert accepta de se faire aider et devint plus coopératif. Il cessa enfin de se battre. On lui laissa garder un des sept chats qu’il cessa de maltraiter pour le flatter doucement, mais il s’amusait parfois à le faire chialer, quoique pas autant que pendant sa phase de délire. Les six autres chats furent confiés à des familles et s’en remirent, fort heureusement, oubliant tous ces tourments aussi ridicules qu’inutiles.

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Récit

Résolution

« Ah non! Non! NON! NOOONNN!! » grognai-je, hors de moi, m’efforçant de ne pas exploser et hurler de rage. Je venais de bousiller le costume, déchirant la doublure. Je travaillais là-dessus depuis plusieurs heures, à essayer de confectionner cet habit de gnome commandé pour une fête d’enfant. Le client devait faire son premier essayage le lendemain après-midi et le costume n’était toujours pas prêt. Ah merde! Merde! Pas moyen de trouver d’autre tissu de la même couleur et texture que la doublure. Pourquoi n’en avais-je pas davantage? Je ne comprenais pas! D’habitude, je m’assure toujours de posséder un surplus de tissu au cas où. Pourquoi, cette fois, il en manquait, et au dernier moment?

Tandis que mon cerveau tournait à toute vapeur, tentant de résoudre ce nouveau problème, à mon avis celui de trop, Irma, ma maudite chienne, se remit à japper, japper, japper, japper. Depuis que je l’ai, environ deux semaines, elle ne cesse d’aboyer, jour et nuit! J’ai essayé en vain de comprendre pourquoi, lui ai ordonné de cesser de japper, mais rien à faire, elle recommence toujours. Un jour, je lui ai criée dessus et j’ai eu la paix pour quarante-cinq minutes au lieu d’une demi-heure. Cela m’a valu une visite de la voisine Anna qui est venue me demander de faire moins de bruit. Elle a un chien, pourtant, je lui ai demandée si elle aurait une idée de quoi faire pour Irma, et elle m’a juste répondu de prendre patience ou l’envoyer dans un refuge pour animaux!

Je crois que la prochaine fois, ce sera la police qui viendra, et qui sait s’ils ne vont pas décider de m’emmener au poste. C’est arrivé à mon oncle. Il avait pété les plombs et en était venu à marteler une commode à coups de bâton de base-ball. Ils l’ont emmené et il n’est toujours pas ressorti, depuis trois mois. Ils l’ont transféré dans un asile de fous où il se fait bourrer de pilules.

C’est là, ce soir-là, que je me suis rappelé des paroles de mon grand-père Ramon: « Les chiens, là, ça écoute pas c’qu’on dit. La seule façon de leur faire comprendre de quoi, c’est avec une pelle! Tu jappes: un coup de pelle! Tu jappes encore: un autre coup de pelle. C’est bien important de lui donner des coups de pelle à chaque fois qu’il jappe. Un moment donné, tu vas voir, y va arrêter. » Là, j’étais hors de moi et je la sortis, la pelle. Une grosse pelle en métal pour le jardinage, bien solide! Ramon disait que les pelles en plastique, ça ne fonctionne pas: l’animal n’a pas assez peur. Il ne faut pas seulement que ça fasse mal; l’instant de terreur entre le moment où la pelle est soulevée dans les airs et s’abat sur toi, ça compte aussi. Quand une créature est soumise à la terreur, chaque instant devient plus présent, se grave dans sa mémoire. Une seconde de pure terreur peut représenter, en mémoire, plusieurs secondes d’état normal!

Je me dirigeai vers l’animal qui sembla sentir que quelque chose de vraiment mauvais s’en venait et fit quelques pas en arrière. « T’arrêtes de japper ma maudite! » lui ordonnai-je en esquissant un geste menaçant avec la pelle. Irma poussa un gémissement plaintif, comme pour me demander pardon, et alla se terrer entre le divan et le mur. Peut-être va-t-elle comprendre, me dis-je, abandonnant l’idée de lui faire mal avec la pelle. Mais je gardai ça proche, au cas où. « Tu jappes encore, une seule fois, avertis-je, et je vais t’en sacrer des bons! »

De retour à mon costume, j’essayai de rafistoler la déchirure avec du fil très mince presque de la même couleur que la doublure. Ma machine à coudre se grippa pour je ne sais pas quelle raison, me faisant pousser d’affreux jurons qui auraient fait beaucoup de peine à ma mère. L’aiguille se bloqua, le moteur força, et puis je finis par me blesser au doigt en essayant de réparer ça. « Salopperie! » pestai-je, les oreilles en feu, sur le point de tout casser.

Et puis Irma reprit son incessante complainte! WAF! WAF! WAF! WAF! WAF! WAWAF! WAF! Elle était devant la porte-moustiquaire, tentant peut-être d’attraper ou faire peur à une mouche! Et puis elle se mit à jouer des griffes dans la moustiquaire, y pratiquant plusieurs déchirures. Ah non, pas encore! C’était la troisième fois qu’elle me bousillait la moustiquaire!

À bout de nerfs, je me suis saisi de la pelle et l’ai abattue sur le corps d’Irma, une fois, deux, puis trois. À chaque fois, Irma poussait un jappement et puis reprenait sa crise au point où elle en était. « FERME-LA! » en vins-je à tonitruer, avant de marteler Irma avec la pelle à répétition. Rendu au septième coup, l’animal ne bougeait plus, se contentant de japper, japper, japper, japper. C’est là que quelque chose se brisa en moi. Fou furieux, j’ai fessé avec la pelle jusqu’à ce que Irma ne jappe plus. Mais après, elle ne bougeait plus et je ne sentais plus son cœur. Il ne fallut pas longtemps pour comprendre que j’avais commis une grosse gaffe, celle de ma vie. Je venais de tuer ma chienne. C’était moi qui avais fait ça, et rien ne me disait que je ne le referais pas, plus tard, sur un autre animal ou un être humain.

Maintenant que mon costume de gnome, ma machine à coudre et ma chienne étaient foutus, je ne voyais pas ce que je pouvais faire d’autre qu’aller me coucher. Mais je pus trouver le sommeil, hanté par les jappements d’Irma, ne pouvant cesser de voir, revoir et revoir la scène en moi. J’avais tué ma chienne. Je l’avais tuée à coups de pelle. À coups de pelle. Ma chienne était morte, tuée, à coups de pelle. J’avais tué ma chienne à coups de pelle!

Ok, ok, ok, faut que j’arrête de penser à cette chienne. Le costume, le costume de gnome, peut-on le réparer. Pourrais-je terminer la couture à la main? Oui, peut-être. Il me reste assez du fil pour réparer la doublure. Ça suffira pour l’essayage, après j’aurai une semaine pour trouver du tissu et refaire ça comme il faut. Il faudra redoubler d’effort pour avoir le temps de réparer ça et terminer la finition, peut-être passer une nuit ou deux dessus, mais ça peut encore se faire. Je ne vais pas perdre ce client, et tous les autres à qui il rapportera mon échec si je ne réussis pas.

Oui mais j’ai tué ma chienne. J’ai tué! Je l’ai tué, à coups de pelle. Pelle. Je mériterais qu’on m’en donne, des coups de pelle. J’ai tellement de fois craint que mon grand-père en vienne à ça. Chaque fois que je passais du temps chez lui, il était très strict et autoritaire avec moi. Si je lui désobéissais, il n’hésitait pas à m’empoigner violemment. Il m’a crié dessus et donné un nombre incalculable de fessées. Il me répétait aussi de ne pas parler de ce qu’il me faisait à ma mère, sinon il serait peut-être obligé de la tuer et de me tuer! Un jour, il m’a soulevé de terre et serré le cou, très fort, assez que j’avais du mal à parler. Je crois que si je l’avais suffisamment provoqué, la pelle, il me l’aurait balancée sur la tête à répétition. J’y ai pensé maintes et maintes fois, qu’il ferait ça, et je dois avouer que sa mort, l’année dernière, a été un soulagement pour moi. Je ne l’ai dit à personne, craignant qu’on me juge à cause de ça, mais c’est pourtant la stricte vérité. Tu l’aurais tué, un moment donné, me hurla une voix intérieure, inspirée de celle de Ramon. À coups de pelle! Non! m’objecta. Oui, tu l’aurais fait. Peut-être bien, me rendis-je compte, troublé, angoissé. Ce serait aussi facile de faire du mal à un être humain avec cette maudite pelle qu’à ma chienne.

En sueur, au bord de piquer une incontrôlable crise de panique, je dus retirer mes couvertures. Peut-être la chienne allait reprendre vie. C’était mon seul espoir. Je retournai dans le salon, la pris, la tâtai, la priai, implorai l’aide de Dieu. Peut-être son cœur s’était remis à battre. Non, rien, toujours aucun signe de vie. Je vais probablement faire de la prison, à cause de ça. J’avais entendu à la télé voilà quelques mois que tuer un animal pour rien était un acte criminel passible d’amendes et d’une peine d’emprisonnement. Je ne pouvais dire ce qui était le plus difficile entre savoir que j’avais tué et pouvais le refaire, être certain de devoir passer des mois, voire des années, derrière les barreaux ou savoir que tous ceux que je connais resteraient libres et pourraient à loisir parler dans mon dos. Ma mère dira à ses amies: « Ah si sa femme l’avait pas laissée, ça irait mieux pour lui, ça aurait pas fini comme ça. » Mon frère dira que j’aurais dû abandonner ce travail de tailleur qui me stressait trop pour reprendre les études et m’investir dans un autre domaine où il y avait plus de débouchés. En effet, peu de gens avaient les moyens et le besoin de se faire confectionner un habit ou un costume sur mesure de nos jours. Mais je rappelais avec rage ces années d’études, qui avaient été les plus pénibles de ma vie. Les travaux n’avaient aucun bon sens, les autres étudiants n’étaient d’aucune aide, peut-être parce que je n’ai jamais accepté de prendre une bière avec eux, trop préoccupé par mon nombril et mes études. Sais pas, et je ne veux plus savoir, j’en ai plus qu’assez que ça dépende et que ce ne soit jamais ça, jamais correct, toujours le contraire.

Laissant là Irma à son triste sort, je retournai à mon lit de torture et tentai de me concentrer sur un souvenir heureux. Il me fallut un moment pour en trouver un. On aurait dit que tous les bons moments vécus ces dernières années ne comptaient plus, à cause de ce que je venais de faire. Si je pensais à ma femme, la rupture refaisait immédiatement surface, le jour où elle m’a reproché de passer trop de temps sur mes costumes, m’a donné le choix entre mes clients et elle. « T’aurais pu régler ça à coups de pelle! » tonitrua la voix de Ramon qui avait décidé de s’acharner sur moi depuis que j’avais tué Irma. Si je pensais à mes parents, mon frère, mes sœurs, l’idée qu’ils ne veulent plus me reparler et me revoir à cause du meurtre d’Irma s’imposait à moi.

Non la seule chose qui me fit sourire un peu, c’est le souvenir de ma nièce agaçant son petit chat jusqu’à le rendre malin. Malheureusement pour elle, elle y est allée trop rude avec le félin et l’animal possédait encore ses griffes. Ma nièce s’est ainsi fait défigurer. Est-ce vraiment les miaulements du chat qui se débattait énergiquement ou le fait que ma nièce se soit fait bousiller la figure que je trouve si drôle? Les miaulements, répondis-je, c’était trop drôle voir ce chat crier si fort et se débattre si énergiquement tandis que Giny ne faisait que lui toucher le ventre à répétition. « Non! » hurla Ramon. « T’es content que Giny se soit fait défigurer, parce qu’elle est plus belle que toi et ça a remédié à la situation! J’devrais t’défigurer à coups d’pelle pour avoir pensé ça! » À l’idée que ça puisse être vrai, je fondis en larmes. Je suis un monstre, pensai-je, je souhaite le malheur et la mort à tous, je suis devenu meurtrier ce soir, et voilà pourquoi je suis puni et privé de bonheur.

Peut-être si je réussis à finir ce costume, ça va me sauver. Oui, le costume de gnome, si je peux le réparer, ça va aussi réparer mon esprit fêlé. Ça me semblait, à 3h du matin, le seul espoir qu’il me restait. Je me levai donc, retournai dans mon atelier, allumai le plafonnier et entrepris de coudre à la main le fil pour soutenir la doublure déchirée. Je finis par réussir, mais j’avais super chaud, même la porte-moustiquaire grande ouverte. Je réussis, après deux heures de travail, à préparer le costume pour le premier essayage, mais je me sentais toujours très mal. Le travail ne m’avait pas libéré l’esprit. Il me semblait entendre des jappements et je revoyais sans cesse la scène. J’ai tué ma chienne. Je l’ai tuée, à coups de pelle.

Il n’y aura aucune échappatoire pour moi. Un jour, ça se saura et la police viendra. La police viendra et m’emmènera. J’irai en prison et quand je sortirai de là, j’aurai perdu tous mes clients et ne pourrai plus travailler comme tailleur. Tous mes clients, tous, ils iront ailleurs. Je ne pourrai plus travailler. La police viendra, ils m’emmèneront, m’emmèneront en prison, pourrai plus travailler. Je ne pourrai plus travailler à cause de la sacrée police! Que vais-je faire, ensuite? Il m’a fallu deux ans et demi avant qu’un premier client me contacte. Il me faudra me taper à nouveau cette angoissante attente, à cause de cette maudite pelle, parce que j’ai tué ma chienne. Non, ce serait à cause de la police qui viendra me chercher!

Le désespoir se mua progressivement en fureur. Un moment donné, n’y tenant plus, je repris ma pelle et tapai avec sur mon lit! Puis je la jetai par terre avant de fondre en larmes. J’en étais rendu exactement au même point que mon oncle, fou furax à fesser sur des meubles. La prochaine étape à franchir, ce sera me mettre à crier à pleins poumons en martelant une commode ou une table avec un bâton ou la pelle. La police viendra pour ça et trouvera Irma. Tout sera fini pour moi.

Eh bien, je vais faire en sorte que ce soit fini pour moi avant qu’ils viennent. Pris dans un abîme de désespoir, les larmes aux yeux, à demi conscient de ce que je faisais, je me saisis d’un vieux cordon d’alimentation qui servait pour un ordinateur défunt depuis trois ans, je pris une pince et sectionnai le câble. Ensuite, j’entrepris de dénuder les fils électriques. Voilà, c’était fait, c’était prêt, il ne restait plus qu’à me mettre ça dans la bouche et brancher ça dans le 220V. Ce serait fini dans pas long.

Non, si je fais ça là, personne ne comprendra ce qui s’est passé. On se contentera de radoter que c’est parce que ma femme m’a laissé, parce que je n’ai pas choisi la bonne profession, parce que je suis mentalement instable, etc. Non, il faut faire comprendre à tous que la société est mal foutue. L’Espagne doit changer, ne plus faire de ses citoyens des esclaves du travail et les sucer jusqu’à la moelle. Il doit pouvoir y avoir moyen de mieux apprécier la vie, pas seulement l’endurer jusqu’à la folie. Probablement que plusieurs autres pays devront suivre le même chemin, sinon le monde sombrera dans le chaos le plus total. Tout le monde capotera et criera à pleins poumons et en viendra probablement à fesser partout. Avec des pelles. À cette idée, je ne peux m’empêcher de sourire. Décidément, seul le mal me fait rire. Il est temps d’en finir avec tout ça.

Il faudrait que j’explique tout ça, pensai-je, que j’enregistre une vidéo expliquant tout ça. Mais il faudrait idéalement que la vidéo présente l’instant fatidique où je me mets le satané câble électrique dans la bouche et branche le tout, pour que le message soit clair comme du cristal. Si ce n’est pas enregistré, s’il n’y a pas de témoin, ce sacrifice sera vain, ce ne sera qu’un stérile suicide de plus, ce ne sera dans un an qu’une statistique. Mes proches la pleureront probablement, cette mort inutile et vaine, mais ce sera en vain, toujours en vain. Ramon avait raison: il aurait mieux valu me tuer à coups de pelle! Me tuer à la naissance.

Non, je ne peux pas faire ça. Il faut que je laisse un message clair, et ce n’est pas la bonne façon. Je rangeai donc le câble, mais le gardai proche, prêt, si je change d’idée. Non, mon plan est très très simple. La police viendra un jour, bientôt. Je serai là, mais je ne vais jamais venir avec eux. Je me battrai jusqu’à mort et ils seront obligés de me tuer. Peut-être, oui peut-être, me laisseront-ils en paix plutôt que me tuer. C’est mon dernier, mon seul espoir.

Sinon, je pense que je pourrai réussir mon coup si je plonge ma main dans ma poche et n’ouvre plus le poing après l’en être sortie. Ils me demanderont à répétition de lâcher ce que j’ai dans la main, comme c’est arrivé dans quelques films que j’ai vus. « Non! » répondrai-je. « Tant que j’ai ça, vous approcherez pas! » Je pourrais aussi les menacer: « Obligez-moi pas à vous l’lancer en pleine face! » Un moment donné, ils devront tirer. Je garderai mon poing près de mon cœur. En imaginant la mine perplexe du policier qui trouvera une main vide quand mon poing s’ouvrira après ma mort, l’enquête interne qu’il devra subir, les remords auxquels il sera aux prises, la réaction de ses collègues, je souris enfin. Oui, ce sera ça ma vengeance. Lui aussi perdra son emploi, lui aussi verra ce que c’est ne pas pouvoir travailler et gagner sa vie, être obligé de se taper de nouvelles études en sachant que c’est pour rien!

Mais ça va prendre des jours avant que quelqu’un se rende compte que la chienne est morte et que la police vienne. Je ne vais pas tenir si longtemps, je vais devenir fou avant, ou perdrai le courage nécessaire pour accomplir ce qui doit être fait. J’ai songé les appeler, mais je n’y arrive pas, c’est trop dur. Alors, j’ai pris une corde, j’ai pris la chienne, je suis sorti sur mon balcon et j’ai suspendu l’animal à la corde à linge pour ensuite l’envoyer au centre de la cour. Tôt ou tard, quelqu’un verra, et il appellera la saloperie de police. En attendant, je vais me coucher sur le dos, prendre de profondes respirations et essayer de me reposer, reprendre des forces pour ne pas flancher et faire ce que j’ai prévu de faire. Je veux que ma résolution tienne, je veux que quelqu’un paie pour toute cette merde, mais la fatigue qui me tenaille et m’assaille risque de la faire flancher.


Ça y est! J’ai dormi un peu après avoir écrit. Je me sens un peu mieux que tantôt, presqu’en forme. Je devrais pouvoir le faire. Là ça sonne à la porte. Ils sont là, ils viennent pour moi. J’espère pouvoir tenir le coup et me rendre au bout, réaliser mon plan. Ma résolution est prise, en tout cas, et depuis que c’est fait, je me sens mieux. Mieux que jamais!

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Récit

Spéculations sur les potions

Plusieurs récits fantastiques s’accordent tant sur la possibilité de concocter des breuvages produisant des effets surnaturels qu’il est tentant de croire que de telles potions pourraient potentiellement exister pour vrai, si les bons ingrédients et procédés étaient un jour réunis au même endroit et entre des mains suffisamment expertes.

Dans tous les cas, la création d’une potion consiste à combiner des ingrédients à l’aide d’un substrat permettant de les dissoudre pour en extraire leur potentiel effectif. Certains ingrédients possèdent des propriétés permettant d’exercer un effet particulier, naturel ou surnaturel. D’autres ingrédients permettent de réguler ou réduire l’action des éléments actifs de la potion, la rendant plus stable ou en éliminant des effets secondaires. D’autres ingrédients encore pourraient permettre de donner un meilleur goût au breuvage.

Les ingrédients

Les ingrédients les plus communs sont de nature végétale: plantes, herbes, voire écorces d’arbres. Plusieurs infusions et décoctions à base de plantes existent déjà; ce seraient des potions à effet réduit, ne nécessitant aucun procédé magique pour la préparation.

Il est aussi envisageable que des parties d’êtres organiques, incluant du sang, des fluides corporels, des poils, des écailles, des griffes, etc., puissent servir. Dans certains cas, l’ingrédient ne va pas se dissoudre dans la potion mais simplement infuser ses propriétés pendant le processus d’incorporation. Quoiqu’on peut imaginer un moyen inusité permettant d’incorporer à peu près n’importe quoi dans une solution, on verra plus loin.

Il est à envisager que des ingrédients minéraux puissent être utilisés aussi, mais leur préparation sera plus difficile. Par exemple, il faudra parfois pulvériser du fer, de l’or ou du diamant pour l’incorporer à une potion en cours de fabrication. Les ingrédients minéraux ont davantage de possibilités d’être toxiques pour l’être humain que les ingrédients végétaux, alors il faudra les réguler ou les contre-balancer avec autres choses pour en isoler l’effet désiré.

Certains ingrédients nécessaires pour certaines potions ne sont pas disponibles dans le plan terrestre ou ne le sont plus. Par exemple, on pourrait un jour retrouver une recette de potion nécessitant des défenses de mammouth ou des écailles de dragon. Il est possible qu’on découvre des procédés permettant de voyager vers d’autres univers parallèles où on pourrait aller chercher tout ça, ou bien il se peut qu’on puisse substituer ces ingrédients introuvables par des composés synthétiques.

Enfin, certains ingrédients pourraient être purement synthétiques. La chimie permet déjà de combiner des molécules pour en former de nouvelles. Mais si on admet l’existence de plus de trois dimensions, ne pourrait-on imaginer que les molécules telles que nous les connaissons sont simplement la manifestation sur trois dimensions de structures multi-dimensionnelles. On pourrait alors penser que, peut-être, des réactions pourraient éventuellement survenir dans d’autres potentielles dimensions que les trois qu’on connaît déjà, permettant d’obtenir des combinaisons que la chimie n’autorise pas. C’est cela que je ne peux résister à appeler des réactions alchimiques. La réaction chimique conventionnelle affecte les réactifs de façon directe tandis que la réaction alchimique affecte les trois dimensions habituelles de façon indirecte, parce que les réactifs sont juste des manifestations d’objets multi-dimensionnels qui réagissent entre eux dans d’autres dimensions qu’on ne connaît pas, qu’on ne peut pas observer avec nos sens.

La fabrication

La façon la plus simple et élémentaire de fabriquer une potion serait d’incorporer les ingrédients, un par un, dans un liquide, plus souvent de l’eau qu’autre chose, parce que c’est facile à trouver et ce n’est pas toxique pour l’être humain. Souvent, il sera nécessaire de chauffer l’eau pour augmenter la solubilité du liquide, ce qui permet d’incorporer davantage d’ingrédients. Mais d’autres liquides pourraient tout aussi bien servir, par exemple du lait, voire même du sang! AOUCH! Je ne dis pas que je voudrais préparer une décoction en faisant bouillir du sang d’animal, mais ça me semble parfaitement imaginable sur un plan purement théorique.

Outre l’incorporation par dissolution, l’infusion est une façon toute aussi valable d’extraire des propriétés d’ingrédients. Dans bien des cas, l’ingrédient subsistera dans la solution et devra en être extrait par filtration pour aboutir à un liquide uniforme qui pourra être bu. L’infusion existe déjà, à l’origine de plusieurs boissons dont le thé et le café.

Alors pourquoi n’existe-t-il pas de vraies potions, alors? Les ingrédients qui sont utilisés dans les solutions, infusions et décoctions ne sont pas les bons? Pourrait-on incorporer des ingrédients solides à la potion en les chauffant suffisamment pour les liquéfier? Pas certain, car la température parfois nécessaire suffirait à vaporiser l’eau servant de base à la potion. Mettre davantage d’eau pour qu’elle ne se vaporise pas va diluer l’ingrédient. Peut-être pourrait-on récupérer la vapeur par distillation et la forcer à se condenser. Mais tout me laisse croire que les propriétés intéressantes des ingrédients ainsi traités seront détruites par l’intense chaleur.

Alors, si on a tous ces ingrédients, tous ces procédés, que manquerait-il pour qu’on puisse créer des potions donnant des effets vraiment spectaculaires? Eh bien, je crois que ce qui s’est perdu avec le temps, c’est la capacité à induire des réactions alchimiques. Les magiciens qui pouvaient le faire ont été brûlés pendant l’inquisition ou se sont cachés quelque part où ne pourra jamais les trouver. La réaction alchimique permettrait d’incorporer des ingrédients qui ne peuvent l’être autrement, par exemple les poils, griffes ou écailles d’animaux.

Certaines réactions risquent de rendre le liquide instable, ce qui nécessiterait l’incorporation d’autres éléments pour réguler ou stabiliser. Une potion instable, dans le meilleur cas, va devenir inutilisable après quelques temps. Dans d’autres cas, cela pourrait libérer des vapeurs toxiques. Dans le pire cas, on peut imaginer que ça va exploser de façon aussi dangereuse que spectaculaire. Dans les cas les plus courants, celui qui fabriquera la potion aura assez de temps pour incorporer les agents stabilisants avant qu’il ne soit trop tard. Il est à envisager que chauffer le breuvage en cours d’élaboration va aider à réduire l’instabilité. Dans certains cas, un flot constant d’énergie magique, aussi appelé mana, serait nécessaire. Il peut être fourni par un artefact ou bien par un magicien habile qui va incanter pendant la fabrication de la potion. Dans le cas de breuvages très avancées, pourquoi ne serait-il pas nécessaire de demander de l’aide à une créature extra-planaire invoquée pour l’occasion? Par exemple, il sera peut-être nécessaire de chauffer la préparation à l’aide du feu magique produit par un élémental.

Et si on n’a plus de magiciens?

Alors est-ce possible ou non d’élaborer des vraies potions, pas juste des décoctions produisant des effets partiels et variables? Je dirais que c’est peu probable mais possible. Plusieurs récits s’accordent sur le fait que la magie perturbe la technologie. Plus probablement, un flot suffisamment important d’énergie magique affecterait les champs magnétiques et, par le fait même, l’électricité, à la base de toute notre technologie moderne. De la même façon que l’électricité et le magnétisme sont fortement liés, ne pourrait-il pas exister un lien bidirectionnel entre l’énergie magique et le magnétisme ou l’électricité? Dans ce cas, si la magie est capable d’influencer la technologie, l’inverse serait imaginable! Alors avec la bonne technologie, on pourrait produire un véritable champ d’énergie magique.

L’élaboration d’une théorie correcte régissant les réactions alchimiques sera ensuite nécessaire. Sans rien de physique à observer, ce sera difficile, voire impossible. Mais si on pouvait retrouver des potions qui ont existé autrefois ou, mieux encore, obtenir l’aide d’un magicien capable de créer des potions, alors peut-être pourrait-on établir des théories.

Il faudra aussi trouver pourquoi certaines personnes peuvent interagir avec l’énergie magique et d’autres pas. La raison la plus probable, c’est un marqueur génétique qui permet de servir de récepteur à l’énergie. Ce marqueur est enfoui quelque part dans notre patrimoine génétique, il faudrait simplement trouver comment l’activer. Mais les conséquences d’une telle activation seraient aussi imprévisibles que diverses et dangereuses.

Mais je suis triste de devoir terminer en écrivant qu’il existe une faille fondamentale à tout ça. Si on suppose que la magie existe, alors comment est né le premier magicien? Comment a-t-il procédé pour déterminer quelles incantations utiliser, quels ingrédients combiner, sans aucune connaissance scientifique? Peut-être a-t-il bénéficié de l’aide d’une entité extra-planaire ou extra-terrestre, mais alors pourquoi cette même entité ne nous a-t-elle pas apprise, à toute l’humanité, comment traiter des problèmes bien plus fondamentaux que savoir lancer des sorts ou créer des potions? Même si, sur le plan théorie, on peut imaginer l’existence du mana et des réactions alchimiques, il faudra des siècles et des siècles d’analyse et d’expérimentations avant de pouvoir établir des fondements théoriques assez solides pour faire quelque chose de fiable avec ça. Alors c’est pour cela que j’ai bien l’impression qu’on pourra continuer autant qu’on veut à rêver de magie, mais on ne pourra pas en voir, encore moins en faire, de nos vivants.

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Récit

Spéculations métaphysiques

Que se passerait-il avec l’âme d’un être humain qui se ferait cloner? Je me suis posé cette question tout récemment et les réponses que j’ai trouvées en y réfléchissant sont toutes aussi diverses qu’intéressantes. Bien entendu, tout ce qui suit suppose que l’être humain possède une entité métaphysique immatérielle qu’on appelle communément une âme. Si cette hypothèse fondamentale est fausse, eh bien ce qui suit ne tient plus la route.

Alors on va supposer pour ancrer la réflexion que la structure moléculaire, atomique ou quantique du corps humain forme en quelque sorte une balise, une ancre à laquelle l’âme peut s’attacher. Si, par un processus que je ne connais pas, on pouvait reproduire cette structure, alors deux phénomènes pourraient survenir.

D’abord, si la reproduction est imparfaite, ce qui arrivera sans doute avec les premières expériences de clonage humain, alors l’âme sera incapable de s’ancrer sur la copie. Elle restera tout simplement attachée à l’original et la copie sera un être sans âme. Les conséquences de cet état de fait sont à déterminer: absence d’émotions, absence de capacités intellectuelles, capacités créatives diminuées, etc.? On ne sait pas. Dans le cas de la destruction de l’original, il se peut que l’âme se rattache au clone en guise d’ancre de secours ou, si la copie est de trop mauvaise qualité, se retrouve privée de lien matériel. Une âme détachée se retrouve soit errante et devient ce qu’on appelle communément un fantôme, ou bien se voit attirée vers un autre plan, fort probablement l’astral, ce qu’on appelle l’au-delà. Au moins, dans ce cas, la destruction du clone ne devrait en aucun cas impacter l’original.

Si, par contre, la copie est parfaite, alors l’âme se retrouve dans une situation ambigüe, avec plusieurs ancres matérielles possibles. Je ne pourrais dire, alors, ce qui va se passer. Une première possibilité est que l’âme reste attachée par défaut à l’original. Pourquoi migrer vers une autre attache matérielle si l’actuelle convient déjà? Bien entendu, la destruction de l’original forcera l’âme à migrer.

Une expérience très intéressante à tenter serait de détruire l’original pour faire migrer l’âme vers une copie, puis reconstruire l’Original pour voir si l’âme va rester dans la copie ou bien retourner dans l’original. Bien entendu, je ne suis pas volontaire pour la tenter sur moi!

Une seconde possibilité est que l’âme puisse se fragmenter. Alors, elle se répartira entre les différents clones disponibles. Les conséquences sur les capacités physiques, intellectuelles, émotionnelles, métaphysiques, etc., des clones affectés, est aussi inconnue qu’intéressante. Cela pourrait inclure le partage de pensées, d’émotions ou la répartition, entre les copies, des capacités liées à l’âme. L’effet de cette répartition devrait s’accentuer avec le nombre de copies. En effet, pourquoi se limiter à deux? Tant qu’à se faire cloner, autant imiter ce mythique Vol de Mort et se faire sept copies, ah puis non, 13, ce serait mieux!

Enfin, il se peut que l’âme, plongée dans un état de confusion métaphysique, se retrouve à alterner entre les différents clones. Les conséquences d’une telle oscillation seraient aussi imprévisibles qu’intéressantes à analyser.

Il est également à envisager que certains procédés puissent exercer une influence sur le plan métaphysique, permettant de mieux contrôler l’avenir de l’âme avant, pendant et après le processus de clonage. Le plan métaphysique est fortement lié à ce qu’on appelle la magie des arcanes qui puise son énergie dans le mana. Plusieurs récits fantastiques s’accordent pour stipuler que la magie perturbe l’énergie électrique ou magnétique. De la même façon que l’électricité influence le magnétisme, il est possible que l’électricité ou le magnétisme puissent influencer la magie et le plan métaphysique. Alors peut-être pourrait-on former un champ d’énergie électro-magnétique permettant de contrôler l’âme pendant le clonage pour qu’elle se comporte de la façon qu’on veut.

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Le poulailler de torture

Maman, ça va bien? commença Jacques. Moi ça va pas ben mon affaire, là. J’suis rendu dans un poulailler quequ’part sur Boulanger… ah, Bélanger! J’ai d’la misère à parler asteur tellement j’suis en maudit! J’ai eu d’la misère avec mon ciseau à bois, ça fait des mois que j’ai de la misère avec tout. Là j’ai explosé, j’ai trop crié, les voisins ont appelé les poulets, y sont v’nus pis y m’ont emmené. Y m’ont shippé dans leur cage à poule, y m’ont am’né dans leur poulailler pis torturé en m’posant des questions stupides à répétition jusqu’à temps que j’capote pis que j’sois à terre, à boutte. Pis là y veulent absolument que quelqu’un vienne me chercher. Viens m’chercher l’plus tôt possible, y m’ont dit qu’y m’envoyaient dans un autre bol de pisse à soir avec d’autres fous si jamais personne est v’nu avant. C’est vraiment chien, cette maudite affaire-là, ça m’rend fou, j’ai d’la misère à parler pis à pas pleurer, à cause de tout ça! MAUDIT!

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Récit

Au moins trois autres pièces manquantes

Donald était content des progrès qu’il avait accomplis ces derniers mois. Il était moins tenté par la paresse et arrivait à faire son travail avec moins de fatigue. Pour guérir du mal causé par la démone bleue, il a dû se frotter à un démon noir, résistant à la tentation qu’il lui a infligé de monter sur son dos pour traverser un ravin. Il a ensuite dû affronter la démone bleue pour renforcer son esprit. Donald a ensuite découvert qu’il devait développer de nouveaux moyens pour faire son travail avec moins de peur. Il a trouvé des façons de manier son radeau avec moins de risques, a trouvé des techniques pour accomplir son travail de passeur plus efficacement que jamais, mais la fatigue qui ne cessait de le tenailler, bien que moins importante qu’avant la dernière partie de sa cure, était toujours là, revenant par intermittence. Il en était venu à se coucher de plus en plus tôt, mais cela finissait que sa vie se limitait au travail et au repos, plus de loisirs.

Voilà que Blackinn le convoquait pour un nouvel entretien. Ce dernier avait peut-être enfin découvert la dernière pièce pour équilibrer son esprit. Ce doit être, pensa Donald, quelque chose de foutuement complexe pour avoir nécessité tant de temps à un si grand savant! Donald se demandait s’il saurait mettre en application cette méthode, peu importe en quoi elle consisterait.

– Maître Blackinn, commença Donald en entrant dans le bureau. Je viens pour répondre à votre appel.
– Bonjour Donald, répondit Blackinn. Je vois que ton aura est plus paisible depuis la dernière fois qu’on s’est vu.
– Oui, approuva Donald. Ce n’est pas parfait, mais c’est déjà mieux. J’aurais besoin de la dernière pièce que vous avez évoquée lors de notre dernier entretien.
– Je comprends, compatit Blackinn. Malheureusement, malgré des mois de recherche, je n’ai toujours rien trouvé. Mais peut-être pourras-tu m’aider. Mon contact dans l’autre plan, celui qui est lié à Anastase, semble avoir fait quelques intéressants progrès, mais je n’arrive pas à comprendre si ça a fonctionné vraiment, son affaire, et comment l’adapter à ton cas.
– Alors pourquoi m’avoir fait venir? demanda Donald, un peu confus. En êtes-vous arrivé à la conclusion qu’il n’existe pas mieux, qu’on ne peut pas améliorer mon traitement?
– Non, ce que je souhaite, c’est te faire part de ce que l’autre sait, dans l’espoir qu’ensemble, on puisse trouver ce qui manque. Cette personne est troublée, en perpétuel questionnement, se demande si son esprit ne va pas vaciller d’une façon ou d’une autre. Si on trouve, on pourra t’aider mais peut-être aussi l’aider, lui.
– D’accord, approuva Donald. Je suis prêt.
– Alors récapitulons le cas de notre ami d’ailleurs. Atteint d’une déficience visuelle, il a passé des années à mettre au point des mécanismes pour s’orienter dans le monde. Des déplacements simples pour nous, comme descendre des marches, traverser les bois ou trouver un magasin dans un village, se transforment pour lui en casse-têtes, surtout quand il doit les faire dans des lieux inconnus. Notre ami a commencé à ressentir la tentation de se laisser aller et de saisir les gens par le bras quand il le peut. Le blocage qui l’empêchait de faire ainsi, induit par un rêve selon lui mais ça ressemble à une forme primitive d’enchantement, a sauté complètement voilà deux ans environ. Depuis, il résiste de toute sa volonté, mais il se demande jour après jour si ça va suffire. Il se bat, parce qu’il pense que s’il cède, les facultés qu’il a développées depuis des années s’atrophieront, au point où il ne pourra plus se déplacer dans un lieu inconnu sans se faire tenir le bras.
– Oui, on en avait parlé l’autre fois. Alors il a découvert que son esprit avait créé un processus pour l’aider à résister mais que ce processus sapait son énergie. Il a transformé ce processus pour en faire un mécanisme pour améliorer ses capacités d’orientation.
– Oui, en plein ça, approuva Blackinn. Ça lui a amélioré un peu son modèle spatial, pas beaucoup mais un peu selon lui.  De ce que j’ai compris, son nouveau modèle tient compte du mouvement continu des personnes avec qui il explore de nouveaux lieux. Comme personne, dans son monde du moins, ne saute d’un point à un autre, s’il perd de vue la personne qu’il suit pour une courte durée, ce n’est pas aussi grave qu’il le pensait auparavant; cette personne sera relativement proche et il pourra rétablir le contact visuel. Cette idée toute simple, un peu trop simple à mon avis, semble lui permettre de davantage promener son regard et détecter des obstacles.
– Ça a pas l’air très efficace, son affaire, commenta Donald. J’ai entendu parler qu’il existe des sorts pour établir des contacts télépathiques; ton ami serait mieux d’apprendre ça!
– Je sais, je sais, mais il n’y a pas de magie dans son monde, rappela Blackinn. Comme on peut s’y attendre, il a découvert que ses capacités étaient limitées et que son nouveau processus tournait en boucle pour perfectionner son système en vain, demandant moins d’énergie que le premier mais tout de même assez pour le plonger dans la fatigue de façon régulière. Au fil du temps, il a découvert une pièce qui semble lui avoir permis d’atteindre un meilleur équilibre.
– Ah oui? fit Donald, intéressé. Comment a-t-il procédé?
– Il a découvert, expliqua Blackinn, que son désir de résister à sa tentation n’était pas mu que par une saine volonté mais malheureusement par la peur de l’échec, plus spécifiquement la peur de réactions négatives des autres face à son échec. Maintes et maintes fois, il a imaginé son frère se mettant en colère contre lui le jour où il lui saisirait le bras la fois de trop, ou la fois qu’il ne faut pas.  Pour traiter cela, il a procédé de deux façons: la prise de conscience et l’expérimentation. La prise de conscience, tu as déjà commencé à la faire. Tu vas réfléchir à ce que je viens de te dire et pourras peut-être l’appliquer.
– Pas totalement, fit Donald. Si je cède à la tentation d’un démon, personne ne va me faire de reproches. C’est moi et moi seul qui souffrirai.
– Mais si ton radeau tangue parce que tu navigues mal, expliqua Blackinn, tes passagers pourraient se plaindre… ou être compréhensifs et ne rien dire. De la même façon, si notre ami prend quelqu’un par le bras, la personne se choquera ou ne dira rien. Ce que notre ami doit retenir, c’est que la réactive négative est peu probable s’il cède à la tentation seulement de temps en temps.
– Alors notre ami a expérimenté? demanda Donald. Il a vraiment saisi des gens au hasard par le bras pour voir ce qui allait se passer?
– Non, répondit Blackinn, il n’est pas assez courageux et téméraire pour ça. Il a testé, plus ou moins volontairement, des personnes qu’il connaissait. Et il n’a pas eu de réaction négative. Ça lui a aidé à borner son processus mental. En revenant d’une soirée, quand il a pris son frère par le bras, un engrenage s’est mis en place et son nouveau modèle mental a été en quelque sorte validé, a pris le pas, et a diminué son besoin de tenir quelqu’un. Je ne suis pas sûr que sa victoire est définitive, même significative, mais il en a été bien content.
– Tout cela m’a l’air un peu hasardeux et incertain, commenta Donald.
– Je sais, fit Blackinn. La science de l’esprit n’est pas exacte. À travers Anastase, j’ai transmis à notre ami une seconde pièce pour améliorer sa mécanique mentale cliquetante. À bien y penser, tu pourrais peut-être appliquer cette technique toi aussi. C’est le renforcement positif.
– En quoi cela consiste-t-il? demanda Donald, intéressé.
– Imagine-toi, répondit Blackinn, cédant à la tentation d’une démone bleue. Pense à la démone, imagine-toi monter sur son dos, imagine le plaisir que tu éprouveras. Puis penses à la grande tristesse qui suivra. Évoque ces images le plus intensément possible, pendant cinq à dix secondes. Ensuite, imagine-toi résistant à la tentation, refusant l’aide du démon. Imagine le regret momentané, mais penses aussi à la joie profonde et durable qui t’habitera pendant tout le temps que tu marcheras seul, sans dépendre d’un démon pour t’aider. Évoque ceci cinq à dix secondes. Tu peux répéter cela autant de fois que nécessaire. Mon ami pense qu’une série de cinq répétitions est suffisante, mais je recommande dix, sinon quinze, et deux ou trois séries par jour.
– Intéressant, commenta Donald. J’imagine que notre ami a alterné entre évoquer une scène dans laquelle il prenait quelqu’un par le bras, et une semblable dans laquelle il marchait seul.
– Exactement, approuva Blackinn.
– Quand tu m’as parlé de plaisir, ajouta Donald, ça m’a fait penser à quelque chose. Quand je suis monté sur le dos de la démone, j’ai ressenti du plaisir… sexuel. Le contact physique m’a plu. Je me suis trouvé une compagne récemment et je me rends compte que la fatigue est beaucoup moins grande le lendemain après qu’on ait fait l’amour.
– Oh là là Donald, c’est peut-être une pièce maîtresse, ça, commenta Blackinn, et elle manque cruellement à notre ami. Il n’a pas de compagne et commence à entrevoir une composante sexuelle à son traitement, lui aussi. Il est à essayer toutes sortes de solutions très douteuses de transferts d’images mentales et se demande s’il ne devrait pas s’offrir les services d’une prostituée.
– C’est terrible! s’exclama Donald.
– Je sais, fit Blackinn, et je ne parviens pas à trouver un moyen de l’aider. Peut-être les autres techniques qu’on a développées ensemble vont suffire à l’équilibrer, c’est tout ce qu’on peut espérer.
– Maître magicien, mille mercis. Cette discussion ne m’éclaire pas tant que ça pour le moment, mais y réfléchir va sans doute m’aider. Merci pour tout, Blackinn.
– Ça me fait le plus grand des plaisirs, Donald. Traite ta compagne comme le plus précieux des trésors, mon cher ami, parce que la solitude est souvent amère, cruelle et source d’anxiété, de frustration et d’ennui. L’étude des arcanes me protège à peine de tout ça.

Donald repartit de là légèrement confus mais heureux de se savoir sur la bonne voie.

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Récit

Nouvelle itération

C’est avec résignation que Donald franchit la porte de la tour une nouvelle fois, gravit l’escalier et frappa à la porte. Pourquoi ressentait-il toute cette fatigue? Son succès contre la démone bleue n’aurait-il pas dû lui fournir une énergie nouvelle? Donald ne savait plus que faire ni penser.

– Entrez mon cher ami, dit Blackinn derrière la porte.
– Bonjour, cher magicien, commença Donald. Je suis désolé de vous déranger encore une autre fois, mais j’ai toujours des difficultés d’ordre psychologique.
– Ah, cher Donald, chaque problème de l’esprit est une énigme pour moi du plus haut intérêt. Ne sois donc pas désolé. Assieds-toi et raconte-moi tout.
– Depuis que j’ai vaincu la démone, je me sens fatigué, presque chaque jour. Je me lève le matin et c’est avec grande peine que je pars pour le boulot. Et c’est seulement en fin de journée que je me sens un peu mieux. On dirait que je n’aime plus ce que je fais, mais ça n’a aucune logique. C’est ce que j’ai toujours voulu faire, depuis mon tout jeune âge.
– Ah, Donald, répondit Blackinn, l’esprit est quelque chose en perpétuel changement. Ce qui te plaisait hier peut te déplaire aujourd’hui. Il faut toujours être à l’affût, toujours réfléchir, pour trouver et retrouver sa voie. Mais aujourd’hui, j’ai quelque chose pour toi, une révélation qui va t’apporter un peu de réconfort. J’ai parlé avec mon ami de l’autre plan, par l’intermédiaire d’Anastase, et il a appliqué une technique très semblable à ce que je t’ai prescrit.
– Lui aussi a eu des problèmes avec des démons?
– En quelque sorte, mais ce sont des démons intérieurs, plus insidieux car invisibles. Le pauvre a des problèmes de vision et pas les moyens, dans son monde, de compenser avec le savoir des arcanes. Ce serait un sacré bon oracle, ce gars-là, ou au moins un excellent magicien, si je pouvais le ramener ici! Dommage.
– Et quel lien ça a avec mon problème? s’enquit Donald.
– Il était tenaillé par la tentation de prendre les gens qu’il connaissait par le bras, expliqua Blackinn, et devait résister, à chaque fois que faire se pouvait, pour ne pas perdre sa mobilité, pour ne pas devenir complètement dépendant de ce contact physique. Je ne suis pas certain moi-même que sa crainte soit justifiée, mais on ne sait jamais. Il a commencé à faire de la manipulation d’images mentales, comme tu as fait pour la démone bleue, transposant l’image de la personne qu’il le tentait avec une autre qui le tentait moins. Ça fonctionnait, mais ça prenait beaucoup trop d’énergie.
– Ah oui? fit Donald, intéressé. Ça ressemble à mon problème. Ah, si seulement je pouvais rencontrer ce gars-là.
– On ne le peut pas, malheureusement, mais ce qui est très intéressant, c’est que sans aucune connaissance des arcanes, sans aucun contact direct avec les dieux et même sans l’aide de ses semblables, il est arrivé à trouver une solution pas mal intéressante à son problème. Je crois qu’il a été inspiré par des forces divines. Il existe certains lieux loin des villes, dans son plan matériel, où des contacts partiels avec le plan astral sont possibles, même là-bas. C’est lors d’un séjour en ces lieux qu’il a trouvé.
– Ah oui? Et qu’a fait cet homme?
– Donald, commença Blackinn, pour appliquer la solution, tu devras apprendre une nouvelle technique: la conversion de processus. Tu sais l’esprit exécute en permanence plusieurs tâches. Chaque tâche est accomplie par une partie distincte du cerveau en parallèle avec les autres. On appelle chaque tâche un processus. Jusque-là, ça va?
– Oui, affirma Donald. Alors Blackinn, on peut modifier par magie ces processus-là, pour en quelque sorte reprogrammer le cerveau pour plus penser à certaines choses?
– Pas tout à fait, corrigea Blackinn. On n’a pas besoin de magie pour faire de la conversion de processus, seulement rassembler suffisamment d’énergie pour former une série d’images mentales d’auto-suggestion. Il faut aussi tenir compte de trois lois fondamentales: la conservation, le parallélisme et la localité.
– Tout ça n’a pas l’air très simple, fit Donald, un peu inquiet.
– Ce n’est pas si compliqué, et tu n’auras pas besoin de maîtriser les lois parfaitement, juste les comprendre et les méditer un peu. On va définir l’auto-suggestion dont tu auras besoin ensemble, mais tu pourras, avec les lois, en construire des variantes.
– Ok, fit Donald, à la fois rassuré et intéressé.
– Alors la loi la plus simple est le parallélisme. Chaque processus accomplit sa tâche en parallèle. Il faut garder ça à l’esprit, parce que des tâches s’exécutent en arrière-plan sans que tu le saches. Utiliser la conversion de processus de façon abusive pour faire tout et n’importe quoi risque de créer une surcharge. L’esprit exécute en arrière-plan toutes sortes de tâches, jusqu’à ce que la marmite explose un jour, après quoi il se produit une remise à zéro et toutes les conversions les plus récentes sont annulées.
– Ok. Et qu’est-ce qui se passe en cas de surcharge? demanda Donald, inquiet. Ça fait mal?
– Je ne l’ai jamais vécue personnellement, expliqua Blackinn, mais c’est arrivé à quelques reprises à mon ami. Ça se traduit souvent par une fatigue excessive, de l’irritabilité, des épisodes d’intense faim même peu de temps après un repas, puis un incident qui vient tout perturber: une grande frustration qui cause des conflits avec des gens ou la crainte de conséquences insupportables, ou une maladie qui n’en finit plus. On devrait pouvoir t’éviter ça, il faut juste y aller lentement, par raffinement successif, pas essayer de convertir plusieurs processus.
– Ok, fit Donald, quelque peu rassuré.
– La deuxième loi est la conservation. Tu ne peux pas purement et simplement désactiver une tâche; il faut la remplacer par une autre. Et pas n’importe laquelle, il faut que ce soit une tâche semblable. C’est le principe de localité.
– Ok, jusque-là ça va, affirma Donald.
– Alors on va partir du cas de mon ami, et dériver le tien. Mon ami a découvert qu’un processus s’était créé en lui pour chercher un moyen de réduire ou supprimer sa tentation de tenir les gens par le bras. Avec l’énergie récupérée, il s’est dit qu’il pourrait créer un processus capable de restaurer et améliorer son système d’orientation. Il s’est rendu compte pendant une nuit d’insomnie que si son système était plus fluide, sa tentation de s’accrocher aux autres diminuerait, voire disparaîtrait. Son système se serait brisé et ralenti la première fois qu’il a cédé à la tentation et ça s’est dégradé à cause de stress. Les gens de son plan s’entêtent avec des machines qui fonctionneraient bien mieux avec un peu de magie qu’ils n’ont pas. C’est triste.
– Ok, alors jusqu’à date, réfléchit Donald, on a travaillé sur ma tentation de céder aux démons et de me laisser porter par eux. Au lieu de faire ça, il faut que j’améliore ma dextérité et que je développe mes aptitude de navigation, pour me sentir plus en confiance et ne plus être tenté. Et comment on forme les images mentales pour faire une conversion de processus dans ce sens-là.
– C’est à peu près ça, approuva Blackinn. Et tu viens déjà d’élaborer la phrase de base. Tu vas sans doute la modifier un peu, mais puisque c’est toi qui l’as construite, elle va plus facilement se traduire en images mentales. Il faut simplement que tu l’énonces mentalement, pas même besoin de la dire à voix haute, et que tu te concentres sur chaque mot, et le sens que chaque mot a pour toi. Bon, si ça fonctionne pas, tu peux toujours essayer à voix haute, mais ne la crie pas, ça ne lui donnera pas plus de force de la crier que la murmurer.
– Intéressant. Et ça va prendre combien de traitements? demanda Donald.
– Autant qu’il en faudra, répondit Blackinn. L’esprit humain est capricieux. Il n’obéit pas toujours aux ordres, même venant de ses propres composantes. C’est mieux comme ça, crois-moi. Malheureusement, mon ami a trouvé une faille. Il m’en a parlé ce matin et on ne sait pas encore comment la combler. Les capacités humaines sont limitées. Mon ami ne peut pas acquérir des capacités de se diriger égales à celles des autres voyants, en tout cas pas sans magie à laquelle ses semblables et lui n’ont pas accès. Les tiennes aussi le sont. Tu pourras développer tes capacités mais jusqu’à un certain point. Le processus, lui, va continuer à essayer, sans cesse, et prendre de l’énergie. Il faut qu’on trouve un moyen de limiter le processus.
– On ne pourrait pas, suggéra Donald, laisser le processus fonctionner un bout puis l’arrêter quand le traitement aura fait effet?
– Pas tout à fait, Donald, corrigea Blackinn, à cause du principe de conservation. Il faudra transformer ce processus en autre chose, peut-être quelque chose qui développe une autre capacité. Mais ma crainte est que la tentation ne revienne. Il faudrait idéalement corriger le processus pour qu’il prenne moins d’énergie. Il faudrait qu’il s’active au besoin, quand le système s’est fait affaiblir par du stress ou un échec, et s’arrête quand tout est au mieux qu’on peut atteindre raisonnablement. Possible que simplement réfléchir dans ce sens va automatiquement amender le processus, peut-être pas.
– Alors je serais aussi bien attendre qu’on trouve la bonne façon? demanda Donald.
– Non, mon ami m’a dit que le traitement actuel aide un peu, affirma Blackinn. Il est moins fatigué et a l’impression d’avoir une meilleure prise sur sa tentation. Il sent qu’elle diminue vraiment. Le traitement actuel, c’est comme si on essayait de dompter un dragon en le mettant dans une cage et en lui criant, jour après jour, de cesser de grogner et en l’arrosant s’il cherche à cracher du feu. Dès que la contrainte s’en va, dès qu’on ouvre la cage, l’animal redevient sauvage; c’est presque comme si on n’avait rien fait. Le nouveau traitement, par analogie, permet de dompter le dragon sans l’enfermer. Cela donne un résultat durable, au-delà de la contrainte de captivité.
– Parfait, fit Donald. Je vais essayer ça, dans ce cas.
– Très bien, approuva Blackinn. Et reviens me voir dans une semaine. C’est possible que mon ami ou moi trouvions quelque chose qui va améliorer le traitement.

Donald repartit, appliqua le traitement et n’eut aucun effet. Il se rendit compte qu’il avait perdu quelque peu confiance en lui et dut renouer son lien avec l’énergie universelle et réfléchir aux trois principes de la conversion de processus. Pour que les images mentales auto-suggestives se forment correctement, il faut énoncer l’ordre de conversion avec force et faire en sorte que les mots occupent tout l’esprit, pas seulement une partie. Il faut aussi y croire, et comprendre un peu ce que l’on fait. C’est pour cela que Blackinn a expliqué à Donald les trois principes.

Quelques jours plus tard, Donald se sentait mieux. Il avait une meilleure prise sur sa tentation et put passer plusieurs jours sans être accablé de fatigue. Par contre, la fatigue revenait périodiquement. Donald réfléchit et ne trouva aucun moyen d’améliorer le traitement. On espère tous trouver, un jour, mais peut-être n’y a-t-il aucun moyen.